La rencontre de janvier 2026 entre Emmanuel Macron, Mark Carney et après avec Xi Jinping n’est pas un simple épisode diplomatique de plus dans un calendrier déjà saturé de sommets. Elle est révélatrice d’un phénomène plus profond, structurel, presque mécanique : dans les démocraties occidentales contemporaines, il est devenu politiquement plus simple pour un chef d’État de s’occuper du monde que de gouverner son propre pays. Par romantisme, peut-être? Qui sera le prochain leader du monde libre?
Ces réunions au sommet, lourdement scénarisées, chargées de symboles, s’inscrivent dans une séquence internationale dominée par la guerre en Ukraine, le conflit israélo-palestinien, l’instabilité chronique du Venezuela et la recomposition des équilibres stratégiques face à la Chine. Autant de dossiers où l’exécutif dispose d’un levier direct, rapide, largement affranchi des contraintes qui paralysent l’action intérieure.
Et c’est précisément là que réside la clé de lecture réaliste du moment politique actuel.
Le domaine où le pouvoir est encore entier
Dans la plupart des États occidentaux, la politique intérieure est devenue un champ miné. Parlements fragmentés, tribunaux hyperactifs, syndicats structurés, administrations lourdes, médias omniprésents : chaque réforme est lente, coûteuse, conflictuelle. Le chef d’État y négocie plus qu’il ne décide. Il arbitre plus qu’il ne tranche. Il s’épuise dans des compromis qui produisent rarement des résultats visibles à court terme.
À l’inverse, la politique étrangère demeure l’un des derniers espaces où le pouvoir exécutif conserve une prépondérance réelle. Déclarations, sommets, sanctions, aides militaires, reconnaissance diplomatique : autant de décisions où l’exécutif agit vite, souvent seul, parfois même sans véritable contrôle parlementaire. Pour un dirigeant en quête d’efficacité politique ou simplement de maîtrise, le choix est rationnel.
Ce n’est ni un cynisme, ni une dérive morale. C’est une adaptation stratégique à un environnement institutionnel contraignant.
Macron, Carney et la tentation du rôle historique
Emmanuel Macron incarne parfaitement cette dynamique. Affaibli sur le plan intérieur, privé de majorité stable, confronté à une société française fracturée, il a progressivement déplacé le centre de gravité de son action vers l’international. L’Europe stratégique, l’Ukraine, le Moyen-Orient, désormais la relation triangulaire avec la Chine et l’Amérique du Nord : Macron gouverne là où il peut encore incarner, décider, parler au nom de l’État sans médiation permanente.
La rencontre avec Xi Jinping en janvier 2026 s’inscrit dans cette logique. Elle permet à Carney de se poser en interlocuteur global, en médiateur potentiel entre blocs, en acteur d’un monde multipolaire, rôle autrement plus valorisant que la gestion d’un budget sous tension ou d’un système de santé à bout de souffle, de déficits pharaoniques.
Mark Carney, nouvellement installé à Ottawa, suit une trajectoire comparable. Face à des défis intérieurs structurels ; logement, productivité, cohésion fédérale, il choisit d’investir massivement le terrain international. Ukraine, sécurité énergétique, alignement stratégique face à la Chine : autant de dossiers où le Canada peut exister diplomatiquement sans affronter immédiatement les résistances internes.
Les rencontres diplomatiques de chefs d’État sont, pour lui, une manière de se projeter dans l’histoire avant même d’avoir réglé la plomberie du présent.
L’Ukraine, la Palestine, le Venezuela : des théâtres idéaux
Pourquoi ces dossiers reviennent-ils sans cesse? Parce qu’ils cochent toutes les cases de la politique étrangère contemporaine efficace : charge morale élevée, visibilité médiatique maximale, responsabilité diffuse.
Soutenir l’Ukraine permet de parler de démocratie, de souveraineté, d’ordre international. S’exprimer sur la Palestine autorise des postures éthiques à faible coût politique domestique. Condamner le Venezuela ou l’action militaire de Trump permet de dénoncer une dictature sans s’attaquer à un partenaire stratégique majeur.
Dans chacun de ces cas, le chef d’État peut afficher des principes sans avoir à en assumer pleinement les conséquences internes. Il parle au nom de valeurs universelles, non de réformes nationales concrètes. Il mobilise l’émotion internationale plutôt que la patience sociale.
Intérêts, pas illusions
Il faut observer les structures de pouvoir et les comportements rationnels. Et sous cet angle, le comportement des dirigeants occidentaux est parfaitement cohérent.
Un chef d’État agit là où son pouvoir est le plus efficace, là où le rapport coût/bénéfice est le plus favorable. Or, aujourd’hui, la politique étrangère offre : une capacité de décision concentrée, une visibilité internationale immédiate, une responsabilité diluée et un récit valorisant.
À l’inverse, la politique intérieure impose : des concessions constantes, des résultats lents, une responsabilité directe et une usure politique accélérée.
Le choix est vite fait.
Le prix du désengagement intérieur
Mais cette stratégie n’est pas sans conséquence. À force de privilégier l’extérieur, le lien entre gouvernants et gouvernés s’effrite. Les citoyens constatent que leurs dirigeants parlent davantage de Kyiv, de Gaza ou de Pékin que de leurs écoles, de leurs hôpitaux, de leur sécurité quotidienne.
Le risque est double. D’abord, une perte de légitimité démocratique : l’électeur ne vote pas pour un ministre des Affaires étrangères du monde, mais pour un gestionnaire du bien commun national. Ensuite, une montée du ressentiment politique, exploitée par des forces populistes qui promettent un retour brutal au « réel », souvent sans capacité réelle de gouverner.
L’histoire récente montre que l’évasion diplomatique ne protège pas durablement contre les fractures internes. Elle les masque, elle ne les résout pas.
Gouverner, ce n’est pas seulement exister
La rencontre de janvier 2026 entre Macron et Carney et après avec Xi Jinping est donc moins un événement diplomatique qu’un symptôme. Celui d’une époque où les chefs d’État préfèrent la scène internationale parce qu’elle leur offre encore l’illusion du contrôle, du sens et du rôle historique.
Mais gouverner, au sens plein, n’est pas seulement exister dans les grands dossiers du monde. C’est aussi affronter l’ingrat, le lent, le conflictuel. C’est accepter que le pouvoir véritable ne se mesure pas à la hauteur des sommets fréquentés, mais à la solidité du pays laissé derrière soi.
Il faut se rappeler une chose simple : les États survivent par leurs équilibres internes avant de rayonner à l’extérieur. Oublier cela, même au nom des plus nobles causes internationales, reste un pari risqué.


