Jürgen Habermas est mort il y a déjà plus de deux semaines. Cela impose au moins une discipline élémentaire : ne pas faire parler les morts. Mais on peut rappeler ce qu’incarnait son œuvre dans le débat public moderne, soit l’idée que la légitimité démocratique ne naît pas du hurlement, de l’intimidation ou de l’excommunication, mais de l’épreuve de l’argument dans un véritable espace public. Et c’est précisément ce qui manque de plus en plus chez nous.
L’émission de Stéphan Bureau sur les ondes de Télé-Québec, Une époque formidable, offrait, sur papier, un débat sur le fascisme, l’autoritarisme et la fragilité démocratique. En pratique, elle révélait surtout le mal de l’époque : la confusion soigneusement entretenue entre expertise, posture morale et réflexe militant. Jonathan Durand Folco, l’un des invités, lui-même décrit l’émission comme une « tribune confusionniste », où des discours très différents sont mis en équivalence et où des idées autoritaires peuvent être normalisées sous couvert de pluralisme. Dans son propre texte, il reproche d’ailleurs à l’émission d’avoir donné une tribune presque « normale » à un discours pro-autoritaire, tout en admettant qu’il s’y soit lui-même prêté. Nous sommes là au cœur du problème contemporain : tout le monde dénonce la confusion après en avoir profité.
Catherine Dorion, ancienne députée de Québec solidaire, dit craindre qu’on colle à quelqu’un l’étiquette « fasciste » pour le disqualifier. Très bien. C’est même une inquiétude légitime. « Moi, ce qui m’inquiète, c’est l’idée qu’on puisse poser une étiquette à quelqu’un en disant : “Oh, attention, t’es fasciste et t’es disqualifié”. » Mais dans le même souffle, le discours glisse vers la « tentation fasciste », le « préfascisme », la maladie sociale, les boucs émissaires et l’atmosphère collective devenue irrespirable. Bref, on dénonce la facilité de l’étiquette tout en préparant le terrain symbolique où elle pourra être distribuée à volonté. C’est le vieux vice clérical revêtu d’un hoodie militant : on prétend détester l’anathème, mais on garde l’encensoir prêt pour l’excommunication prochaine.
Et puis arrive le professeur Jean-François Caron, qui a au moins le mérite de poser la question fondamentale sans trémolo de vertu : pourquoi l’autoritarisme séduit-il? Sa réponse choque, et tant mieux. Il rappelle que plusieurs citoyens sont prêts à troquer une part de liberté politique contre des garanties de sécurité, de stabilité et de confort matériel, puis il conclut que la démocratie est un régime « extrêmement fragile ». On peut contester sa thèse, la trouver dangereuse, la juger incomplète. Mais au moins, elle a une qualité devenue rare : elle prend la nature humaine au sérieux au lieu de la remplacer par un catéchisme de slogans. La démocratie ne meurt pas seulement sous les bottes ; elle meurt aussi sous les applaudissements imbéciles de ceux qui préfèrent la consolation morale à la lucidité politique.
Voilà pourquoi le vrai sujet n’est pas seulement le fascisme, ni même l’autoritarisme. Le vrai sujet, c’est l’effondrement des hiérarchies intellectuelles et de son hygiène intellectuelle. Nous vivons dans un monde où le militant est partout, où l’expert doit presque s’excuser d’exister, et où l’autorité morale autoproclamée compte davantage que la compétence patiemment acquise. On adore les postures, les sensibilités, les indignations calibrées, les grands diagnostics eschatologiques débités avec la certitude des gens qui n’ont jamais payé le prix du doute. Le militant contemporain ne veut pas convaincre : il veut signaler sa pureté, compter ses alliés, isoler les hérétiques et transformer le désaccord en faute morale. L’ostracisme est alors d’une simplicité enfantine : il suffit d’un mot, d’une photo, d’un soupçon, d’un mauvais voisinage symbolique.
C’est pourquoi l’épisode final de la soirée (donc le dernier segment avec Caron, Dorion et Durand Folco) avait quelque chose de délicieusement révélateur. Après tous les grands sermons sur l’autoritarisme, la démocratie, la parole et les dangers de la disqualification, mon amie Alexa Lavoie se serait fait interdire de photographier un spectateur avec Dorion, Dorion elle-même l’avertissant. Petite scène, me dira-t-on. Anecdote. Justement. La vérité politique se cache souvent dans ces miniatures. Ce n’est presque rien, et c’est déjà tout : on théorise l’ouverture, puis on administre la proximité ; on célèbre la discussion publique, puis on surveille l’image ; on prétend combattre la censure, puis on pratique la petite police des contacts, des symboles et des fréquentations.
Nous sommes entrés dans une époque où la démocratie est assez fragile pour être invoquée par tout le monde et assez mal comprise pour être vidée de son contenu par presque tous. Habermas n’est plus là. Raison de plus pour rappeler ceci : un espace public digne de ce nom n’est pas une garderie pour narcissismes militants. C’est un lieu dur, civilisé, conflictuel, où l’on répond aux arguments par des arguments, non par des clins d’œil de caste, des interdictions minuscules ou des certificats de pureté. Quand les militants deviennent plus nombreux que les vrais experts, la démocratie ne devient pas plus vivante. Elle devient simplement plus théâtrale, plus hystérique, et beaucoup plus facile à casser.
Ne manquez aucune de nos vidéos et plongez dans nos podcasts captivants ! Abonnez-vous dès maintenant à notre chaîne YouTube et activez la cloche pour rester informé des dernières sorties.
Accédez à des épisodes inédits, des coulisses et des bonus exclusifs en rejoignant notre communauté sur Patreon. Votre soutien nous aide à créer encore plus de contenu de qualité !
Aidez-nous à continuer à produire du contenu de qualité en faisant un don via PayPal. Chaque contribution, grande ou petite, fait une énorme différence pour notre projet !
🎙 Tous les podcasts en version intégrale
⏱ Accès en primeur, parfois sans délai
📬 Contenus exclusifs et sans publicité
💬 Accès au Discord privé
🤝 Soutien direct à Ian & Frank
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.