Jeudi, janvier 15, 2026

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L’héritage Legault : L’ère de l’État-patron et la transformation du modèle québécois

En annonçant son départ de la vie politique le 14 janvier 2026, François Legault met un terme à une gouvernance de près de huit ans qui aura profondément redessiné les rapports entre l’État québécois, l’économie et les libertés civiles. Si le premier ministre sortant a martelé dans son discours d’adieu sa fierté d’avoir enrichi le Québec et réduit l’écart de richesse avec l’Ontario, l’analyse détaillée des indicateurs économiques, sociaux et législatifs révèle un bilan complexe. L’ère de la Coalition Avenir Québec (CAQ) se caractérise moins par une libéralisation des forces du marché que par un retour marqué de l’interventionnisme étatique, une dépense publique record et une centralisation accrue des pouvoirs décisionnels.

1. Finances Publiques : Une expansion inédite de l’appareil public

Porté au pouvoir en 2018 sur la promesse de « faire le ménage » et de réduire la bureaucratie, le gouvernement Legault laisse derrière lui une administration considérablement alourdie. Selon les données compilées par la Fédération canadienne des contribuables, la dette brute du Québec est passée de 199 milliards de dollars en 2019 à 276 milliards en 2026, une augmentation de 77 milliards en sept ans.

Cette hausse de l’endettement ne s’explique pas uniquement par les mesures d’urgence ponctuelles liées à la pandémie. Elle reflète une croissance structurelle de l’État. Alors que la démographie québécoise a crû d’environ 10 % durant cette période, les effectifs de la fonction publique ont bondi de 21,8 %, ajoutant plus de 100 000 postes à la masse salariale gouvernementale.

La rémunération globale des employés de l’État a ainsi explosé, passant de 44,8 milliards à 63,9 milliards de dollars annuellement, une hausse qui dépasse largement le taux d’inflation cumulé. Conséquence directe de cet endettement : le service de la dette coûte désormais 10 milliards de dollars par an aux contribuables, soit l’équivalent budgétaire du quatrième plus important ministère du gouvernement.

2. Économie : Le pari risqué de l’État-investisseur

Sur le plan économique, le gouvernement Legault a rompu avec l’approche de laissez-faire pour adopter une stratégie de « nationalisme économique » actif. Plutôt que de miser sur un environnement fiscal neutre et compétitif pour l’ensemble des entreprises, Québec a privilégié une politique industrielle ciblée (« Picking winners »), où l’État sélectionne et subventionne massivement des secteurs jugés stratégiques.

Les risques de l’interventionnisme

Cette approche, incarnée par le bras investisseur d’Investissement Québec, a mené à des paris financiers risqués avec des fonds publics. L’exemple le plus probant demeure l’investissement dans la filière batterie, notamment le dossier Northvolt, où des milliards de dollars de fonds publics ont été engagés dans une entreprise étrangère dont la stabilité financière s’est avérée précaire. De même, l’aventure du « Panier Bleu », tentative étatique de créer une plateforme de commerce en ligne pour concurrencer les géants numériques, s’est soldée par une fermeture après avoir englouti des sommes importantes sans jamais atteindre la rentabilité ou la pertinence commerciale espérée.

Pression fiscale et inflation

Bien que le gouvernement ait réduit de 1 % les deux premiers paliers d’imposition, cet allègement fiscal a été contrebalancé par une pression inflationniste et l’introduction de nouvelles charges. Le Québec demeure la seule province à maintenir un mécanisme de tarification du carbone aussi coûteux, s’ajoutant au prix à la pompe (environ 9,3 cents le litre avant taxes). Parallèlement, les municipalités, autorisées par le gouvernement via la loi 39, ont augmenté les taxes sur l’immatriculation pour financer le transport collectif, alourdissant le fardeau des automobilistes.

3. Santé et Services : Investissements records, accessibilité en panne

Le paradoxe de la gestion caquiste est particulièrement visible dans le secteur de la santé. François Legault s’est félicité d’avoir augmenté le budget de la santé de 57 % durant ses mandats. Pourtant, une étude comparative de l’Institut Fraser publiée en 2025 démontre que l’injection massive de capitaux ne s’est pas traduite par une amélioration proportionnelle de l’accessibilité.

Un système coûteux, mais peu performant

Le Canada, dont le Québec représente une part significative, se classe au 3e rang des pays industrialisés pour les dépenses de santé (11,6 % du PIB). Malgré ce niveau de dépense élevé, le système performe mal sur les indicateurs de ressources : le pays se situe au 27e rang sur 30 pour le nombre de médecins par habitant et au 25e rang sur 30 pour le nombre de lits d’hôpitaux.

Des délais d’attente critiques

Plus inquiétant pour le patient, les délais d’attente demeurent parmi les pires du monde occidental :

  • Le Canada se classe dernier (9e sur 9 pays comparables) pour l’accès à une chirurgie élective, avec près de 60 % des patients attendant plus de deux mois.
  • Pour l’accès à un médecin de première ligne le jour même ou le lendemain en cas de maladie, le pays termine également dernier, avec un taux de succès de seulement 22 %.

Ces données suggèrent que la centralisation administrative, culminant avec la création de l’agence Santé Québec (loi 15) et l’abolition des conseils d’administration locaux des établissements, n’a pas résolu les problèmes de productivité inhérents au monopole public de gestion des soins.

4. Droits, Libertés et Gouvernance : Un virage autoritaire?

Au-delà de l’économie, les mandats de François Legault ont été marqués par une tension constante entre les droits individuels et la volonté de l’État d’imposer des cadres collectifs rigides.

Gestion de la pandémie : l’exception québécoise

La gestion de la crise sanitaire a créé des précédents majeurs en matière de libertés civiles. Le Québec s’est distingué comme étant la seule juridiction en Amérique du Nord (et l’une des rares en Occident) à imposer un couvre-feu policier strict à deux reprises (hivers 2021 et 2022). Le gouvernement a également été le seul à menacer les citoyens non vaccinés d’une pénalité fiscale spécifique (« contribution santé ») et à interdire l’accès aux grandes surfaces (comme Walmart et Costco) aux non-détenteurs du passeport vaccinal.

Cette période a été marquée par une gouvernance par décret renouvelée hebdomadairement pendant plus de deux ans. Ce mécanisme d’exception a permis de soustraire des dépenses massives aux processus d’appels d’offres habituels. Selon les rapports de la Vérificatrice générale et diverses estimations médiatiques, entre 6 et 15 milliards de dollars de contrats publics ont été octroyés de gré à gré durant cette période, réduisant la transparence sur l’utilisation des fonds publics.

Attaques aux droits de propriété et locatifs

La réforme de l’expropriation (Loi 22), adoptée en 2023, illustre un changement de paradigme dans le respect de la propriété privée. En abolissant l’indemnisation basée sur la « valeur au propriétaire » pour la remplacer par la « juste valeur marchande », l’État a réduit sa facture pour acquérir les terrains nécessaires à ses projets, mais a retiré aux citoyens la pleine compensation pour les troubles et ennuis liés à la perte forcée de leur bien.

Centralisation et surveillance

Enfin, la gouvernance Legault a normalisé l’utilisation préventive de la clause dérogatoire pour blinder ses lois identitaires (Loi 21 sur la laïcité, Loi 96 sur la langue française) contre les contestations basées sur les chartes des droits et libertés. La Loi 96 a par ailleurs octroyé des pouvoirs administratifs accrus à l’Office québécois de la langue française (OQLF), incluant des pouvoirs de fouille et de saisie de matériel électronique sans mandat judiciaire dans les entreprises, une disposition vivement critiquée par les juristes et les défenseurs des libertés civiles.

Parallèlement, la Loi 40 a aboli les commissions scolaires élues au suffrage universel pour les remplacer par des centres de services administrés par des nommés, centralisant davantage le pouvoir éducatif à Québec au détriment de la démocratie locale.

Conclusion

Le Québec que laisse François Legault est indéniablement transformé. Si le premier ministre sortant a réussi à canaliser un sentiment de fierté nationale, cette affirmation s’est accompagnée d’une expansion significative de la taille et du rôle de l’État dans toutes les sphères de la société. Les données indiquent que cette omniprésence gouvernementale s’est faite au prix d’un endettement record, d’une érosion des contre-pouvoirs locaux et individuels, et d’une efficacité des services publics qui peine toujours à justifier les sommes colossales investies. Son successeur héritera d’une machine gouvernementale puissante, mais d’une marge de manœuvre financière fragilisée.

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Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier
Maxym Perron-Tellier est journaliste pour PiluleRouge.ca. Passionné de politique depuis plus de dix ans, il s'est impliqué à plusieurs reprises sur la scène provinciale. Entrepreneur en informatique, il allie rigueur journalistique et regard critique sur l’actualité. Son approche analytique et son sens de l’humour apportent une perspective unique aux sujets qu’il couvre.

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