Alors que les provinces de l’Atlantique naviguent dans un contexte budgétaire précaire, une nouvelle étude expose une réalité dérangeante : les fonctionnaires de la région jouissent non seulement de salaires plus élevés, mais ils s’absentent aussi beaucoup plus souvent que les travailleurs du privé. Salaires, retraites, sécurité d’emploi : le fossé se creuse.
Les travailleurs du secteur public au Canada atlantique touchent en moyenne une prime salariale de 6,3 % par rapport à leurs homologues du privé, révèle une nouvelle étude de l’Institut Fraser publiée en janvier 2026. Cette différence, qui tombe à 3,9 % lorsqu’on tient compte de la syndicalisation, ne raconte qu’une partie de l’histoire : les avantages non salariaux creusent l’écart de manière encore plus marquée.
Un secteur public démesuré et coûteux
Le Canada atlantique se distingue du reste du pays par la taille de son appareil gouvernemental. En 2024, le secteur public de la région dépassait de 22,5 % celui du reste du Canada par habitant, représentant 27,6 % de l’emploi total contre seulement 62,9 % pour le privé. Terre-Neuve-et-Labrador arrive en tête avec 29,6 % de son emploi dans le public, suivie de l’Île-du-Prince-Édouard à 29,3 %.
Les auteurs de l’étude, Milagros Palacios, Nathaniel Li, Grady Munro et Jake Fuss, soulignent que cette particularité régionale impose un fardeau considérable aux finances publiques. Ils notent d’ailleurs que « les finances publiques des quatre provinces atlantiques du Canada sont actuellement précaires », mettant en péril la stabilité économique à long terme.
Une méthodologie rigoureuse
L’analyse, basée sur 109 405 travailleurs recensés par l’Enquête sur la population active de Statistique Canada de janvier à décembre 2024, contrôle une multitude de facteurs : sexe, âge, statut matrimonial, éducation, ancienneté, type d’emploi, taille de l’entreprise, statut d’immigrant, province, industrie et profession.
Cette étape est cruciale, car, sans aucun ajustement, l’écart salarial grimpe à 33 % en faveur du public. Toutefois, une fois les variables contrôlées, la prime tombe à 6,3 %. Lorsqu’on intègre le facteur syndical dans l’équation, elle chute encore à 3,9 %. Ces résultats concordent avec les recherches antérieures menées depuis trois décennies au Canada.
Les retraites : un fossé entre deux mondes
Au-delà du bulletin de paie, c’est dans les régimes de retraite que le contraste devient saisissant. Dans toutes les provinces atlantiques, plus de 60 % des employés gouvernementaux bénéficient d’un régime de retraite enregistré, contre moins de 25 % dans le privé. En Nouvelle-Écosse, le taux de couverture atteint 94 % pour le secteur public contre 20,6 % pour le privé. Au Nouveau-Brunswick, les chiffres sont de 90,2 % contre 21,2 %.
La qualité des régimes diffère également de façon marquée. À l’Île-du-Prince-Édouard en 2023, parmi les travailleurs couverts par un régime de retraite, 97,8 % de ceux du secteur public détenaient un régime à prestations déterminées — le type le plus avantageux — comparativement à seulement 24,5 % dans le privé. En Nouvelle-Écosse, 92,7 % des membres de régimes du secteur public ont des prestations déterminées, contre 27,5 % dans le privé.
Le Nouveau-Brunswick fait exception. La province a introduit en 2012 un modèle de régime à risques partagés qui représente un hybride entre prestations déterminées et cotisations déterminées. Ce changement a réduit l’écart : en 2023, 50,6 % des membres de régimes du secteur public avaient des prestations déterminées, contre 32,7 % dans le privé.
Une retraite anticipée et des emplois plus stables
Grâce à ces avantages, les employés du secteur public quittent également la vie active plus tôt. À l’Île-du-Prince-Édouard, l’âge moyen de la retraite est de 63,1 ans dans le public contre 67,2 ans dans le privé, soit un écart de 4,2 ans. Au Nouveau-Brunswick, les fonctionnaires partent à 62,1 ans contre 65,3 ans pour le privé. À Terre-Neuve-et-Labrador, la retraite se prend à 61,5 ans dans le public contre 64,0 ans dans le privé. Enfin, en Nouvelle-Écosse, les âges respectifs sont de 62,6 ans et 65,1 ans.
La sécurité d’emploi constitue un autre avantage substantiel, même en excluant les fins de contrats temporaires. En 2024, à Terre-Neuve-et-Labrador, 6,1 % des employés du privé ont perdu leur emploi, contre seulement 1 % dans le public. Au Nouveau-Brunswick, l’écart est tout aussi significatif avec des taux de 3,8 % comparativement à 0,5 %. En Nouvelle-Écosse, 2,9 % des travailleurs du privé ont perdu leur emploi, comparé à 0,7 % dans le public.
Des absences plus fréquentes
L’étude révèle également que les employés à temps plein du secteur public s’absentent davantage pour des raisons personnelles. À Terre-Neuve-et-Labrador en 2024, les travailleurs gouvernementaux ont perdu en moyenne 19,7 jours pour maladie ou responsabilités familiales, contre 9,7 jours dans le privé — une différence de 10 jours. La tendance est similaire ailleurs : à l’Île-du-Prince-Édouard, l’absentéisme atteint 14,8 jours dans le public contre 8,0 dans le privé. En Nouvelle-Écosse, il est de 16,3 jours contre 11,0, et au Nouveau-Brunswick, de 15,3 jours comparativement à 10,7.
Des enjeux budgétaires pressants
Si l’étude ne chiffre pas la valeur monétaire exacte de l’ensemble de ces avantages, faute de données exhaustives sur les assurances ou les congés, le constat global est sans équivoque : « le secteur public bénéficie généralement d’avantages non salariaux plus généreux que le secteur privé ».
Pour l’Institut Fraser, ces disparités ne sont pas anodines. Rappelant que les quatre provinces atlantiques font face à des finances précaires menacées par le service de la dette et la dépendance aux transferts fédéraux, les auteurs concluent que « les gouvernements de la région doivent veiller à gérer efficacement leur situation financière ». Une gestion qui, selon eux, devra inévitablement passer par un réexamen de la masse salariale de l’État.

