Le 28 mars 2025, des scientifiques de « Colossal Biosciences » ont dévoilé une avancée spectaculaire : la création de souris transgéniques au pelage long, doré et bouclé, surnommées « woolly mice ». Inspirées des mammouths laineux, ces petites créatures ne sont pas une résurrection directe d’une espèce éteinte, mais une étape clé dans l’ambition de recréer un jour des animaux disparus. Publiée le 4 mars sur bioRxiv.org, cette découverte montre ce que la génétique moderne peut accomplir — et met en lumière les défis immenses qui restent à relever pour ramener les mammouths dans notre monde.
Une fourrure inspirée du passé
Sous la direction de Beth Shapiro, directrice scientifique de « Colossal Biosciences » et biologiste à l’Université de Californie à Santa Cruz, l’équipe a modifié huit gènes chez des souris pour imiter des traits du mammouth laineux, comme son pelage épais. À partir de trois expériences distinctes, ils ont produit 32 souris viables, toutes dotées des caractéristiques prévues. « Nous pouvons créer ces souris “laineuses” de manière fiable et répétée », explique Shapiro. Cette précision est essentielle pour les étapes futures du projet.
Contrairement à certaines rumeurs, les chercheurs n’ont pas inséré d’ADN de mammouth dans les souris. Ils ont plutôt analysé 121 génomes de mammouths et d’éléphants d’Asie pour repérer des gènes liés à la fourrure longue et à la résistance au froid. Ensuite, ils ont modifié des gènes similaires chez les souris pour allonger les poils, obtenir une teinte blonde et un effet frisé. Grâce à la méthode CRISPR-Cas9, ces changements ont été appliqués à des embryons, implantés dans des mères porteuses, donnant ainsi naissance aux « woolly mice ». « Pas de surprises, juste des souris adorables », plaisante Shapiro.
Pourquoi des souris? Leur gestation courte (18-21 jours) et leur génétique bien connue en font un modèle idéal, bien plus simple que les éléphants d’Asie, dont la gestation dure 22 mois. Les « woolly mice » sont un terrain d’essai avant de passer à l’étape suivante : modifier des éléphants pour ressembler à des mammouths.
Un rêve ambitieux : des mammouths en 2028?
L’objectif de « Colossal Biosciences », fondée en 2021, est clair : produire un éléphant d’Asie transgénique aux traits de mammouth — pelage épais, tolérance au froid — et capable de vivre dans les régions arctiques. Le fondateur Ben Lamm vise des « bébés mammouths » d’ici 2028. Pour y parvenir, l’équipe travaille déjà sur des cellules d’éléphants, créant des cellules souches pluripotentes qui pourraient devenir des gamètes ou d’autres tissus nécessaires à la reproduction assistée. « Nous aurons des cellules modifiées prêtes début 2027 », précise Shapiro, « mais la gestation et l’élevage restent à maîtriser. »
Les défis de la dé-extinction
La création des « woolly mice » est une prouesse, mais elle révèle aussi les limites de la dé-extinction.
1. Gènes et différences
Les gènes qui donnent un pelage long aux souris pourraient ne pas fonctionner de la même façon chez les éléphants. « Un gène peut avoir de multiples effets », note Tori Herridge, biologiste à l’Université de Sheffield. De plus, l’ADN des mammouths, abîmé par des millénaires dans la glace, ne permet pas de clonage. Le résultat des expériences de Colossal serait un éléphant modifié, pas un mammouth authentique. Un exemple parallèle : en 2023, des chercheurs ont extrait l’ARN d’un thylacine éteint, révélant des détails inédits sur le fonctionnement de ses cellules. Mais, tout comme le mammouth, recréer un thylacine exact à partir de son cousin vivant, le dunnart, reste incertain.
2. Reproduction complexe
Passer des souris aux éléphants est en effet un défi logistique. Avec une gestation de 22 mois et un statut d’espèce en danger, utiliser des éléphantes comme porteuses soulève des questions pratiques et éthiques. Combien d’animaux seraient nécessaires? Quels risques pour leur santé? « Il y a encore beaucoup de biologie à résoudre », admet Shapiro.
3. Au-delà des gènes
Même si un éléphant transgénique naît, il ne « saurait » pas être un mammouth. « On ne peut pas lui enseigner une culture disparue », explique Jacquelyn Gill, écologiste à l’Université du Maine. Les mammouths vivaient en troupeaux sociaux et façonnaient leur habitat, la steppe à mammouths, qui n’existe plus. Réintroduire une version modifiée dans la toundra actuelle pourrait perturber les écosystèmes modernes.
Une étape vers l’inconnu
Les « woolly mice » ne sont pas des mammouths, mais un tremplin. Elles prouvent que l’édition génétique multi-génique est possible avec une précision remarquable. Ce succès pourrait un jour s’appliquer à d’autres projets, comme le thylacine ou le dodo, également dans le viseur de Colossal. Mais pour Shapiro, l’essentiel est ailleurs : « C’est une validation de nos outils, pas une fin en soi. »
Dans un laboratoire de Dallas, ces petites souris grattent leur litière, inconscientes de leur rôle. Elles incarnent une promesse — celle de redonner vie au passé — mais aussi un rappel : la science peut ouvrir des portes, mais ce qui se trouve derrière reste flou. D’ici 2028, verrons-nous des éléphants laineux fouler la toundra? Peut-être. Pour l’instant, les « woolly mice » sont un premier pas audacieux, fragile et fascinant, dans un voyage dont nul ne connaît encore l’issue.
Citation
Chen, R. et al. Multiplex-edited mice recapitulate woolly mammoth hair phenotypes. bioRxiv.org, 4 mars 2025. doi : 10.1101/2025.03.03.641227.