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Pour une «regénération des énergies utopiques»

Une formule empruntée sans scrupules ni consentement au chercheur et militant Jonathan Durand Folco pour en faire le titre de ma chronique, en espérant qu’il ne me poursuive pas pour les millions que je ne possède pas.

Cela dit, cette phrase m’est restée en tête, parce qu’elle met le doigt sur quelque chose qui me semble essentiel : la nécessité de donner un nouveau souffle aux mouvements progressistes.

Je me souviens du début du deuxième mandat de Donald J. Trump. Sur la page du militant progressiste Jonathan le Prof, on semblait surtout privilégier un ton alarmiste, voire catastrophiste.

« Érosion de nos droits. »

« Crépuscule de la démocratie. »

J’avais alors enjoint les gens à rester calmes, à faire preuve de résilience et, surtout, à rester soudés.

Un nouveau cadre philosophique?

Deux principes stoïciens très anciens me semblent particulièrement pertinents ici, soit apprendre à contrôler ce qui dépend de nous et à lâcher prise sur ce qui ne dépend pas de nous.

Cela ne signifie évidemment pas être indifférent au monde. Au contraire. Cela signifie concentrer notre énergie là où elle peut réellement produire quelque chose, plutôt que de la dissiper dans l’angoisse de ce qui échappe à notre contrôle.

On m’avait pourtant accusé de chercher à « justifier » Donald Trump, alors que les reculs démocratiques se multipliaient déjà à coups de dizaines de décrets présidentiels dès ses premières journées à la Maison-Blanche.

Comme si la panique morale était devenue un devoir citoyen, voire une vertu citoyenne!

Refuser de céder à la panique était regardé avec suspicion : si vous ne paniquez pas, c’est que vous ne comprenez pas les enjeux. Il fallait nous expliquer correctement la gravité de la situation, jusqu’à ce que l’alarme citoyenne finisse par s’installer. Ça ne pouvait surtout pas être dû simplement à une saine gestion de mes émotions.

L’alarmisme et la saturation du dialogue citoyen

J’aimerais pouvoir dire que cette époque est derrière nous. Mais j’ai encore l’impression qu’à gauche, nous sommes attachés au catastrophisme comme outil de mobilisation politique.

Je ne veux pas donner de noms pour éviter de donner l’impression de « call-out » cette personne, mais je pense notamment à une récente chronique publiée dans Le Devoir par une militante et autrice, où il était question de la fin du « rêve américain », d’un « pacte social brisé ». On se lamente encore et toujours d’un éveil citoyen qui ne vient pas et, plus largement, d’un monde qui semble avoir atteint un nouveau point de rupture. On tente de nouveau de nous prophétiser le chaos alors que nous avons déjà les deux pieds dedans depuis un bout.

Soyons de bonne foi : peu importe ce que j’en pense, son diagnostic reste lucide, son écriture est impeccable et, sur le fond, elle a raison. Vous disposez d’assez d’indices pour retrouver la chronique en question. Allez la lire : on y trouve d’excellentes suggestions de lecture, telles que mon autrice et journaliste américaine favorite du moment, Anne Applebaum.

Bref, son diagnostic est lucide, à l’exception peut-être de ce « pacte social brisé », qui me paraît quelque peu dramatique. Je ressens toutefois moi aussi que nous sommes arrivés au bout de quelque chose. La fatigue est réelle. L’aliénation est palpable. Il y a certainement matière à s’inquiéter. Pas besoin de me faire un dessin, je ressens tout ça dans ma propre chair.

Mais j’ai parfois l’impression que nous appelons davantage à la résignation qu’à la résilience.

On décrit la catastrophe. Puis on la redécrit. On augmente encore le volume de l’aliénation ambiante, comme si les citoyens n’étaient pas déjà suffisamment conscients que quelque chose ne tourne pas rond.

Pourquoi fermer la porte de sortie?

J’ai aussi l’impression qu’on en est venu à se méfier de l’espoir lui-même. Comme si espérer constituait une forme de naïveté politique. Comme si croire qu’un autre monde est possible revenait nécessairement à minimiser la gravité de la situation globale.

Mais l’espoir n’est pas le déni de la réalité.

L’espoir, c’est précisément ce qui nous permet de croire que notre action peut encore avoir un sens. Je ne comprends pas le gain politique ni social qu’il y a à l’écarter de l’équation.

Où est donc l’espace pour respirer? Pour imaginer? Pour reconstruire?

Je crois que nous avons suffisamment assommé nos concitoyens avec l’alarmisme progressiste.

C’est bien de monter le volume lorsque c’est nécessaire. Mais à force de tirer sur l’alarme, on finit par créer de la saturation. Et plus d’alarmes ne nous sauveront pas.

Si nous assistons réellement à la fin de notre civilisation et que nous ne pouvons absolument rien y faire, alors peut-être pourrions-nous au moins baisser le volume. Histoire que les historiens, dans 200 ans — s’ils existent encore — puissent décortiquer notre crise actuelle de manière intelligible, question d’y lire autre chose que des humains qui capotent pour une fois.

Que l’humanité puisse apprendre de notre chute!

Les dés ne sont pas jetés

Je ne suis pas fataliste.

Je suis plutôt dans le camp de Folco sur cette question.

Il reste un espace pour tenter de réenchanter le monde. Pour faire émerger un nouvel âge où le citoyen moyen aurait enfin l’impression de vivre ailleurs que dans un asile à ciel ouvert.

Et si nous devons tomber, alors tombons.

Mais faisons en sorte que nos énergies utopiques amortissent notre chute — et, surtout, qu’elles nous servent à construire quelque chose de meilleur que le monde que nous sommes en train de perdre.

Alors gardons le terrain fertile.

Gardons de l’espace pour l’espoir, pour l’imagination, pour les utopies et pour celles et ceux qui voudront les faire émerger.

Parce qu’un mouvement progressiste ne devrait pas seulement nous apprendre à reconnaître la catastrophe.

Il devrait aussi nous donner envie de construire l’après. En présumant que ces néoprogressistes aux accents puritains soient prêts à envisager avec moi qu’il y en ait un.

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