Il y a quelques années à peine, le Parti conservateur du Québec était une formation marginale. Aujourd’hui, personne ne peut sérieusement analyser la politique québécoise sans parler d’Éric Duhaime et du PCQ. Pourquoi? Pas nécessairement parce que les Québécois seraient soudainement devenus conservateurs. Pas davantage parce qu’Éric Duhaime aurait trouvé une réponse miraculeuse à tous nos problèmes.
La raison est peut-être beaucoup plus simple. Le PCQ parle aux Québécois. Et, curieusement, les autres partis semblent de moins en moins le faire.
Nous sommes en pleine campagne électorale québécoise et la CAQ a pratiquement décidé que son principal adversaire ne serait ni Paul St-Pierre Plamondon, ni Éric Duhaime, ni Charles Milliard, ni Ruba Ghazal. Ce serait Donald Trump. Donald Trump. Le président des États-Unis serait donc devenu l’adversaire principal d’un parti politique dans une élection provinciale québécoise.
Évidemment que les tarifs américains sont importants. Évidemment qu’une guerre commerciale avec les États-Unis peut avoir de lourdes conséquences économiques. Évidemment qu’aucun des chefs actuellement en campagne ne souhaite voir le Québec ou le Canada devenir le fameux « 51e État ». Mais faut-il vraiment transformer Donald Trump en question de l’urne?
Nous sommes des Québécois. Nous ne sommes pas des Américains. Et pendant que nous passons notre temps à répéter que Donald Trump ne doit pas se mêler de nos affaires, nous réussissons cet exploit extraordinaire de parler de lui tous les jours et de l’installer nous-mêmes au beau milieu de notre campagne électorale. Même Paul St-Pierre Plamondon a modifié son calendrier référendaire en fonction de la présence de Trump à la Maison-Blanche. À ce rythme-là, c’est Donald Trump qui détermine l’agenda politique du Québec sans même avoir besoin de traverser la frontière.
Pour la CAQ, la tentation est facile à comprendre. Il faut faire oublier un bilan. Après huit années au pouvoir, « l’équipe Fréchette/LA CAQ » porte nécessairement avec elle l’héritage du gouvernement qu’elle dirige. Il est beaucoup plus confortable de présenter aux électeurs un monstre extérieur que de débattre pendant cinq semaines de l’état de nos services publics.
Parce que Donald Trump n’a pas massacré notre système de santé. Donald Trump n’a pas créé les problèmes de notre système d’éducation. Donald Trump n’est pas responsable de notre bureaucratie, devenue parfois digne de La Maison qui rend fou dans Astérix. Donald Trump n’a pas créé notre crise du logement.
Donald Trump n’est pas responsable de notre capacité d’intégration mise sous pression par des niveaux d’immigration très élevés. Et Donald Trump n’a certainement pas créé l’explosion de l’itinérance que l’on constate maintenant bien au-delà du centre-ville de Montréal. C’est précisément ici qu’on commence à comprendre le phénomène Duhaime.
Le PCQ parle de ces choses. On peut détester ses réponses. On peut considérer certaines de ses propositions comme irréalistes. On peut trouver ses réductions de dépenses trop importantes, son approche trop libertarienne ou ses solutions mal adaptées au modèle québécois. Et il existe aussi des gens qui trouvent qu’il ne va pas assez loin.
Très bien. Mais il parle du problème. Santé. Éducation. Logement. Coût de la vie. Taille de l’État. Fiscalité. Bureaucratie. Immigration. Itinérance. Constitution. Pouvoir d’achat. Il place ces questions dans son curseur politique et accepte de les confronter. Et certaines d’entre elles devraient, curieusement, être les grands chevaux de bataille de la gauche.
Prenons l’itinérance. Québec solidaire devrait pouvoir se lever chaque matin et talonner tous les autres partis là-dessus. Pendant longtemps, on associait essentiellement le phénomène aux quartiers les plus pauvres de Montréal. Ce n’est plus vrai. On voit aujourd’hui la détresse sociale apparaître à Québec, Gatineau, Sherbrooke, Trois-Rivières et jusque dans plusieurs villes beaucoup plus petites.
Voilà un sujet extraordinairement important pour un parti de gauche. Pourtant, trop souvent, QS donne l’impression de ne plus parler à l’ensemble de la population, mais à une succession de groupes et de clientèles particulières.
J’écoutais récemment Ruba Ghazal profiter d’une tribune médiatique importante pour parler notamment de la gratuité des produits menstruels. L’enjeu est parfaitement légitime. La précarité menstruelle existe et mérite certainement qu’on s’y intéresse. Ce n’est pas la question.
La question est celle des priorités politiques et de la capacité d’un parti à regarder la population dans son ensemble et à lui dire : voici les cinq problèmes qui menacent présentement votre qualité de vie et voici ce que nous proposons pour les régler. C’est cette impression de hiérarchisation qui semble avoir disparu.
Le PLQ souffre d’un problème similaire, mais différent : il donne encore trop souvent l’impression de parler essentiellement à son électorat traditionnel, particulièrement dans l’ouest de Montréal. Et lorsqu’il réussit enfin à attirer l’attention nationale, on se retrouve parfois à discuter de brownies plutôt que de la reconstruction de l’État québécois.
Pendant ce temps, Éric Duhaime agit comme quelqu’un qui veut devenir premier ministre. Je ne dis pas qu’il le deviendra. Je ne dis même pas qu’il devrait le devenir. Je dis qu’il se comporte politiquement comme s’il voulait occuper cet espace. Et c’est très différent.
Il parle aux gens qui attendent à l’urgence. À ceux qui cherchent un médecin. Aux parents qui regardent l’état de certaines écoles. À celui dont le renouvellement d’hypothèque vient de lui enlever plusieurs centaines de dollars par mois.
À l’entrepreneur enseveli sous les formulaires. À la famille qui regarde sa facture d’épicerie augmenter. À celui qui se demande comment un État qui prélève autant d’impôts peut encore lui expliquer qu’il n’a pas les moyens de lui offrir des services convenables.
Ce ne sont pas des enjeux « de droite ». Ce ne sont pas des enjeux « de gauche ». Ce sont des enjeux québécois. Et peut-être est-ce justement l’une des grandes erreurs de notre époque : croire qu’un problème cesse d’exister dès qu’il est soulevé par le mauvais camp politique.
En 2016, le philosophe Slavoj Žižek, pourtant homme de gauche radicale, avait créé un scandale en affirmant que, s’il avait été Américain, il aurait voté pour Donald Trump plutôt que pour Hillary Clinton. Il ne disait pas que Trump était admirable. Ce qu’il craignait davantage était ce qu’il appelait l’« inertie absolue » du système politique représenté par Clinton et par une certaine gauche devenue généralisée en Occident.
Son raisonnement était provocateur : parfois, un système politique devient tellement incapable de se remettre en question que l’élément qui le bouleverse devient politiquement puissant, non parce qu’il possède toutes les bonnes réponses, mais parce que les autres ont cessé de poser les bonnes questions. C’est peut-être une partie de ce qui arrive au Québec.
Le PCQ n’est certainement pas la solution magique à tous nos problèmes. Éric Duhaime a ses défauts. Son programme doit être interrogé, chiffré, critiqué et confronté à la réalité. Mais il possède actuellement un avantage considérable : il parle de ce qui se passe ici.
Pendant que certains cherchent à faire de Donald Trump le personnage principal de notre élection, Duhaime semble avoir compris quelque chose de beaucoup plus élémentaire. L’élection du Québec devrait parler du Québec et de ses problèmes. Trump pourrait être un problème, mais nous en avons d’autres, urgents, qui ne datent pas d’hier.
Pourquoi affronter tous ces problèmes compliqués lorsqu’il est tellement plus simple de désigner un énorme monstre orange de l’autre côté de la frontière, de le montrer du doigt et d’expliquer aux électeurs que le véritable combat est là?
Non, Mme Fréchette. Le Québec n’est pas une partie de Donjons et Dragons ou un film de superhéros. Il n’y a pas un boss final ou un Lex Luthor qu’il suffirait d’abattre pour que nos problèmes se règlent.
Et si le PCQ avance aujourd’hui, ce n’est peut-être pas parce que tous les Québécois sont devenus conservateurs. C’est peut-être simplement parce qu’au milieu d’une classe politique qui cherche constamment le prochain monstre à combattre, Éric Duhaime a compris qu’il suffisait parfois de recommencer à parler aux Québécois de leurs problèmes.
Le PCQ avance parce qu’il ne joue pas à Donjons et Dragons. Il joue l’élection du Québec.
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