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La CAQ, nationaliste à Québec, fédéraliste chez le fournisseur

Il fallait quand même réussir ce tour de force. La relation entre la CAQ et le fédéralisme a toujours reposé sur une ambiguïté soigneusement entretenue : suffisamment nationaliste pour ne pas ressembler au Parti libéral, mais jamais assez souverainiste pour franchir le Rubicon. Depuis sa fondation, la Coalition avenir Québec vend cette troisième voie comme du pragmatisme : défendre le Québec, réclamer davantage d’autonomie, se chamailler avec Ottawa au besoin, mais surtout éviter de choisir entre le Oui et le Non.

La formule était politiquement brillante tant que personne ne forçait la CAQ à montrer ses cartes. Puis arrive Mission Leadership Québec (MLQ).

Selon les informations révélées mercredi par le Bureau parlementaire de Québecor, la CAQ de Christine Fréchette accorde des contrats à Mission Leadership Québec, un organisme qui se présente comme politiquement neutre, mais qui sollicite parallèlement des dons pour promouvoir l’unité canadienne au Québec. L’organisation souhaite également développer des alliances capables de faire contrepoids à une remontée de l’option indépendantiste. Parmi ses dirigeants se trouve Philippe Lafrance, ancien conseiller principal de Mélanie Joly au gouvernement fédéral.

Voilà qui donne soudainement une saveur particulière au nationalisme caquiste. Pendant que le parti promet de défendre les intérêts du Québec et de tenir tête à Ottawa, il fait affaire avec une organisation qui travaille à renforcer le camp fédéraliste. La troisième voie commence étrangement à ressembler à une sortie d’autoroute vers le camp du Non.

CAQ et fédéralisme : nationalistes, mais pas trop

Soyons clairs : le fait que la CAQ ne soit pas indépendantiste n’a rien d’un scandale. Le parti ne l’a jamais caché. Il se présente lui-même comme un « parti nationaliste moderne » souhaitant assurer le développement du Québec à l’intérieur du Canada. On peut parfaitement être nationaliste sans être souverainiste, autonomiste sans souhaiter l’indépendance et attaché au Québec sans brûler un drapeau canadien avant le déjeuner.

Le malaise apparaît ailleurs. Un parti qui prétend avoir dépassé le vieux clivage entre fédéralistes et souverainistes décide de rémunérer une organisation dont l’un des projets consiste précisément à renforcer l’un de ces deux camps. Ce n’est plus simplement accepter le Canada comme cadre politique : c’est choisir comme partenaire une organisation qui veut développer une capacité fédéraliste face à une éventuelle remontée du souverainisme.

Mission Leadership Québec aurait notamment recruté des participants pour une assemblée publique de Christine Fréchette. Selon les informations rapportées, l’organisation aurait aussi eu accès à la liste des membres de la CAQ et effectué des sondages pour le parti. On est donc un peu plus loin qu’un traiteur appelé pour livrer des sandwichs ou qu’une compagnie de location de chaises.

Philippe Lafrance a par ailleurs reconnu que MLQ souhaitait développer un think tank fédéraliste et qu’une partie des revenus de l’organisation servait à financer des ressources consacrées à ce projet. C’est ici que la réponse caquiste devient franchement délicieuse : le parti nationaliste verse de l’argent à une organisation qui utilise une partie de ses revenus pour développer une infrastructure fédéraliste.

On connaissait le nationalisme d’affichage. Voici maintenant le nationalisme avec sous-traitance.

« C’est juste un fournisseur »

Christine Fréchette ne semble pas particulièrement troublée par la chose. Questionnée mercredi, elle s’est dite à l’aise avec la relation et a ramené l’affaire à deux contrats concernant l’organisation d’assemblées publiques. Présenté ainsi, le dossier devient presque administratif : un fournisseur rend un service, la CAQ reçoit une facture, quelqu’un clique sur « payer » et tout le monde retourne faire campagne.

Seulement, quelques jours auparavant, le portrait paraissait plus large. La CAQ indiquait faire régulièrement affaire avec Mission Leadership Québec, notamment pour des sondages. Dès que l’affaire est devenue embarrassante, la relation a soudainement semblé se résumer à deux mandats bien circonscrits. Peut-être existe-t-il une explication parfaitement banale. Mais lorsque la description d’une relation commerciale rapetisse au même rythme que la controverse grossit, demander des explications n’a rien de déraisonnable.

Surtout, « c’est juste un fournisseur » n’est pas une réponse politique. Une entreprise qui imprime des pancartes n’a généralement pas pour projet parallèle de structurer idéologiquement l’un des camps de la question nationale. Mission Leadership Québec, elle, reconnaît qu’une partie de ses ressources contribue à son projet fédéraliste. Le problème n’est donc pas d’imaginer des enveloppes brunes ou une mystérieuse opération montée dans les sous-sols d’Ottawa. Le problème, beaucoup plus banal, est qu’un parti qui prétend avoir dépassé le fédéralisme traditionnel choisit volontairement de faire affaire avec une organisation qui travaille à le renforcer.

Rien de ce qui est actuellement connu ne permet d’affirmer que le gouvernement fédéral dirige MLQ ou qu’Ottawa orchestre clandestinement la campagne de Christine Fréchette. Les accusations d’« ingérence » vont plus loin que ce que permettent d’établir les faits rendus publics. Et c’est justement ce qui rend le dossier intéressant : nul besoin d’un grand complot. La contradiction caquiste se suffit parfaitement à elle-même.

À quoi sert encore la CAQ?

Au fond, Mission Leadership Québec révèle surtout un problème plus profond : à quoi sert encore la CAQ?

Le parti avait justement été créé pour sortir le Québec de l’éternel duel entre fédéralistes et souverainistes. Depuis l’arrivée de Christine Fréchette, cette volonté de présenter une CAQ nouvelle, débarrassée du poids de l’ère Legault, est devenue encore plus évidente, comme nous l’expliquions dans La Joe-Bidenisation de la société. Nouveau visage, nouveau ton, nouveau slogan : tout devait respirer le renouvellement sans avoir à reconnaître que le produit vendu pendant huit ans avait peut-être atteint sa date de péremption.

Pendant longtemps, pourtant, François Legault avait trouvé la formule gagnante. Il pouvait réclamer davantage de pouvoirs, se quereller avec Ottawa sur l’immigration ou la langue, puis rappeler aussitôt qu’il ne voulait rien savoir d’un référendum. La CAQ offrait aux anciens péquistes un nationalisme sans indépendance et aux anciens libéraux un fédéralisme débarrassé du drapeau canadien. Tant que la question nationale dormait, tout le monde pouvait y trouver son compte.

Cette flexibilité ne s’arrête d’ailleurs pas à la Constitution. Nous avons déjà souligné les conversions soudaines de la CAQ sur le privé, la bureaucratie et la taille de l’État dans CAQ et PQ : nous prennent-ils pour des idiots?. Le mécanisme devient familier : après plusieurs années au pouvoir, la CAQ découvre avec stupeur certains problèmes qu’elle a elle-même administrés, puis se présente comme la force de changement nécessaire pour réparer le système.

Mais la question nationale possède une caractéristique particulièrement désagréable pour un parti bâti sur l’ambiguïté : lorsque le Oui et le Non redeviennent politiquement crédibles, rester éternellement au milieu devient beaucoup plus difficile. Tant que le souverainisme demeurait théorique, la troisième voie caquiste pouvait fonctionner. Si la possibilité référendaire redevient réelle, il faudra tôt ou tard dire où mène cette fameuse troisième voie.

Mission Leadership Québec nous offre peut-être un début de réponse. Nationaliste devant les caméras, fédéraliste chez le fournisseur.

Et PSPP dans tout ça?

Évidemment, Paul St-Pierre Plamondon n’a pas laissé passer l’occasion. Le chef péquiste a évoqué Option Canada et dénoncé ce qu’il considère comme une ingérence fédérale. Politiquement, c’est presque trop beau pour lui : le chef du parti indépendantiste peut désormais accuser la CAQ de financer indirectement le camp du Non.

Mais avant de distribuer les certificats de pureté nationale, quelques pages de l’album de famille méritent d’être rouvertes.

Mélanie Joly n’est pas exactement une étrangère au parcours de PSPP. Celui-ci a cofondé Génération d’idées avec elle et Stéphanie Raymond-Bougie après son passage chez Stikeman Elliott. Surtout, le Bureau d’enquête de Québecor a rapporté que l’actuel chef péquiste avait effectué au moins sept contributions au Parti libéral du Canada entre 2004 et 2008, pour environ 2 300 $, ses dernières contributions remontant à novembre 2008.

Ce passé ne fait évidemment pas de PSPP un fédéraliste clandestin. Les positions politiques évoluent, les parcours personnels sont rarement rectilignes et son entourage a expliqué ces dons par les habitudes de financement associées à son milieu professionnel de l’époque. Mais la chronologie est suffisamment savoureuse pour mériter d’être rappelée au moment où certains semblent vouloir transformer toute proximité avec un réseau fédéraliste en certificat instantané de trahison nationale.

PSPP a lui-même raconté qu’en travaillant comme avocat sur des poursuites découlant du scandale des commandites, il était devenu « graduellement indépendantiste ». La Commission Gomery avait pourtant été créée en 2004, tandis que ses contributions au Parti libéral du Canada se sont poursuivies jusqu’en 2008. À cela s’ajoute le fait qu’il affirme avoir voté Oui en 1995 et qu’il a également relié une partie de son cheminement souverainiste à ses années comme agent de bord chez Air Canada. Il serait donc absurde de chercher une date précise à laquelle Paul St-Pierre Plamondon se serait réveillé un matin soudainement converti à l’indépendance. Son propre récit montre plutôt une évolution longue, parfois contradictoire et beaucoup moins propre que ne le laisse entendre la politique partisane actuelle.

Et ce n’est pas un reproche. C’est précisément le point.

Les gens changent d’idée. Ils fréquentent des gens qui ne pensent pas comme eux. Ils travaillent avec des fédéralistes, des souverainistes, des libéraux ou des conservateurs sans nécessairement épouser toutes leurs convictions. PSPP en est lui-même un excellent exemple. Il devrait donc peut-être garder cette nuance en tête avant de transformer Mission Leadership Québec en succursale moderne d’Option Canada.

Cela ne blanchit aucunement la CAQ. Le problème caquiste reste exactement le même. Mais les péquistes auraient avantage à vérifier leurs propres archives avant de commencer à distribuer les brevets de pureté souverainiste.

Suivez l’argent, mais surtout la cohérence

Éric Duhaime, de son côté, parle de scandale et accuse la CAQ de devenir une « succursale » des libéraux fédéraux. PSPP évoque Option Canada. Les adversaires de Christine Fréchette feront évidemment leur travail et presseront le citron aussi longtemps qu’il restera une goutte de jus politique.

Mais derrière les formules, une question demeure remarquablement simple : pourquoi la CAQ a-t-elle choisi précisément Mission Leadership Québec?

Le Québec ne manque ni de sondeurs, ni de firmes de communication, ni d’organisateurs d’événements. On peut certainement trouver quelqu’un pour remplir une salle sans financer au passage le développement d’un think tank fédéraliste. Le choix d’un fournisseur n’est pas automatiquement idéologique, mais lorsqu’un parti fonde une grande partie de son identité sur la question nationale, il devient difficile de prétendre que ses choix de partenaires ne veulent absolument rien dire.

La CAQ avait promis de libérer le Québec du vieux duel entre le Oui et le Non. Pendant des années, elle a réussi à occuper confortablement l’espace entre les deux. Mais cet espace rétrécit à mesure que la question nationale revient dans le débat politique. À force de vouloir être nationaliste, autonomiste, canadienne, anti-référendaire et maintenant cliente d’une organisation qui investit dans le renforcement du fédéralisme, la CAQ finit par démontrer les limites de son grand numéro d’équilibriste.

On peut longtemps refuser de choisir lorsque personne ne pose réellement la question.

Mais si le Québec recommence un jour à parler sérieusement du Oui et du Non, la CAQ devra arrêter de répondre « peut-être ». Et, pour l’instant, son carnet de fournisseurs semble déjà avoir choisi une colonne.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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