Les manifestations en Espagne ont pris une ampleur difficile à balayer du revers de la main. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, particulièrement à Madrid et à Ceuta, sur fond de crise migratoire devenue, presque mécaniquement, une crise politique pour le gouvernement de Pedro Sánchez. À Madrid seulement, les autorités ont estimé à environ 50 000 le nombre de participants réunis à la Plaza de Cibeles, tandis qu’à Ceuta la mobilisation a atteint une ampleur rarement observée dans cette enclave espagnole de la côte nord-africaine.
Le contexte explique en bonne partie cette colère. Selon les données du gouvernement espagnol rapportées par EFE, environ 72 000 personnes sont entrées irrégulièrement à Ceuta depuis le Maroc les 30 et 31 juillet, soit un nombre presque équivalent à la population entière de cette ville d’environ 80 000 habitants. La majorité est ensuite retournée au Maroc, mais plusieurs milliers de migrants se trouvaient encore sur place dans les semaines suivantes. À partir de là, la question migratoire ne pouvait plus rester confinée aux postes-frontières : elle s’est installée au cœur de l’affrontement politique entre le gouvernement socialiste, le Parti populaire et Vox, chacun accusant les autres soit d’avoir perdu le contrôle de la situation, soit de vouloir transformer la crise en carburant électoral.
Les manifestations en Espagne gagnent les grandes villes
Les rassemblements du 2 septembre n’avaient donc rien d’une agitation marginale condamnée à quelques rues périphériques. Des figures majeures de l’opposition espagnole y ont participé, notamment Alberto Núñez Feijóo, Santiago Abascal et Isabel Díaz Ayuso. Les drapeaux espagnols et ceutis dominaient les cortèges, tandis qu’une partie des manifestants réclamait une réponse plus ferme de Madrid. Des contre-manifestations ont également eu lieu dans certaines villes, rappelant que la véritable histoire dépasse largement la seule question migratoire : l’Espagne est aussi en train de débattre de frontières, d’autorité, d’identité nationale et de la capacité de l’État à maîtriser les événements.
C’est toutefois le voyage de cette nouvelle jusqu’au Québec qui devient intéressant. La télévision publique espagnole RTVE couvre largement la situation, plusieurs médias européens s’y intéressent et des médias québécois avaient déjà rapporté les tensions précédentes à Ceuta. Mais la mobilisation nationale du 2 septembre, malgré son ampleur et sa dimension politique, demeure étonnamment périphérique dans les grands médias d’ici. La nuance compte : il ne s’agit pas de prétendre que l’information est interdite, mais simplement de constater qu’elle occupe une place sans commune mesure avec son importance en Espagne.
C’est précisément là que l’agenda médiatique devient plus intéressant que les éternelles accusations de « censure ». Un média n’a pas besoin de cacher une nouvelle pour la rendre presque invisible. Il suffit de ne pas la mettre en manchette, de ne pas lui consacrer de segment, de ne pas la reprendre le lendemain et de préférer une dizaine d’autres sujets. Individuellement, chacune de ces décisions peut être parfaitement défendable. Collectivement, elles déterminent pourtant ce qui finit par exister dans la tête du public.
Les réseaux sociaux ont rendu ce mécanisme beaucoup plus apparent. Un Québécois peut aujourd’hui voir sur son téléphone des rues espagnoles remplies de manifestants, des drapeaux à perte de vue et des rassemblements comptant des dizaines de milliers de personnes, puis ouvrir les principales pages d’actualité québécoises et constater que le sujet y est pratiquement absent. Ce contraste ne prouve aucun complot. Il démontre quelque chose de plus banal, mais peut-être de plus important : la hiérarchie de l’information façonne notre perception du monde autant que l’information elle-même.
Il faut évidemment appliquer la même méfiance aux réseaux sociaux. Une vidéo tournée au bon endroit, sous le bon angle, peut transformer quelques milliers de personnes en marée humaine et une journée de protestation en prétendue insurrection nationale. X, Facebook et TikTok ne sont pas des antidotes magiques aux biais médiatiques; ils possèdent leurs propres mécanismes d’amplification. La seule méthode raisonnable reste donc la moins spectaculaire : confronter les images aux chiffres, les impressions aux sources et les récits concurrents entre eux.
Reste alors une question plus intéressante que celle de savoir si « les médias mentent » : pourquoi certaines nouvelles franchissent-elles nos frontières médiatiques et d’autres presque pas? Les manifestations en Espagne ont mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans l’un des principaux pays de l’Union européenne autour d’un enjeu politiquement explosif. Pourtant, un Québécois qui s’informerait exclusivement à travers nos grands médias pourrait facilement passer à côté. Ce n’est peut-être pas une conspiration. C’est simplement un rappel utile : nous ne recevons jamais « l’actualité ». Nous recevons une sélection de l’actualité et la sélection est déjà, en elle-même, une forme de pouvoir.
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