Les racines du NPD se trouvent dans une société où des travailleurs et des agriculteurs avaient décidé qu’ils méritaient mieux que la pauvreté. En 1932, au milieu de la Grande Dépression, des organisations agricoles, syndicales et socialistes fondent la Fédération du Commonwealth coopératif, la CCF. En 1961, celle-ci s’allie au Congrès du travail du Canada pour donner naissance au Nouveau Parti démocratique. Leurs revendications concernent les pensions, l’assurance maladie, la protection des travailleurs et le partage de la richesse. Le problème à régler est concret : des gens travaillent, produisent, font vivre leur pays et n’arrivent pourtant pas à vivre convenablement.
Cette gauche démocratique pouvait aussi défendre les libertés lorsque cela devenait inconfortable. En octobre 1970, Tommy Douglas condamne les enlèvements du FLQ et s’oppose au recours à la Loi sur les mesures de guerre. Il refuse que la gravité d’une crise serve d’autorisation générale pour suspendre les garanties contre l’arbitraire. Il n’a pas besoin d’aimer les convictions d’un citoyen pour défendre ses droits. C’est une exigence autrement plus solide que de réclamer la liberté pour son propre camp.
Au Québec, une coalition et ses fractures
Au Québec, le Parti québécois naît en 1968 du rapprochement entre le Mouvement souveraineté-association et le Ralliement national, bientôt rejoint par des militants du RIN après sa dissolution. Des gens venus d’horizons différents acceptent de travailler ensemble autour de l’indépendance. Cette coalition laisse de la place aux désaccords sur la société que le Québec devrait devenir. Le projet de pays n’exige pas que tout le monde arrive avec le même catéchisme économique.
Le SPQ Libre, fondé en 2004, appartient à cette histoire. Les Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre veulent peser sur les orientations du PQ, y défendre les travailleurs et maintenir ensemble les ambitions nationales et sociales. Le parti retire à ce regroupement son statut de club politique en 2010, une décision qui rappelle que les appareils péquistes savent eux aussi malmener la contestation interne. Marc Laviolette annonce néanmoins que ses membres continueront d’y défendre leurs idées. Il ne souhaite pas simplement rejoindre QS, avec lequel il exprime un désaccord sur la question nationale identitaire. La fracture entre ces deux gauches existe déjà.
Québec solidaire a été fondé le 4 février 2006 par la fusion de l’Union des forces progressistes et d’Option citoyenne. Avec Françoise David et Amir Khadir, le nouveau parti rassemble des engagements sociaux, féministes, écologistes et indépendantistes. Le pluralisme fait partie de ses principes dès le départ. Il serait donc faux de raconter qu’une organisation exclusivement ouvrière aurait soudain découvert les minorités. La question est de savoir comment ces engagements peuvent servir un projet commun et ce qui se produit lorsque les appartenances prennent le dessus sur les conditions de vie.
QS et la disqualification du désaccord
C’est là que QS m’exaspère. Je lui reproche ces procédés qui permettent de disqualifier quelqu’un avant même d’avoir répondu à son objection. Je lui reproche aussi cette façon de se décerner un brevet de vertu, puis de traiter le désaccord comme la preuve d’une défaillance morale chez l’autre. Une gauche qui veut convaincre devrait être capable de supporter une discussion sans transformer son interlocuteur en accusé.
Prenons un cas précis. En novembre 2023, QS réserve temporairement ses candidatures aux élections partielles aux femmes et aux personnes non binaires, jusqu’au congrès suivant. L’objectif annoncé est de rétablir la parité dans son caucus. On peut défendre cet objectif et contester le moyen choisi. Manon Massé répond pourtant :
« Si vous pensez qu’une femme n’est pas aussi compétente qu’un homme, arrivez en 2023 SVP. »
Voilà exactement le procédé que je condamne. L’objection porte sur l’exclusion de candidatures masculines ; la réponse attribue aux opposants une opinion sur l’incompétence des femmes. Il suffit de fabriquer une position méprisable, puis de faire semblant que l’autre la défend. C’est de la malhonnêteté dans le débat.
L’affaire Haroun Bouazzi, en novembre 2024, relève d’un autre registre, mais pose le même problème de généralisation. Dans un discours, il évoque ce qu’il dit observer quotidiennement à l’Assemblée nationale : la construction d’un Autre maghrébin, musulman, noir ou autochtone dont la culture serait présentée comme dangereuse ou inférieure. Il précise ensuite qu’il n’a pas affirmé que les élus étaient racistes. Ruba Ghazal qualifie ses propos de « maladroits et exagérés », tandis qu’Amir Khadir le défend.
Une accusation aussi large mérite pourtant davantage qu’une séance de rattrapage en communication. Quels discours ? Quels passages ? Quels élus ? Le racisme doit être combattu avec assez de sérieux pour qu’on en établisse les manifestations. Entretenir un soupçon général, puis reprocher aux gens de s’être sentis visés, abîme le débat et affaiblit le combat qu’on prétend mener.
Rassembler les citoyens plutôt que les classer
Le communautarisme que je dénonce commence lorsque l’appartenance devient une manière de distribuer la légitimité. Combattre une discrimination réelle fait pleinement partie de la justice sociale. Une personne écartée d’un emploi à cause de son origine doit être défendue. Mais je refuse qu’on transforme cette lutte en système de classement permanent des citoyens. Deux personnes peuvent subir les mêmes mauvaises conditions de travail sans avoir la même couleur de peau, la même religion ou la même histoire familiale. Leur donner les moyens d’agir ensemble devrait être une ambition élémentaire de la gauche. Leur expliquer qu’elles appartiennent d’abord à des camps opposés est une excellente manière de les affaiblir.
Je refuse aussi qu’il faille choisir entre la solidarité sociale et le droit des Québécois de défendre leur langue, leur laïcité ou leur projet national. Ces positions doivent pouvoir être contestées sur le fond. Les traiter comme des fautes morales par définition revient à fermer la discussion. Personne n’a à obtenir un certificat de respectabilité auprès d’un militant pour participer au débat public.
QS conserve des propositions sociales. Sa campagne de 2026, axée sur le logement et le coût de la vie, a d’ailleurs été saluée par Josée Legault après le scrutin. Ce n’est pas ce travail que je condamne. Aucune bonne proposition sur les loyers ne donne toutefois un passe-droit pour caricaturer les objections ou enfermer les citoyens dans leurs appartenances. On doit pouvoir juger un parti sur ses méthodes autant que sur ses promesses.
LFI et les limites du pluralisme
En France, François Ruffin a posé une question semblable sur le rapport de LFI aux classes populaires. En septembre 2024, il reproche au mouvement d’abandonner une partie de la population et reconnaît avoir lui-même pratiqué un tractage « au faciès », en montrant ou en évitant de montrer le visage de Mélenchon selon les électeurs rencontrés. La direction insoumise rejette ses critiques. Son propre aveu reste accablant. Quand on adapte ainsi la présentation d’un même candidat à l’apparence des personnes, on est loin d’un discours commun adressé à des citoyens qu’on souhaite rassembler. On commence à gérer des clientèles.
La manière dont LFI traite ses propres dissidents devrait également refroidir ceux qui prennent ses proclamations démocratiques pour argent comptant. En juin 2024, Alexis Corbière, Raquel Garrido et Danielle Simonnet figurent parmi les députés sortants privés d’investiture après avoir contesté la direction. Le mouvement invoque le renouvellement ; les intéressés dénoncent une purge. À mes yeux, cet épisode révèle une conception très sélective du pluralisme. Chez LFI, l’insoumission semble surtout bienvenue lorsqu’elle ne vise pas Jean-Luc Mélenchon.
Puis il y a l’affiche visant Cyril Hanouna, diffusée puis retirée par LFI en mars 2025. SOS Racisme et la Ligue des droits de l’homme dénoncent ses références à l’iconographie antisémite et reprochent au mouvement son absence d’excuses. Je condamne cette affiche sans réserve. La détestation d’un animateur ne rend pas acceptable l’utilisation de représentations de cette nature. Un parti qui prétend donner des leçons d’antiracisme doit commencer par examiner ce qu’il produit lui-même.
La mobilisation ne justifie pas la violence
Les mobilisations lycéennes françaises de ces dernières semaines soulèvent une autre responsabilité. Dès le 28 septembre 2026, des violences et des blessés sont signalés pendant que des élus de LFI appuient l’extension des blocages. Le 1er octobre, l’AFP rapporte des agressions contre des directions d’établissement, des incendies et des attaques contre des pompiers. Mélenchon appelle ce jour-là à des méthodes non violentes et condamne les incendies. Il faut le dire, sans lui attribuer des consignes qu’il n’a pas données. Cela ne dispense pas LFI de répondre de son choix politique : pousser à la généralisation des blocages alors que la situation se dégrade déjà.
Je condamne cette stratégie d’escalade. Des élèves ont le droit de réclamer de meilleures écoles et de manifester. Aucun parti ne devrait transformer leur colère en occasion d’élargir coûte que coûte un affrontement. Une école incendiée, un enseignant agressé ou un pompier attaqué ne constituent pas des victoires sociales. Ce sont des violences contre des personnes et des services dont la population a besoin. Les violences policières doivent, elles aussi, être établies et sanctionnées. Elles ne donnent aucune autorisation d’agresser quelqu’un d’autre.
Quant à l’intimidation destinée à faire taire un adversaire, à la menace ou à l’interdiction de parole imposée par la force, ce sont des pratiques autoritaires et liberticides. Lorsqu’un groupe entend décider par la violence qui a le droit d’exister dans le débat, je considère ses méthodes comme fascisantes, quelle que soit l’étiquette qu’il se donne. Le mot « antifasciste » sur une pancarte n’accorde aucune immunité. La liberté d’expression n’est pas une récompense remise aux gens qui pensent correctement.
C’est précisément pour cela que le souvenir de Tommy Douglas compte. Défendre les libertés demande de résister à son propre camp lorsque celui-ci réclame des exceptions à ses principes. Il ne suffit pas de s’indigner de l’autoritarisme chez les autres.
Je ne crois pas que le Québec adhérera à ce modèle de confrontation permanente. Pour ma part, je refuse qu’on le propose à nos jeunes comme une forme supérieure d’engagement. Ils peuvent contester un gouvernement, organiser une mobilisation et défendre une cause sans apprendre à considérer tout désaccord comme une agression. Un jeune qui veut étudier conserve ses droits. Celui qui manifeste aussi. Aucun mouvement n’est propriétaire de leur avenir ni de leur colère.
QS : un recul dans les urnes
QS ferait bien de regarder ses résultats avant de considérer que le problème se trouve toujours chez les électeurs. En 2018, le parti recueillait 649 503 voix, soit 16,10 %, et faisait élire dix députés. En 2022, il obtenait 634 535 voix et 15,43 %, tout en gagnant un siège. Les résultats publiés pour le 5 octobre 2026 lui donnent 532 093 voix, 12,42 % et neuf élus. Cela représente 117 410 voix de moins qu’en 2018 et deux députés de moins qu’au scrutin de 2022. Le recul concerne désormais les votes comme les sièges.
Ces chiffres ne révèlent pas, à eux seuls, les raisons du choix de chaque électeur. Ils interdisent néanmoins de raconter une progression populaire continue. Ma conviction est qu’une gauche qui veut gouverner doit accepter de parler à des gens qui ne maîtrisent pas son vocabulaire, qui contestent certaines de ses positions et qui n’ont aucune envie de faire leur examen de conscience avant de discuter de leur compte d’épicerie. Les travailleurs n’ont pas à devenir des militants conformes pour mériter qu’on les écoute.
Une gauche sociale et démocratique
La gauche sociale et démocratique sera toujours la bienvenue. Elle est utile lorsqu’elle oblige un gouvernement à répondre de ses choix, lorsqu’elle conteste une concentration excessive du pouvoir économique ou qu’elle défend les gens qu’on peut facilement ignorer. Elle doit pouvoir être exigeante, dérangeante et me donner tort. Je ne lui demande certainement pas d’être docile.
Je lui demande de respecter chez les autres les libertés qu’elle réclame pour elle-même, de pouvoir combattre une injustice sans inventer un coupable collectif et de s’intéresser encore au travailleur, même lorsqu’il ne vote pas du bon bord.
Cette gauche n’appartient ni à QS ni à LFI. Et elle n’a besoin de la permission d’aucun des deux pour reprendre sa place.
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