Vue sur l’échec occidental et la fin de l’illusion unipolaire
L’Occident n’a pas perdu le monde. Il a perdu la logique qui lui permettait de le comprendre. Depuis la fin de la guerre froide, les puissances occidentales se sont convaincues qu’elles n’avaient plus à faire de relations internationales au sens classique du terme. Après 1991, l’histoire semblait réglée, la trajectoire tracée, les règles écrites une fois pour toutes. Ce qui devait suivre n’était plus de la diplomatie, mais de la gestion. Ce fut la première erreur.
La logique libérale authentique ; celle des intérêts réciproques, de la stabilité contractuelle et du respect minimal des souverainetés, a été progressivement remplacée par une logique normative. L’Occident ne négociait plus : il évaluait. Il n’intégrait plus : il conditionnait. Il ne reconnaissait plus des puissances concurrentes : il parlait de pays « en transition », « en retard » ou « à normaliser ». Cette approche a pu sembler confortable dans un monde unipolaire. Elle s’est révélée désastreuse dès que l’équilibre réel des forces a commencé à se recomposer.
Le cas de la Russie est emblématique. Après l’effondrement soviétique, elle n’a jamais été véritablement intégrée à une architecture de sécurité mutuellement acceptable. Elle a été traitée comme un acteur provisoire, affaibli, toléré tant qu’il acceptait les règles écrites ailleurs. L’expansion des alliances occidentales, la marginalisation stratégique de Moscou et l’absence de cadre de négociation crédible ont progressivement transformé un partenaire potentiel en puissance revancharde. La guerre en Ukraine n’est pas une anomalie historique surgie d’un excès de folie idéologique ; elle est le symptôme brutal d’un ordre mal pensé, mal inclusif, et intellectuellement paresseux.
La Chine, de son côté, n’a jamais cru au récit occidental. Là où l’Occident imaginait que l’ouverture économique produirait mécaniquement une convergence politique, Pékin a vu une opportunité stratégique. Elle a accepté les règles du commerce mondial sans jamais accepter la hiérarchie morale qui les accompagnait. Soft power, hard power, investissements ciblés, diplomatie transactionnelle : en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient, la Chine a proposé ce que l’Occident avait cessé d’assumer une relation fondée sur l’intérêt, non sur le sermon. On peut critiquer cette approche, mais on ne peut nier son efficacité.
Face à cette réalité, un discours occidental concurrent s’est développé ces dernières années : celui qui attribue le basculement mondial à la faiblesse morale de l’Occident, à son pacifisme, à ses divisions culturelles internes, voire à une forme de trahison idéologique. Selon cette lecture, le retour de la multipolarité serait une catastrophe voulue par des naïfs, exploitée par des ennemis, et subie par des peuples trop longtemps protégés. Cette analyse a l’avantage de la clarté. Elle a surtout l’inconvénient majeur de se tromper de cause.
La multipolarité n’est pas un projet idéologique. C’est une conséquence structurelle. Elle n’est pas née parce que certains en rêvaient, mais parce que l’Occident a prolongé artificiellement une unipolarité sans jamais en institutionnaliser les règles de sortie. On a cru que la domination pouvait durer sans compromis, que la puissance suffisait sans légitimité stratégique, que les autres accepteraient indéfiniment des règles qu’ils n’avaient pas coécrites. C’était une illusion.
Le renforcement des BRICS n’est pas une alliance idéologique cohérente, encore moins un front civilisationnel. C’est un espace de respiration politique pour des États lassés d’un ordre où la participation économique n’ouvrait jamais sur une reconnaissance stratégique pleine. Ces pays ne rejettent pas nécessairement l’Occident ; ils rejettent son monopole normatif. Ils ne réclament pas un monde plus juste au sens moral, mais un monde plus négociable.
Ce qui a réellement échoué depuis trente ans, ce n’est pas la puissance occidentale, mais son intelligence stratégique. L’Occident a cessé de parler le langage des intérêts pour lui substituer celui des valeurs abstraites. Or, les valeurs ne structurent pas un ordre international ; elles peuvent l’inspirer, jamais le fonder. En confondant universalisme moral et libéralisme politique, les gouvernements occidentaux ont vidé ce dernier de sa crédibilité.
Nous assistons aujourd’hui à un retour clair vers une configuration multipolaire, avec des tendances parfois bipolaires. Non pas parce que le monde serait devenu plus irrationnel, mais parce qu’il est redevenu réel. Les États cherchent à maximiser leur sécurité, leur autonomie, leur influence. Ils n’attendent plus l’autorisation morale pour le faire. Ce retour du monde réel choque des élites occidentales qui avaient pris l’habitude d’un ordre sans friction.
L’erreur serait de croire que la réponse réside dans une fuite en avant autoritaire ou dans un retour à une hégémonie brute. Un libéralisme crédible ne se reconstruit ni par la nostalgie impériale ni par la posture morale. Il suppose de reconnaître la pluralité des trajectoires politiques, d’accepter des zones d’influence imparfaites, et de renouer avec une diplomatie fondée sur la symétrie minimale des intérêts.
Le XXIᵉ siècle ne sera pas post-occidental par idéologie, mais post-occidental par usure intellectuelle si rien ne change. L’Occident a encore des atouts considérables. Mais il devra réapprendre une vérité ancienne et inconfortable : l’ordre international ne se maintient pas par la vertu proclamée, mais par l’équilibre négocié. Et cet équilibre, qu’on le veuille ou non, est redevenu plural.

