Jeudi, janvier 15, 2026

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La folie des gouvernants et la mollesse des gouvernés

On se rassure comme on peut. On dit que les gouvernants sont fous, déconnectés, narcissiques, parfois même dangereux. On s’indigne, on partage une capture d’écran, on soupire devant un extrait vidéo mal monté. Puis on retourne à sa vie. C’est commode. Ça évite de regarder l’autre moitié du miroir. Car si les gouvernants sont médiocres, ce n’est pas une anomalie du système, c’est son produit le plus fidèle. Ils ne tombent pas du ciel. Ils montent sur scène parce qu’on leur a déroulé le tapis.

La démission de François Legault n’a rien d’un moment de grandeur. Elle ressemble plutôt à une sortie de secours empruntée par un homme usé, enfermé dans sa propre rhétorique, incapable de réconcilier le récit qu’il s’était fabriqué avec la réalité d’un État hypertrophié, inefficace et de plus en plus méfiant envers ses propres citoyens. Legault n’a pas chuté parce qu’il aurait été soudainement rejeté par le peuple, mais parce que la fiction du « père responsable », du gestionnaire raisonnable, du bon sens incarné, ne tenait plus. Trop de lois, trop de contradictions, trop de décisions imposées au nom d’un bien commun de plus en plus abstrait. Il n’est pas tombé sous les huées, il est parti dans un soupir collectif. Et ce soupir en dit long.

On aime parler de kakistocratie, ce mot savant pour dire que les pires finissent toujours par gouverner. On l’a ressorti à toutes les sauces avec Donald Trump, caricature vivante de l’ego politique, devenu le défouloir moral des élites et l’exutoire émotionnel de millions d’électeurs. Trump n’a jamais été une aberration, il a été une réponse. Brutale, vulgaire, excessive, mais une réponse quand même. Une réponse à des décennies de sermons moralisateurs, de technocratie hors sol, de mépris feutré. Ceux qui s’en moquent oublient que sa phrase sur la Cinquième Avenue n’était pas une provocation gratuite, mais un diagnostic cynique : une partie de l’électorat ne vote plus pour des idées, mais pour se venger symboliquement.

Même mécanique au Canada avec Justin Trudeau, version propre sur lui, performative, progressiste en surface, profondément clanique en pratique. L’affaire WE Charity n’a pas choqué parce qu’elle était exceptionnelle, mais parce qu’elle révélait sans pudeur ce que beaucoup soupçonnaient déjà : un pouvoir qui confond réseau, famille et État, et qui se croit moralement autorisé à le faire tant que le vocabulaire est inclusif et la posture compatissante. Et malgré tout, la base tient. Parce que Trudeau ne gouvernait pas seulement un pays, il gouvernait une image dans laquelle une partie de l’électorat se projette narcissiquement. Et ensuite on a élu Mark Carney, comme si rien ne s’était passé avec le Parti Libéral du Canada.

Au Québec, on a fait la même chose à l’échelle municipale avec Valérie Plante. Chaque piste cyclable devenait une preuve de folie, chaque hausse de taxes une trahison personnelle, chaque déclaration maladroite une atteinte civilisationnelle. On crie qu’elle était déconnectée, mais on oublie de poser la seule question qui compte : qui l’a portée là et pourquoi. Plante n’était pas une dictatrice, elle était le produit d’un électorat urbain qui voulait se sentir vertueux, moderne, du bon côté de l’histoire, sans jamais assumer le coût réel de cette posture. Quand la facture arrive, on crie à la démence.

Le problème n’est donc pas seulement en haut. Il est en bas, dans cette masse électorale fatiguée, paresseuse intellectuellement, cynique par confort. Les chiffres sont brutaux. Une minorité suit réellement l’actualité politique. Le reste consomme des fragments, des slogans, des indignations prêtes-à-porter. On vote par réflexe identitaire, par appartenance émotionnelle, ou on ne vote pas du tout, convaincu que tout est joué d’avance. Puis on s’étonne que les pires profils survivent aux scandales. On confond lucidité et désengagement, esprit critique et indifférence.

La démocratie moderne fonctionne ainsi : elle ne requiert plus des citoyens informés, seulement des citoyens stimulables. Il suffit d’activer les bons leviers, peur, fierté, ressentiment, compassion sélective, pour maintenir l’adhésion minimale. Aucun besoin de censure brutale. L’apathie fait le travail. Les gouvernants ne sont pas fous, ils sont rationnels dans un système qui récompense la posture plutôt que la cohérence, le récit plutôt que les résultats.

La démission de Legault ne marque donc pas une rupture, mais une transition. Un personnage quitte la scène, le décor reste. Tant que les citoyens préféreront traiter la politique comme un spectacle, tant qu’ils délégueront leur responsabilité civique à des figures supposément salvatrices, le cycle continuera. On continuera d’élire des gens qu’on méprise, puis de mépriser ceux qu’on a élus.

La vérité est inconfortable, mais simple : la démocratie ne s’effondre pas sous les coups des tyrans, elle s’érode sous le poids de la complaisance. Les gouvernants ne sont que le symptôme visible d’un corps politique qui a cessé de faire l’effort de penser. Tant que le public restera assis, indigné, mais immobile, il n’aura que les dirigeants qu’il mérite. Et aucun discours sur le bien commun n’y changera quoi que ce soit.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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