Le gouvernement fédéral, accompagné du gouvernement du Québec, a confirmé le lancement de la phase nationale de son programme de rachat d’armes à feu de type « assaut ». L’annonce, faite par le ministre fédéral Gary Anandasangaree et le ministre québécois Ian Lafrenière, vise à retirer de la circulation environ 2 500 modèles d’armes prohibées par décret depuis mai 2020.
Cependant, une analyse en profondeur de la transcription de l’événement, croisée avec les données de Statistique Canada, les rapports du Directeur parlementaire du budget (DPB) et l’analyse sémantique des réponses ministérielles, dresse le portrait d’une politique publique en déroute. Au-delà des éléments de langage officiels, les hésitations marquées des ministres sur des questions clés trahissent un programme aux prises avec des incohérences techniques insolubles, une résistance opérationnelle provinciale et un agenda idéologique qui outrepasse les données de sécurité publique.
1. La fabrication de la « Majorité Silencieuse »
La conférence s’est ouverte sur une intervention de Nathalie Provost. Longtemps visage du lobby PolySeSouvient, Mme Provost occupe désormais un poste stratégique au sein de l’appareil gouvernemental de Mark Carney. Ce passage du militantisme à l’exécutif illustre la genèse du programme : une mesure conçue par et pour un groupe d’intérêt spécifique, désormais assis à la table des décisions.
Mme Provost a justifié l’urgence de la mesure en affirmant qu’une « majorité silencieuse » de Canadiens réclame ce désarmement. Cette affirmation mérite d’être confrontée aux données.
Le biais de la question
Cette « majorité silencieuse » invoquée par Mme Provost pour légitimer le programme est en réalité une construction statistique dépendante de la formulation des questions. L’adhésion populaire n’est forte que lorsque l’enjeu est présenté sous un angle émotif ou trompeur. Par exemple, lorsque Ipsos (mai 2020) demande si l’on appuie l’interdiction des « armes de style militaire », l’accord grimpe artificiellement à 82%. De même, Angus Reid (2020) obtient 78% d’appuis en utilisant une définition anxiogène décrivant les armes visées comme étant « conçues pour le tir rapide » alors que les armes ne sont pas des armes automatiques.
Toutefois, dès que le gouvernement ou les sondeurs cessent de manipuler la question pour s’intéresser aux choix réels, cette majorité s’évapore. Les propres données de Sécurité publique Canada le prouvent : lors de la consultation publique de 2018-2019 (134 917 réponses), une écrasante majorité s’opposait déjà aux restrictions, avec 81% contre la limitation des armes de poing et 77% contre celle des armes de type « assaut ». Loin d’être silencieuse, cette majorité citoyenne alertait déjà sur l’inefficacité de cibler les propriétaires légaux.
Le désaveu de la thèse de Mme Provost est encore plus cinglant lorsqu’on analyse les priorités actuelles. Un sondage Léger pancanadien de mai 2025 révèle que lorsqu’ils doivent arbitrer sur l’efficacité, 55% des citoyens exigent le renforcement de la frontière contre la contrebande, contre seulement 26% qui soutiennent le rachat. Ce constat se maintient même au Québec, pourtant perçu comme favorable au contrôle : en octobre 2025, 51% des Québécois privilégiaient la lutte à la contrebande, reléguant la stratégie du rachat défendue par Mme Provost au second rang avec 37% d’appuis.
L’échec du test sur le terrain et le malaise ministériel
L’existence de cette « majorité » désireuse de se débarrasser de ses armes est également contredite par les résultats du projet pilote fédéral mené au Cap-Breton. Le gouvernement avait ciblé cette région spécifiquement en raison de sa taille modeste : sur environ 3 000 détenteurs de permis, quelque 380 possédaient des armes visées par l’interdiction. Avec un objectif de 200 armes à récupérer, le programme aurait dû atteindre un taux de participation raisonnable dans cette communauté restreinte.
Or, les résultats sont accablants : seulement 16 propriétaires (4,2%) ont participé, pour un total de 25 armes collectées (12,5% de l’objectif). Dans une région choisie pour sa facilité logistique et sa population limitée, le programme n’a même pas réussi à convaincre un propriétaire sur vingt.
Interrogé à ce sujet, le ministre Ian Lafrenière a offert une réponse empreinte d’hésitations, qualifiant les résultats de « mitigés ». Ce choix de mot est un euphémisme diplomatique pour masquer un échec statistique. Si la population adhérait au principe, le taux de participation volontaire aurait été significatif. Le ministre a tenté de rediriger l’attention vers le « succès du processus » bureaucratique plutôt que sur le résultat net, trahissant la difficulté du gouvernement à admettre l’indifférence, voire l’opposition, des propriétaires visés.
2. La déconnexion criminologique : Cibler l’exception plutôt que la règle
L’argument central du gouvernement est que le retrait de ces carabines augmentera la sécurité des citoyens. Or, les statistiques officielles sur la criminalité ne soutiennent pas cette thèse, et les ministres peinent à démontrer le lien de causalité.
La baisse de la criminalité précède la mesure
Les données de Statistique Canada révèlent un paradoxe fatal pour la thèse gouvernementale. Entre 2019 et 2022, le taux d’homicides par arme à feu a augmenté de manière continue, atteignant en 2022 son niveau le plus élevé depuis 1991 avec 0,88 homicide par arme à feu pour 100 000 habitants (343 victimes). Cette hausse s’est déroulée après le décret de mai 2020 qui interdisait déjà la possession et l’utilisation des armes visées par le rachat actuel. Ces carabines demeuraient stockées chez leurs propriétaires légaux, inutilisables.
Puis, en 2023, alors que le programme de rachat n’était toujours pas actif et que ces mêmes armes restaient exactement où elles étaient, le taux d’homicides par arme à feu a chuté de 18%, passant à 0,72 pour 100 000 habitants (289 victimes). Cette baisse significative est survenue sans qu’une seule arme prohibée n’ait été retirée de la circulation.
Il n’y a donc aucune corrélation démontrée entre la présence de ces armes stockées légalement et les fluctuations de la violence armée. Si l’interdiction de 2020 devait améliorer la sécurité, pourquoi la criminalité a-t-elle explosé pendant deux ans, puis baissé drastiquement en 2023 avant même le début du rachat ?
L’arme du crime n’est pas celle qui est rachetée
L’analyse des types d’armes utilisées révèle que le programme cible la mauvaise catégorie. En 2023, 56% des homicides par arme à feu ont été commis avec des armes de poing, non avec les carabines semi-automatiques visées par le rachat. Ces armes de poing sont enregistrées au Canada depuis 1934 et, depuis octobre 2022, leur vente, achat ou transfert entre particuliers est interdit par le gouvernement fédéral. Le programme de rachat des carabines n’a strictement aucun impact sur cette catégorie.
Plus révélateur encore : la violence qui a explosé pendant la pandémie (2020-2022) était largement alimentée par les gangs et le crime organisé, qui constituaient la principale catégorie identifiable d’homicides par arme à feu. En 2021, 46% des homicides par arme à feu étaient liés aux gangs, en hausse par rapport aux 39% de 2020. Les autres contextes incluent la violence conjugale ou familiale (environ 10 à 15%), les disputes et règlements de comptes non liés aux gangs, et d’autres circonstances. Les gangs, qui représentaient près d’un quart de tous les homicides (toutes armes confondues), utilisaient des armes à feu dans 74% à 82% des cas, principalement des armes de poing de contrebande.
Les chefs de police des grandes agglomérations (Toronto, Vancouver, Montréal) le confirment année après année : 85% à 90% des armes saisies dans des contextes criminels sont illégales et proviennent de la contrebande transfrontalière. Le rachat s’adresse exclusivement aux détenteurs de permis de possession et d’acquisition (PPA), une population soumise à des vérifications continues et statistiquement moins criminogène que la moyenne nationale. En s’attaquant aux détenteurs de permis, le gouvernement laisse intactes les chaînes d’approvisionnement des réseaux criminels qui alimentent la violence armée.
3. L’arbitraire technique et l’impasse politique du SKS
L’incohérence technique la plus flagrante de la liste de prohibition a été exposée lors de la période de questions concernant la carabine SKS. Le ministre Anandasangaree a trébuché lourdement sur cette question, bafouillant qu’un « comité d’experts » se penchait sur le dossier.
Le sophisme des « versions modernes »
Pour tenter de justifier le maintien (temporaire) de la légalité du SKS, le ministre a évoqué l’existence de « versions plus modernes » ayant des « capacités de style d’attaque », les opposant aux modèles anciens. D’un point de vue mécanique et ingénierique, cet argument est invalide. Une SKS produite en URSS en 1950 (crosse en bois) et une version « moderne » (crosse en polymère noir) fonctionnent exactement selon le même mécanisme (emprunt de gaz avec piston à course courte), tirent la même munition (7.62x39mm) à la même cadence semi-automatique. La distinction faite par le gouvernement repose uniquement sur l’esthétique et l’accessoirisation, et non sur la létalité ou la fonction de l’arme.
L’enjeu autochtone et la Constitution
L’hésitation du ministre cache une réalité politique explosive : l’utilisation massive du SKS par les communautés autochtones et inuites. Cette arme, robuste, fiable par grand froid et peu coûteuse, est un outil de subsistance (chasse) prédominant dans le Nord canadien. Le ministre a dû admettre l’existence d’obligations de consultations en vertu de la Section 35 de la Constitution (droits ancestraux). Bannir le SKS provoquerait une contestation constitutionnelle immédiate. Le gouvernement se retrouve donc à créer un système à deux vitesses où une arme est jugée « dangereuse » ou non selon l’identité de celui qui la détient.
L’impasse budgétaire
La réalité financière est tout aussi dissuasive. Il y a des centaines de milliers de SKS en circulation au Canada.
- Le Directeur parlementaire du budget (DPB) estimait en 2021 que le coût du rachat oscillerait entre 47 et 756 millions de dollars pour les modèles initialement visés.
- Ajouter le SKS à cette liste ferait exploser la facture bien au-delà du milliard de dollars, rendant le programme fiscalement insoutenable.
Le maintien actuel de la légalité du SKS prouve que le critère de bannissement n’est pas la « dangerosité » intrinsèque, mais bien la capacité du gouvernement à payer la facture politique et financière.
4. L’agenda de contrôle : Menace d’élargissement et fin de la propriété
C’est le point le plus révélateur de la conférence : le programme actuel n’est qu’une étape. Les ministres ont confirmé à plusieurs reprises que la liste des interdictions fera l’objet d’élargissements successifs, créant un climat d’insécurité juridique permanent pour les propriétaires.
La mise en garde d’Ian Lafrenière
Le ministre québécois de la Sécurité publique a été le plus explicite sur les intentions du gouvernement, liant directement l’argent du rachat à de futures interdictions. Il a lancé un avertissement clair à ceux qui penseraient utiliser la compensation pour se procurer un modèle de remplacement équivalent (ce qu’il qualifie de modèle « à la mode » ou d’« autre arme d’assaut »), même si celui-ci est légal aujourd’hui :
« Ceux qui seraient tentés de se dire « Écoutez, il y a des modèles qui sont à la mode, je vais reprendre l’argent, je vais aller m’en chercher un autre », vous allez commettre la même erreur. »
Il a ensuite précisé sa pensée, confirmant que d’autres modèles sont déjà dans le collimateur :
« Pour ceux qui pensent qu’ils vont vendre leur arme, obtenir de l’argent et acheter une autre […] ce sera une erreur, car il y aura des consultations et elles pourraient être bannies aussi. »
Le ministre Lafrenière a également confirmé avoir obtenu l’accord du fédéral pour s’attaquer aux chargeurs :
« Gary m’a confirmé qu’il était prêt à avoir des consultations sur les armes qui sont ciblées, les chargeurs de haute capacité aussi. »
« Vider la piscine »
Cette vision d’un désarmement progressif mais total a été corroborée par Nathalie Provost. Utilisant une métaphore sans équivoque, elle a décrit l’objectif final :
« Je disais « il faut vider la piscine ». Aujourd’hui, on vide la piscine. We are draining the pool. »
Un processus perpétuel
Le ministre fédéral Gary Anandasangaree a lui-même admis que la mécanique législative est conçue pour ne jamais s’arrêter :
« Le travail de protection de nos citoyens ne s’arrête jamais. Il en va de même pour la mise en place de programmes tels que celui que nous annonçons aujourd’hui. »
Ces citations démontrent que l’objectif n’est pas de retirer une liste finie d’objets jugés dangereux en 2020, mais d’instaurer un cycle continu de prohibitions pour réduire, arme après arme, le droit de propriété des Canadiens.
5. Polytechnique : L’évolution des mécanismes de contrôle
L’invocation constante de la tragédie de Polytechnique pour justifier ce programme omet une évolution législative majeure survenue au cours des 35 dernières années. En 1989, Marc Lépine a pu acquérir une arme légalement en raison de failles majeures dans le système de vérification de l’époque (absence de vérification approfondie des références et des risques psychosociaux).
Ce problème systémique a été corrigé par la loi C-68 en 1995. Aujourd’hui, le Canada applique le principe de l’admissibilité continue (Continuous Eligibility). Le Centre d’information de la police canadienne (CIPC) vérifie quotidiennement si un détenteur de permis a été impliqué dans un incident violent ou une dispute conjugale. Si un risque est détecté, le permis est révoqué et les armes sont saisies préventivement, peu importe le modèle de l’arme.
Le programme de rachat actuel est une mesure redondante qui s’attaque à l’objet matériel pour résoudre un risque humain que le système actuel gère déjà efficacement via les permis.
6. Le mur opérationnel dans l’Ouest et la fragmentation nationale
L’annonce a confirmé l’impasse logistique dans les Prairies, où l’opposition politique s’est muée en blocage institutionnel formel. L’Alberta et la Saskatchewan, et plus récemment le Manitoba, invoquant leurs champs de compétence et des lois sur la souveraineté provinciale, ont interdit l’utilisation de leurs ressources policières provinciales pour administrer ce programme fédéral.
L’Alberta est allée plus loin en invoquant l’Alberta Sovereignty Act, donnant instruction à ses procureurs de limiter les poursuites liées au rachat, qualifié de « confiscation inutile ».
Le ministre fédéral a admis l’existence d’« obstacles juridiques » et a dû concéder que la collecte dans ces provinces devra se faire par des moyens alternatifs. L’évocation d’envois postaux ou le déploiement d’unités mobiles fédérales pour récupérer des armes à feu témoigne d’une improvisation logistique inquiétante. Comment le gouvernement compte-t-il assurer la sécurité de milliers d’armes à feu circulant par la poste ou stockées dans des installations temporaires sans le soutien de la police locale ?
Parallèlement, le ministre québécois Ian Lafrenière a insisté sur le fait qu’au Québec, c’est la Sûreté du Québec qui gérera le programme, une condition sine qua non de la participation de la province. Cette fragmentation de l’application de la loi — gérée par la province ici, par le fédéral là-bas, et bloquée ailleurs — fragilise la cohérence d’un programme censé être national.
Conclusion
L’analyse factuelle du programme de rachat révèle une politique publique où la gestion de l’image politique semble primer sur l’efficacité sécuritaire. Les données démontrent que le gouvernement mobilise des centaines de millions de dollars pour racheter des biens à des citoyens vérifiés, tout en ignorant les statistiques sur la contrebande et les causes réelles de la violence armée.
Entre les hésitations ministérielles sur la classification du SKS, les aveux d’échec du projet pilote, la volonté affichée de restreindre le rééquipement des chasseurs et les contorsions logistiques pour contourner l’’opposition des provinces, ce programme apparaît moins comme une stratégie de sécurité publique que comme une promesse électorale devenue un fardeau administratif et financier.


