Nous avons tous dans notre entourage un ami, un voisin ou une belle-sœur qui préfère la nourriture biologique. Les raisons varient. La plupart veulent réduire ou éliminer les herbicides, pesticides et autres produits chimiques associés à l’agriculture de masse pour des raisons de santé ou d’environnement. D’autres y voient aussi une façon d’afficher une certaine vertu, voire une supériorité morale.
Cette posture ne pose aucun problème lorsqu’elle relève du choix individuel et du libre marché. Elle devient plus préoccupante lorsque des gouvernements s’en emparent pour en faire un objectif politique. C’est exactement ce que prépare l’Union européenne. D’ici 2030, Bruxelles aimerait que la part des terres agricoles cultivées en agriculture biologique s’élève à 25 %. En 2023, cette proportion atteignait environ 10 %.
La question s’impose donc : pourquoi, et à quel prix?
Pour y répondre, je m’appuierai sur un outil développé par l’économiste Vincent Geloso, professeur assistant au département d’économie de la George Mason University. On appelle cet outil le Geloso tree, ou algorithme décisionnel de Geloso. Il sert à examiner toute intervention publique à partir de quelques questions simples : existe-t-il réellement un problème? Le secteur privé propose-t-il déjà une solution? Et le gouvernement empêche-t-il lui-même l’émergence de ces solutions?
Première étape : existe-t-il réellement un problème?
Certains critiques accusent l’agriculture moderne, par sa machinerie et son recours massif aux intrants agrochimiques, de provoquer une pollution importante et de menacer la santé publique. D’autres reprennent ces arguments pour en tirer des avantages politiques ou économiques.
Commençons par la pollution. Sans entrer dans tous les détails — le sujet mériterait un texte complet —, les herbicides causent généralement peu de dommages environnementaux lorsque les agriculteurs respectent les normes et suivent les recommandations d’un agronome certifié. Les autorités réglementent déjà strictement leur dosage et leur mode d’application.
Deux enjeux méritent toutefois notre attention : la biodiversité et la résistance au glyphosate. Cette résistance contraint certains agriculteurs à diversifier les molécules utilisées, ce qui augmente les coûts et la complexité du travail. Les insectes pollinisateurs soulèvent aussi des inquiétudes légitimes. Mais les herbicides ne représentent pas leur seule menace. Un labour trop intensif peut également détruire les nids d’abeilles nichant dans le sol, qui constituent la majorité des espèces indigènes.
Les critiques mentionnent aussi les risques cancérigènes potentiels. Les agences scientifiques ne tirent toutefois pas toutes les mêmes conclusions. L’International Agency for Research on Cancer a classé le glyphosate comme « probablement cancérogène ». À l’inverse, l’European Food Safety Authority et l’European Chemicals Agency concluent que les données disponibles ne démontrent pas de cancérogénicité au niveau d’exposition réel.
Malgré ces débats, les herbicides ont contribué à réduire le coût de l’alimentation et à limiter les famines. Aujourd’hui, l’humanité produit suffisamment de nourriture pour nourrir plus de dix milliards de personnes, et ce avec moins de terres agricoles qu’autrefois.
Revenons donc à la question initiale : existe-t-il réellement un problème?
À mon avis, non. Mais poursuivons l’exercice intellectuel et supposons qu’il en existe un.
Deuxième étape : le secteur privé peut-il offrir une solution?
Oui. Mais à quel prix?
Certains producteurs ont choisi le désherbage manuel. On ne peut pas vraiment parler ici de révolution technologique ni d’amélioration de la qualité de vie. D’autres utilisent des désherbants naturels comme l’acide acétique (vinaigre) ou l’acide pélargonique. Ces produits agissent moins longtemps et exigent souvent plusieurs applications ou une combinaison avec des méthodes mécaniques. Ils représentent une amélioration par rapport au travail entièrement manuel, mais ils restent très exigeants en main-d’œuvre. Comme dirait ma grand-mère, ça demande beaucoup d’huile de coude et la main-d’œuvre agricole se fait rare.
Ces méthodes entraînent donc des coûts supplémentaires pour les producteurs et, au bout du compte, pour les consommateurs.
Plusieurs entreprises ont toutefois développé des solutions technologiques plus ambitieuses. Certaines utilisent des tracteurs ou des drones combinés à l’intelligence artificielle pour appliquer les herbicides de manière ciblée. L’IA identifie les mauvaises herbes et concentre le traitement uniquement sur celles-ci. Cette approche peut réduire l’usage d’herbicides jusqu’à 95 %, tout en conservant les avantages de l’agriculture moderne.
D’autres entreprises développent des robots désherbeurs qui utilisent des lasers à dioxyde de carbone, des lasers à diodes bleues et l’intelligence artificielle pour détruire les mauvaises herbes dès leur apparition. Ces machines peuvent traiter entre cinq et dix acres par heure dans les cultures en rang.
Les universités Rutgers et Cornell ont étudié ces technologies. Les résultats se révèlent prometteurs pour certaines cultures maraîchères à haute valeur comme les pois, les épinards ou les betteraves. Les performances restent toutefois plus limitées pour les grandes cultures comme le maïs ou le blé.
Le coût constitue aussi un obstacle. L’achat d’un robot peut atteindre environ 1,6 million de dollars, selon la configuration et le contrat d’entretien. De plus, ces machines doivent souvent repasser plusieurs fois dans le champ.
Malgré ces limites, ces technologies deviennent déjà rentables pour certaines productions.
Le secteur privé propose donc bel et bien des solutions — imparfaites, certes — si l’on accepte l’idée qu’un problème existe.
Troisième étape : la réglementation bloque-t-elle ces solutions?
Oui, dans certains cas.
Certaines règles européennes risquent de ralentir l’adoption de technologies agricoles comme celles que nous venons de décrire. L’exemple le plus évident reste l’AI Act, la grande réglementation européenne sur l’intelligence artificielle.
L’Union européenne veut encadrer le développement et l’utilisation de l’IA. Elle classe les systèmes selon leur niveau de risque et impose aux entreprises une série d’obligations de conformité, de transparence et de contrôle avant leur mise en marché.
Cette réglementation ne bloquera probablement pas ces technologies. Elle risque toutefois d’en ralentir l’adoption et d’en augmenter les coûts. Les robots agricoles autonomes reposent en effet sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage profond. Or, ces technologies doivent désormais satisfaire à plusieurs exigences réglementaires.
Les fabricants devront démontrer que leurs systèmes fonctionnent correctement dans toutes les situations : identification des mauvaises herbes, reconnaissance des cultures, réaction aux obstacles. Ils devront aussi prouver que les machines ne détruisent pas les cultures et ne blessent pas les travailleurs.
Les règles exigent également une traçabilité complète des décisions prises par l’IA — une sorte de boîte noire numérique comparable à celles utilisées dans l’aviation.
Ces exigences s’ajoutent aux délais d’approbation, aux audits et aux autres procédures bureaucratiques habituelles. Rien de tout cela ne favorise la productivité du secteur agricole européen.
Et il est important de comprendre qu’on ne retrouve pas cette problématique qu’en Europe. C’est pourquoi il est si difficile pour un producteur étranger d’entrer sur un nouveau marché.
Nous retrouvons ici une idée bien connue de l’économiste Frédéric Bastiat : il faut distinguer ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. L’AI Act ne vise pas directement l’agriculture. Pourtant, il risque de ralentir l’adoption de technologies capables d’améliorer la productivité et de réduire l’usage d’herbicides.
Avant de célébrer les vertus de l’agriculture biologique, les autorités européennes devraient peut-être commencer par éliminer les barrières réglementaires qui freinent les solutions privées.
Le gouvernement agit souvent de façon schizophrène. Il crée un problème par une première intervention, puis justifie une seconde intervention pour corriger les effets de la première.
Il voit des défaillances partout — même lorsqu’elles n’existent pas — et finit par entraver ceux qui font réellement progresser la science, la technologie et la productivité.
À force de réglementer, le gouvernement étouffe la croissance dont il dépend pourtant pour financer ses propres services.

