Mark Carney à Strasbourg, ce sera bientôt une nouvelle grande tribune internationale pour le premier ministre canadien. Après avoir expliqué à Davos que l’ordre mondial était en « rupture », que les puissances moyennes devaient s’émanciper des grandes puissances et qu’un nouvel ordre devait émerger des décombres de l’ancien, le premier ministre canadien s’apprête maintenant à porter son message au cœur de l’Europe. Il sera l’invité du Parlement européen à Strasbourg en septembre et doit s’adresser directement aux eurodéputés. Cette fois, cependant, derrière les grands mots se cachent des enjeux beaucoup plus concrets. La véritable question n’est donc pas tellement de savoir ce que Mark Carney dira, mais plutôt ce qu’il va réellement chercher en Europe.
Davos : découvrir la géopolitique en 2026
Le discours de Carney à Davos a été accueilli dans certains milieux comme une extraordinaire démonstration de profondeur intellectuelle. Carney y annonçait la fin d’une « fiction agréable » : celle d’un ordre international fondé sur des règles que les grandes puissances respecteraient volontairement. Les tarifs, les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures financières et l’accès aux marchés seraient désormais utilisés comme instruments de puissance. Les puissances intermédiaires, disait-il, devaient donc coopérer davantage entre elles.
Tout cela était joliment formulé, mais assez insignifiant sur le plan intellectuel. Les grandes puissances utilisent leur poids économique, diplomatique et militaire pour défendre leurs intérêts depuis que les grandes puissances existent. Les États plus faibles cherchent des alliances afin de contrebalancer les plus forts depuis encore plus longtemps. Derrière Václav Havel, les envolées sur « la puissance des moins puissants » et le vocabulaire soigneusement calibré se trouvait donc une idée remarquablement banale : dans les relations internationales, la puissance compte et les États défendent leurs intérêts.
Le côté mesquin du discours venait surtout de sa cible évidente. Sans constamment nommer Donald Trump, Carney transformait les tensions avec Washington en démonstration de la faillite morale de l’ancien ordre américain. Il n’est évidemment pas absurde de dénoncer l’utilisation des tarifs comme arme politique; les méthodes de Trump donnent largement matière à critique. Mais Carney présentait cette découverte comme une rupture philosophique majeure, tout en évitant soigneusement d’appliquer partout la même grille morale.
Des principes particulièrement flexibles
Quelques jours avant Davos, Carney était justement à Beijing pour annoncer un nouveau « partenariat stratégique » entre le Canada et la Chine. Il y était question d’énergie, de technologies propres, d’agroalimentaire, de véhicules électriques chinois, d’investissements et de nouveaux débouchés commerciaux. Voilà du pragmatisme parfaitement défendable : la Chine représente un immense marché et le gouvernement canadien peut légitimement chercher à y vendre davantage.
Deux jours plus tard, Carney se trouvait au Qatar, où il déclarait carrément que le Canada et cette monarchie du Golfe « partagent des valeurs similaires ». Il annonçait parallèlement davantage de coopération économique, d’investissements, de défense et d’intelligence artificielle. Puis il arrivait à Davos pour expliquer que la politique étrangère canadienne serait à la fois « fondée sur des principes » et pragmatique.
C’est précisément là que le discours devient hypocrite. Faire de la Realpolitik n’a rien de honteux. Le Canada doit pouvoir commercer avec des gouvernements qu’il n’apprécie pas nécessairement et parler avec des régimes qui ne partagent manifestement pas toutes ses valeurs lorsque ses intérêts l’exigent. Mais il faudrait alors cesser de transformer chaque désaccord avec Washington en croisade morale tout en découvrant soudainement des « valeurs similaires » lorsqu’apparaissent à l’horizon des milliards de dollars d’investissements qataris ou de nouveaux débouchés chinois.
Mark Carney à Strasbourg : pourquoi cette visite est différente
Il serait toutefois trop facile de réduire le voyage à Strasbourg à une nouvelle séance de diplomatie théâtrale. L’Europe représente un véritable enjeu économique pour le Canada. L’Union européenne est le deuxième partenaire commercial du Canada pour les biens et services, derrière les États-Unis, et la relation économique s’est considérablement développée depuis l’entrée en vigueur provisoire de l’Accord économique et commercial global.
L’AECG a permis d’abaisser énormément de barrières, mais son potentiel demeure loin d’être épuisé. Pour un gouvernement qui veut réduire la dépendance économique canadienne envers les États-Unis, l’Europe constitue l’un des rares ensembles économiques suffisamment importants pour que cette diversification ait une portée réelle. Il est donc beaucoup plus pertinent de parler d’accès aux marchés, d’investissements, d’énergie, de minéraux critiques et de barrières réglementaires que de philosopher pendant vingt minutes sur la reconstruction de l’ordre mondial.
Il y a aussi la défense. Le Canada est devenu le premier pays non européen à conclure un accord lui permettant de participer au programme SAFE, l’instrument européen destiné à soutenir les achats communs et l’accroissement des capacités industrielles militaires. Pour les entreprises canadiennes de l’aérospatiale, de l’électronique, des véhicules militaires et des technologies de défense, ce rapprochement pourrait représenter des contrats et des débouchés infiniment plus intéressants qu’un nouveau manifeste sur les vertus des puissances moyennes.
L’Europe veut aussi quelque chose du Canada
Il ne faudrait d’ailleurs pas présenter Carney comme un premier ministre frappant désespérément à la porte de Bruxelles. Le Parlement européen a lui-même demandé un approfondissement des relations avec le Canada, notamment dans le commerce, la défense, l’Arctique, les minéraux critiques, les technologies et l’énergie. L’intérêt n’est donc pas unilatéral : dans le contexte actuel, les Européens cherchent eux aussi à multiplier leurs options.
L’Europe veut renforcer sa capacité militaire, sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et réduire certaines dépendances stratégiques. Le Canada possède de l’uranium, du pétrole, du gaz, des minéraux critiques, une industrie aérospatiale importante et une position géographique essentielle dans l’Arctique. Pour une Europe confrontée simultanément à la Russie, à la puissance industrielle chinoise et aux incertitudes entourant sa relation avec Washington, le Canada représente un partenaire particulièrement intéressant.
Moins de sermons, davantage de commerce
Voilà pourquoi Strasbourg pourrait finalement être beaucoup plus important que Davos. La véritable occasion n’est pas de former une sorte d’internationale morale des « puissances moyennes » contre Donald Trump. Elle consiste à ouvrir davantage les marchés, réduire les obstacles réglementaires, faciliter les investissements, développer les infrastructures énergétiques et permettre aux entreprises canadiennes et européennes de commercer plus librement entre elles.
Carney a raison sur un point : le Canada doit diversifier ses relations économiques. Mais diversifier ne signifie pas remplacer Washington par Bruxelles, Beijing ou Doha, ni accumuler les « partenariats stratégiques » négociés par les gouvernements. Cela devrait signifier multiplier les options offertes aux entreprises et aux consommateurs afin qu’aucun gouvernement étranger ne puisse aussi facilement prendre l’économie canadienne en otage.
À Strasbourg, Carney pourra donc nous épargner le prochain chapitre de sa philosophie de Davos. Le Canada n’a pas besoin d’un premier ministre qui explique à l’Europe comment reconstruire l’ordre mondial. Il a besoin d’un premier ministre capable de revenir avec davantage de marchés ouverts, davantage d’investissements et moins de barrières commerciales.
Ce serait beaucoup moins grandiose. Mais pour une fois, ce serait peut-être beaucoup plus utile.
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