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Progressiste, vous n’avez pas le monopole du progrès.

Il y a une habitude intellectuelle qui m’agace depuis longtemps dans une certaine conception du progressisme : pour prouver que nous avançons, il faudrait presque toujours commencer par démontrer que ceux qui nous ont précédés vivaient dans les ténèbres. Le présent serait éclairé parce que le passé était obscur.

Il ne suffit pas qu’une idée nouvelle soit meilleure. Il faut que l’ancienne soit honteuse. Il ne suffit pas d’avoir corrigé une injustice. Il faut souvent raconter que personne, avant nous, n’avait véritablement compris la justice. Chaque génération se donne alors le beau rôle : nous serions enfin ceux qui voient, après des siècles peuplés d’aveugles. C’est une façon extraordinairement commode d’écrire l’histoire.

Et ce procédé est beaucoup plus ancien que le progressisme contemporain.

Les humanistes de la Renaissance ont eux-mêmes contribué à fabriquer l’image d’un Moyen Âge obscur dont leur époque aurait constitué la renaissance. Pétrarque opposait déjà la lumière de l’Antiquité aux siècles qui l’avaient suivie, et cette représentation d’un âge intermédiaire décadent allait profondément marquer notre imaginaire historique. Les historiens contemporains sont beaucoup plus réticents devant cette caricature. Car enfin, de quelle noirceur parle-t-on?

C’est au Moyen Âge que se développent les grandes universités européennes et toute la tradition scolastique. Au XIVe siècle, Jean Buridan élabore sa théorie de l’« impetus » pour expliquer le mouvement des projectiles, rompant sur ce point avec la physique aristotélicienne traditionnelle. Nicole Oresme travaille sur les mathématiques, le mouvement, l’astronomie, l’économie et envisage même la possibilité théorique d’une Terre en rotation. Ce ne sont pas encore Galilée et Newton. Mais ce ne sont certainement pas non plus neuf siècles d’hommes attendant passivement que la Renaissance vienne leur apprendre à réfléchir.

Et puis il y a Thomas d’Aquin.

On peut être croyant, athée ou parfaitement indifférent à la théologie et reconnaître l’immensité de son œuvre intellectuelle. Sa réflexion sur la loi naturelle, la raison, la justice, le bien commun et les limites de la loi humaine a traversé les siècles et demeure étudiée en philosophie politique. Pour Thomas, la raison humaine permet à l’homme d’accéder à certains principes moraux et la loi doit être ordonnée au bien commun. Nous sommes loin de l’image d’un monde où toute réflexion aurait été étouffée sous une soutane.

L’Église médiévale elle-même ne se résume évidemment pas à l’Inquisition. L’Inquisition a existé. Les persécutions ont existé. Les guerres religieuses, les contraintes sociales, les injustices et les superstitions aussi. Il serait aussi ridicule de les nier que de prétendre que le Moyen Âge fut une merveilleuse époque de tolérance.

Mais cette même civilisation chrétienne a aussi développé des institutions hospitalières destinées aux pauvres, aux vieillards, aux malades et aux voyageurs. Dans l’Angleterre médiévale seulement, les historiens recensent des centaines de maisons hospitalières et charitables. L’Église participe également aux mouvements de la Paix et de la Trêve de Dieu, qui tentent à partir des Xe et XIe siècles de protéger les personnes sans défense et de limiter les guerres privées. Ces efforts furent imparfaits, souvent contournés, parfois instrumentalisés. Mais ils ont existé.

Pourquoi alors réduire mille ans d’histoire à quelques bûchers? Parce qu’une époque qui veut se définir comme une renaissance a besoin d’une mort qui la précède.

Et nous avons fait quelque chose de semblable au Québec.

Avant 1960, le néant?

L’expression « Grande Noirceur » en est probablement le meilleur exemple.

Elle désigne historiquement surtout les années Duplessis, mais dans l’imaginaire collectif elle finit parfois par contaminer tout ce qui précède la Révolution tranquille. Avant 1960 : le curé, la soumission, l’ignorance, la pauvreté, la revanche des berceaux et les chemins de terre. Puis soudainement : l’éducation, la culture, l’émancipation, l’État moderne et la lumière.

Des historiens québécois ont depuis longtemps remis en question cette représentation trop commode. La mémoire de la Grande Noirceur s’est précisément construite en bonne partie dans le besoin qu’avait le Québec de la Révolution tranquille de marquer sa rupture avec le monde précédent.

Encore une fois, cela ne signifie absolument pas que « c’était mieux avant ». Ce n’est pas mon propos.

Le Québec du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle avait ses injustices, son autoritarisme, ses clientélismes, sa pauvreté et ses puissances sociales étouffantes. Mais il avait aussi ses héros, ses révoltés, ses intellectuels, ses originaux, ses scientifiques, ses nationalistes, ses libéraux, ses conservateurs et ses anticléricaux.

Jean-Olivier Chénier meurt les armes à la main à Saint-Eustache en 1837. Arthur Buies, au XIXe siècle, attaque férocement le cléricalisme, réclame un enseignement non confessionnel et va jusqu’à demander l’abolition de la peine de mort. Voilà un drôle d’homme pour une société que l’on imagine parfois intellectuellement morte avant 1960.

On peut discuter de Lionel Groulx, critiquer une partie de son œuvre et certaines de ses idées tout en reconnaissant son importance intellectuelle. On peut se souvenir de Papineau, de Chénier, de Buies, d’Henri Bourassa, de Thérèse Casgrain, de Marie-Victorin. Plus loin derrière eux, notre mémoire comporte également les figures extraordinaires, parfois ambiguës, de Radisson, de d’Iberville et des grands aventuriers de la Nouvelle-France.

L’histoire n’a jamais attendu la Révolution tranquille pour produire des Québécois capables de penser. Elle n’a pas davantage attendu 1960 pour produire des réformes sociales.

Le progrès n’a pas commencé en 1960

Louis-Alexandre Taschereau est aujourd’hui presque oublié. Pourtant, après avoir longtemps résisté au programme fédéral, son gouvernement conclut finalement l’entente qui permet au Québec d’entrer dans le régime des pensions de vieillesse en 1936. Une Commission des pensions de vieillesse est alors créée. Dès l’année suivante, des dizaines de milliers de personnes âgées pauvres touchent une pension.

Et voici une ironie encore meilleure pour notre mémoire collective : l’assistance aux mères nécessiteuses est instituée à la fin de 1936, sous le premier gouvernement de… Maurice Duplessis.

Adélard Godbout, ensuite, n’attend certainement pas la Révolution tranquille. En 1940, son gouvernement fait adopter le droit de vote et d’éligibilité des femmes au provincial, après des décennies de lutte menée notamment par les suffragistes québécoises. En 1943, il rend la fréquentation scolaire obligatoire de 6 à 14 ans, abolit les frais de scolarité à l’élémentaire et instaure la gratuité des manuels. En 1944, son gouvernement crée Hydro-Québec.

Puis mon ami Samuel Rasmussen me rappelait récemment cette autre anomalie dans notre récit de la Grande Noirceur.

Ce « diable de Duplessis » fait adopter en 1945 la Loi pour favoriser l’électrification rurale et crée l’Office de l’électrification rurale. Les résultats seront spectaculaires : la proportion des fermes québécoises électrifiées, encore autour de 20 % au milieu des années 1940, approchera 98 % à la fin des années 1950.

Est-ce que cela absout Duplessis de tout? Évidemment pas. C’est justement toute la question.

Pourquoi faudrait-il choisir entre le Duplessis autoritaire et le Duplessis qui électrifie les campagnes? Pourquoi l’histoire devrait-elle fonctionner comme un procès où l’accusé doit être déclaré entièrement coupable ou entièrement innocent?

Un homme peut commettre des erreurs immenses et accomplir quelque chose de bon. Une époque peut être injuste à certains égards et extraordinairement féconde à d’autres. C’est normalement à cela que devrait servir l’histoire : nous apprendre la complexité.

Et si la modernité avait elle aussi ses barbaries?

C’est ici que la question devient encore plus inconfortable.

Nous aimons associer spontanément le progrès social à davantage d’humanité. Pourtant, certaines des politiques aujourd’hui considérées parmi les plus honteuses de notre histoire furent précisément justifiées au nom de la science, de l’éducation, de la rationalisation administrative, de la santé publique et de la modernisation de la société.

Prenons les Premières Nations. Il ne faudrait évidemment pas romancer la Nouvelle-France. Les Européens étaient des colonisateurs. Il y eut des guerres, des intérêts commerciaux, des missions religieuses et des rapports de force.

Mais les relations étaient beaucoup plus complexes que ne le laisse croire le récit où l’Européen ne peut être qu’un prédateur et l’Autochtone uniquement sa victime passive.

Radisson fut capturé puis adopté par les Agniers. Il apprit leur langue et leurs coutumes, devint un remarquable intermédiaire culturel et écrivit avec une véritable estime sur sa famille iroquoise d’adoption. D’Iberville considérait pour sa part que la puissance française en Amérique ne pouvait reposer seulement sur des fortifications : l’amitié et l’appui des nations autochtones lui paraissaient indispensables à toute politique sérieuse.

Puis arrive peu à peu l’État administratif moderne. Et avec lui cette idée terriblement moderne : nous allons améliorer les êtres humains.

Les pensionnats autochtones deviennent, aux XIXe et XXe siècles, une politique systématique d’assimilation. L’objectif gouvernemental est explicitement de faire abandonner aux enfants leurs langues, leurs cultures et leurs modes de vie afin de les intégrer à la société dominante. Les Églises y participent lourdement et portent évidemment leur part de responsabilité. Mais le système est aussi organisé, financé et développé par l’État canadien comme instrument de politique publique.

Ce n’était pas présenté par ses promoteurs comme : « Soyons cruels envers les Autochtones. » C’était présenté comme une œuvre de civilisation, d’éducation et d’intégration. C’est beaucoup plus inquiétant.

Parce que le mal ne se présente pas toujours en disant qu’il est le mal. Parfois, il arrive avec un formulaire administratif et la certitude de travailler pour votre bien.

L’eugénisme en offre un autre exemple extraordinaire.

Au début du XXe siècle, l’idée de sélectionner, classifier et parfois stériliser les personnes considérées comme « inaptes » n’était pas seulement défendue par quelques réactionnaires obscurantistes. Elle séduisait des médecins, des universitaires, des féministes réformatrices et des mouvements explicitement progressistes qui la considéraient comme une application rationnelle de la science au progrès social. L’Alberta adopte sa Sexual Sterilization Act en 1928, la Colombie-Britannique en 1933. Les Autochtones seront touchés de manière disproportionnée par ces politiques.

Cela ne signifie évidemment pas que « le progressisme mène à l’eugénisme ». Ce serait commettre exactement la faute intellectuelle que je reproche aux autres.

Cela signifie quelque chose de beaucoup plus intéressant : le fait de se croire progressiste ne constitue aucune garantie morale.

La modernité ne vaccine pas contre la barbarie. La science ne vaccine pas contre le préjugé. L’État-providence ne vaccine pas contre le paternalisme. Et les bonnes intentions ne vaccinent pas contre la catastrophe.

La Rafle des années 60 en constitue peut-être l’illustration la plus cruelle. Des années 1960 aux années 1980, des milliers d’enfants autochtones sont retirés de leur famille par les autorités de protection de l’enfance et beaucoup sont placés ou adoptés dans des familles non autochtones. Nous sommes alors très loin du Canada victorien. Nous sommes en plein dans la modernité administrative et sociale.

Voilà pourquoi le passé mérite mieux que notre condescendance.

Nous ne sommes probablement pas les derniers hommes éclairés

Chaque époque possède ses angles morts. La nôtre aussi.

Nous ne savons simplement pas encore lesquels feront rire ou horrifier nos arrière-petits-enfants. C’est peut-être cela, la véritable leçon de l’histoire.

Non pas que le passé était meilleur. Non pas que le changement soit mauvais. Non pas que toutes les valeurs se valent ou que nous devrions retourner vivre en 1935, en 1837 ou au XIIIe siècle.

Mais simplement ceci : une société devient dangereusement satisfaite d’elle-même lorsqu’elle commence à croire que la vertu est née avec elle.

Il serait souhaitable qu’une certaine gauche progressiste québécoise redécouvre parfois le Québec d’avant la Révolution tranquille autrement que comme un musée de nos hontes.

Elle y découvrirait des hommes et des femmes qui se sont révoltés, qui ont pensé, créé, soigné, enseigné, exploré, réformé et cherché la justice bien avant nous et qui n’attendaient que l’État soit la mère de tout changement ou progrès. Elle y trouverait aussi des erreurs monumentales. Exactement comme nos descendants en trouveront chez nous.

Le progrès existe. Je le crois profondément.

Mais le progrès n’est pas une ligne droite. Il ne donne aucun brevet de supériorité morale à ceux qui arrivent plus tard. Et surtout, il n’oblige pas à brûler symboliquement ce qui nous précède pour justifier ce que nous sommes devenus.

En 1974, face à François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing avait lancé cette phrase devenue célèbre : « Vous n’avez pas le monopole du cœur. »

Il faudrait peut-être aujourd’hui en ajouter une autre. Vous n’avez pas non plus le monopole du progrès.

Le passé n’a pas le monopole de l’erreur. Et le présent n’a certainement pas le monopole de la vertu.

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