L’égalité des chances en éducation est souvent présentée comme un objectif évident. Pourtant, dès qu’on tente de la définir précisément, les choses se compliquent.
Parle-t-on d’abord d’égalité d’accès? Dans cette conception, peu importe le revenu de ses parents, chaque enfant doit pouvoir fréquenter une école et recevoir une éducation.
Parle-t-on plutôt d’égalité de traitement? Tous les élèves recevraient alors un enseignement similaire, selon les mêmes programmes et les mêmes standards de qualité.
Ou parle-t-on d’égalité de développement? L’objectif ne serait plus de donner la même chose à tous, mais de permettre à chacun d’atteindre son propre potentiel selon ses aptitudes, ses intérêts et ses besoins.
Le problème est que ces trois objectifs ne sont pas parfaitement compatibles.
Si les élèves sont différents, leur offrir exactement le même enseignement ne leur donne pas nécessairement les mêmes possibilités de réussite. À l’inverse, permettre à chacun de développer pleinement son potentiel exige souvent des approches, des parcours ou des ressources différentes.
C’est d’ailleurs une tension avec laquelle les enseignants doivent constamment composer. Dans une même classe, ils doivent traiter les élèves de manière équitable, respecter un programme commun et maintenir certaines attentes collectives, tout en pratiquant la différenciation pédagogique nécessaire pour répondre aux besoins particuliers de chacun.
Autrement dit, l’enseignant se retrouve constamment à jongler entre l’égalité de traitement et l’égalité de développement. Entre donner essentiellement la même chose à tous et adapter son enseignement afin que chacun ait réellement la possibilité de progresser.
Plus on pousse l’uniformité au nom de l’égalité, plus on risque d’ailleurs de limiter la capacité de certains élèves à s’épanouir. L’égalité de traitement peut alors entrer en conflit avec l’égalité des possibilités réelles.
C’est peut-être là le véritable débat en éducation. Une société juste doit-elle donner la même chose à tous ou donner à chacun ce dont il a besoin pour réussir?
Si l’on définit l’égalité des chances comme la possibilité pour chaque enfant de développer ses talents sans être limité par son origine sociale, alors l’uniformité n’est pas nécessairement son aboutissement. Elle peut même parfois devenir son obstacle.
L’enjeu n’est donc pas de rendre tous les élèves identiques, mais de faire en sorte que leur point de départ ne détermine pas leur destination.
Et si nous acceptons cette prémisse, une autre question devient inévitable : pourquoi notre système d’éducation demeure-t-il organisé comme si tous les enfants devaient emprunter essentiellement le même chemin?
Financer l’élève plutôt que la structure
Notre système actuel repose principalement sur le financement d’une structure. L’État finance des réseaux scolaires, des centres de services et des établissements auxquels les élèves sont ensuite rattachés selon leur territoire, avec certaines possibilités de dérogation.
Cette approche correspond assez bien à une conception uniforme de l’égalité : on tente de construire un réseau où chacun reçoit essentiellement le même service.
Mais si les besoins et les aptitudes des enfants sont différents, pourquoi faudrait-il que toutes les écoles fonctionnent essentiellement selon le même modèle?
Une autre approche consisterait à financer directement l’éducation de chaque enfant plutôt que la structure qui l’accueille.
C’est le principe du bon d’éducation universel. Chaque enfant recevrait un financement destiné à son éducation, que ses parents pourraient utiliser dans une école correspondant davantage à ses besoins et à ses aspirations. L’État demeurerait responsable du financement universel et du respect de standards fondamentaux, mais les écoles disposeraient d’une plus grande autonomie quant à leur fonctionnement et à leur approche pédagogique.
Certaines pourraient privilégier les sciences. D’autres, les arts, les langues, les métiers techniques ou des méthodes pédagogiques particulières.
Et puisque les familles ne sont pas toutes identiques, les écoles n’auraient plus à l’être non plus.
Le principe fondamental serait simple : l’égalité des chances ne consisterait plus à obliger chaque enfant à recevoir exactement la même éducation, mais à s’assurer que chaque enfant dispose des moyens nécessaires pour accéder à une éducation qui lui convient.
Le choix existe déjà, dans une certaine mesure. Les familles les plus aisées peuvent déménager dans un quartier offrant une école réputée meilleure, payer une école privée ou investir davantage dans des ressources éducatives.
Le problème n’est donc pas nécessairement l’existence du choix. C’est que ce choix demeure beaucoup plus accessible à ceux qui disposent déjà des moyens de l’exercer.
Un bon d’éducation universel permettrait de démocratiser cette liberté en détachant davantage le choix de l’école du portefeuille des parents.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les enfants obtiendraient les mêmes résultats. Aucun système ne peut abolir les différences de capacités, d’efforts, d’environnement ou d’aspirations.
Mais l’objectif de l’égalité des chances ne devrait peut-être jamais être de promettre des destinations identiques.
Il devrait plutôt être de permettre à chaque enfant d’emprunter le chemin qui lui permettra d’aller aussi loin que ses capacités et ses efforts le permettent, sans que le portefeuille de ses parents ou leur code postal ne détermine ce chemin à l’avance.
Autres articles sur Pilule Rouge
Au-delà du « one size fits all » : repenser le financement de l’éducation — Francis Hamelin
Un complément presque direct à ce texte : financer l’élève plutôt que la structure, accroître l’autonomie des écoles et permettre une véritable diversité des modèles éducatifs.
École à 3 vitesses : et si le vrai scandale était le manque de choix pour les parents? — Francis Hamelin
Francis y remet en question l’idée qu’un système plus uniforme serait nécessairement plus égalitaire et défend plutôt une multiplication des parcours adaptés aux enfants.
L’école-usine n’est pas un accident — Francis Hamelin
Une critique de la standardisation scolaire et de la difficulté à pratiquer une véritable différenciation pédagogique dans un système conçu autour d’un modèle uniforme.
L’État taxidermiste — Francis Hamelin
Sur les limites d’un État qui tente de déterminer à l’avance quel environnement pédagogique devrait convenir à des enfants pourtant profondément différents.
Et si on laissait les parents choisir? — Francis Hamelin
Le même principe de liberté de choix appliqué cette fois aux services de garde : financer davantage les familles plutôt que leur imposer un modèle institutionnel unique.

