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Cinq chefs, une élection : mon post-mortem d’un exercice plus révélateur qu’un débat

Cinq chefs, une élection n’était pas un débat. Aucun chef ne pouvait interrompre l’autre, répliquer à une attaque ou confronter directement un adversaire. Radio-Canada proposait plutôt une succession d’entrevues politiques permettant de comparer cinq performances dans des conditions relativement similaires. Pendant une vingtaine de minutes, chacun se retrouvait seul devant Sébastien Bovet, Anne-Marie Dussault et Alec Castonguay. Radio-Canada parlait elle-même d’un « test d’embauche » : sur ce point, la formule a fonctionné. Elle permettait moins de savoir qui avait la meilleure réplique que de découvrir qui maîtrisait réellement son offre politique.

Christine Fréchette a livré une prestation correcte, parfois solide, mais constamment rattrapée par le bilan de huit années de gouvernement caquiste. Elle maîtrisait plusieurs chiffres et mesures précises, notamment en santé, en soutien à domicile et sur certains engagements touchant le coût de la vie. Cela dit, dès que les animateurs la ramenaient aux résultats concrets de la CAQ ou aux contradictions entre le désir d’incarner le renouveau et l’obligation de défendre l’héritage de François Legault, son aplomb devenait plus fragile. Même des questions en apparence secondaires, comme la disparition du nom « Coalition Avenir Québec » sur certaines affiches, ont suffi à la replacer dans cette position délicate. Au final, elle a paru compétente, mais prisonnière d’un bilan qu’elle ne peut ni assumer pleinement ni renier franchement.

Charles Milliard n’a pas commis de véritable erreur majeure, mais il n’a pas non plus réussi à provoquer le déclic qui aurait pu marquer sa soirée. Il a réaffirmé clairement l’ADN fédéraliste du Parti libéral du Québec, montré une certaine aisance sur les enjeux économiques et décoché quelques attaques efficaces contre la CAQ, notamment sur l’improvisation de son repositionnement politique. En revanche, plusieurs de ses réponses sont demeurées prudentes ou incomplètes, que ce soit sur les seuils d’immigration, sur la loi 21 ou sur sa promesse ambitieuse de 100 000 logements par année. Il a donné l’image d’un chef sérieux, appliqué et raisonnable, mais encore incapable d’imposer une véritable présence politique. Une prestation propre, professionnelle, mais à laquelle il manquait justement ce supplément d’énergie ou d’incarnation qui fait parfois basculer une campagne.

Ruba Ghazal a sans doute été la communicatrice la plus chaleureuse et la plus spontanée de la soirée. Elle sait très bien ce qu’elle défend, ne cherche pas à dissimuler la couleur idéologique de Québec solidaire et assume ses propositions sans détour : contrôle accru des loyers, taxation des grandes fortunes, salaire minimum à 20 dollars, hausse importante de l’immigration permanente. Cette clarté est une force, surtout dans un exercice où plusieurs cherchent à contourner les questions difficiles. Toutefois, l’entrevue a aussi mis en lumière les limites de cette offre lorsqu’on sort du registre moral pour entrer dans celui de la mise en œuvre. Sur la fuite possible des contribuables fortunés ou sur les effets pervers potentiels d’un contrôle plus strict des loyers, ses réponses ont davantage relevé du plaidoyer de principe que de la démonstration serrée. Elle a bien performé, mais sans dissiper les doutes sur la faisabilité économique de son programme.

Paul St-Pierre Plamondon comptait parmi les chefs les mieux préparés de la soirée, et cela s’est vu. Sur les tarifs, l’immigration, l’indépendance et la critique du gouvernement sortant, il a répondu avec méthode, constance et une ligne politique très claire. Il a donné l’impression d’un chef discipliné, capable de rester dans son cadre sans se laisser trop déstabiliser par les relances. Cela dit, il n’a pas été irréprochable. Son évaluation erronée du budget de la Santé a constitué un accroc réel dans un exercice où la précision compte, et ses réponses sur la tenue d’un référendum dans le contexte d’un éventuel gouvernement minoritaire n’ont pas toujours été aussi limpides qu’il l’aurait souhaité. Malgré cela, il demeure l’un de ceux qui ont le mieux soutenu l’épreuve. Sérieux, structuré et cohérent, mais pas tout à fait à l’abri des zones grises lorsque les questions devenaient plus insistantes.

Éric Duhaime, enfin, est arrivé avec un avantage considérable pour ce genre d’exercice : un cadre financier fraîchement déposé et une proposition idéologique extrêmement identifiable. Même lorsqu’on lui oppose les 12,3 milliards de réductions de dépenses prévues à terme, il répond en pourcentage du budget et explique où il entend couper. Son modèle en santé, ses baisses d’impôts et son projet gazier étaient également faciles à comprendre. Cela ne signifie pas qu’il en a démontré toutes les conséquences : notamment, l’idée de réduire substantiellement les dépenses sans détériorer les services demeure à prouver. Les controverses entourant certains candidats l’ont également forcé sur la défensive en fin d’entrevue. Son seul faux pas, à mes yeux, fut d’évoquer le retour de conservateurs à l’Assemblée nationale « après près d’un siècle », une formule historiquement défendable mais politiquement maladroite, puisqu’elle tend elle-même la perche au raccourci avec Duplessis alors que le PCQ actuel n’a aucune filiation avec ce vieux Parti conservateur.

Mot de l’éditeur

Si je devais juger uniquement la performance de cette soirée, Duhaime et St-Pierre Plamondon sortent selon moi du lot, pour deux raisons différentes : le premier par la clarté et la cohérence de son offre économique, le second par sa discipline et sa maîtrise générale des dossiers. Ghazal a été efficace comme communicatrice, Fréchette solide mais prisonnière de son bilan, et Milliard compétent sans parvenir à imposer sa présence.

Mon choix personnel, lui, ne devrait pas dépendre d’une bonne soirée de télévision sur YouTube. J’opterais pour Duhaime, sans surprise, car c’est ce chef qui avait le plus à perdre d’une présence à Radio-Canada et a remporté le défi. Une élection n’est pas Star Académie. La question n’est pas de savoir avec qui on passerait volontiers deux heures devant une caméra, mais quel gouvernement on souhaite réellement voir administrer le Québec pendant quatre ans.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, connu sous le pseudonyme @LeBlondModere sur X, est rédacteur en chef de Pilule Rouge, cofondateur du balado Les Trois Afueras et collaborateur du podcast Le Bastion (anciennement Ian & Frank). Titulaire d’une degré en politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, il nourrit un intérêt marqué pour la géopolitique, les relations internationales, l’économie politique, les rapports de force et les différentes manifestations du pouvoir. Libéral classique, libertarien et indépendantiste québécois, il défend une conception de la société fondée sur la liberté individuelle, la responsabilité personnelle, la propriété privée et la limitation du pouvoir de l’État. Nourrie notamment par les travaux de Friedrich Hayek, de Frédéric Bastiat et des penseurs de la tradition libérale, sa réflexion s'articule autour des rapports entre l'individu, les institutions et le pouvoir politique. À travers ses chroniques, il s’attaque aux contradictions du modèle québécois, aux dérives de l’interventionnisme et aux idées reçues qui traversent le débat public. Son approche conjugue analyse politique, profondeur historique, esprit critique et une irrévérence assumée, avec une conviction fondamentale : aucune autorité ne devrait être soustraite à l’examen critique, surtout lorsqu’elle prétend agir pour notre bien.

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