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Un élu n’est pas un médecin

Dans la foulée de l’entrevue d’Éloïse Coulombe avec Sylvain Bouchard, une question mérite d’être posée au-delà des positions particulières de la candidate sur les vaccins : est-ce réellement le rôle d’un élu de recommander aux citoyens des décisions médicales?

La question peut sembler anodine. Après tout, si une intervention médicale est bénéfique pour la population, pourquoi un politicien ne pourrait-il pas l’encourager? Pourtant, cette façon de concevoir le rôle politique repose sur une confusion fondamentale entre deux responsabilités qui devraient demeurer distinctes : gouverner et soigner.

Un élu ne devient pas omniscient le jour où il est élu.

Une élection ne transforme pas un avocat en épidémiologiste, un ingénieur en immunologiste ou un comptable en médecin. Elle ne confère aucune compétence supplémentaire en pharmacologie, en virologie ou en épidémiologie. Le mandat électoral donne une légitimité politique pour prendre certaines décisions collectives; il ne donne pas une expertise médicale universelle.

Cela ne signifie évidemment pas que les élus doivent être indifférents aux questions de santé. Bien au contraire. Ils doivent s’assurer que le système de santé fonctionne, que les citoyens aient accès aux soins et que les ressources publiques soient utilisées correctement. Ils doivent également pouvoir s’appuyer sur une expertise scientifique solide lorsqu’ils élaborent des politiques publiques.

Mais il existe une différence fondamentale entre prendre une décision de politique publique éclairée par la science et donner une recommandation médicale individuelle.

C’est précisément là que devrait intervenir la santé publique.

Une institution de santé publique compétente doit être capable d’analyser la littérature scientifique, d’évaluer les risques et les bénéfices, de surveiller les effets indésirables et de communiquer ses conclusions de manière transparente. Elle doit également être capable de reconnaître l’incertitude lorsque les données ne permettent pas de tirer une conclusion définitive.

Et surtout, elle doit pouvoir faire tout cela indépendamment des intérêts politiques du gouvernement en place.

C’est ici que la pandémie de COVID-19 nous a laissé une importante leçon. Il ne suffit pas qu’un gouvernement affirme que ses décisions sont « basées sur la science ». Il faut encore que le processus permettant d’arriver à ces décisions soit transparent. Quelles études ont été examinées? Quels étaient les bénéfices anticipés? Quels étaient les risques? Quelles incertitudes subsistaient? Quelles opinions scientifiques divergentes ont été considérées?

Durant la pandémie, la communication gouvernementale a trop souvent donné l’impression que « la science » constituait un bloc monolithique permettant de clore les débats. Or, la science fonctionne rarement ainsi. Elle progresse précisément parce que les hypothèses sont contestées, que les données sont réévaluées et que les conclusions peuvent être révisées.

Cette nuance est particulièrement importante lorsqu’il est question de médicaments et de vaccins.

Dire que les vaccins sont efficaces et sécuritaires ne signifie pas qu’ils sont parfaits. Aucun médicament n’est efficace à 100 % et aucun médicament n’est totalement exempt d’effets secondaires. C’est une réalité fondamentale de la médecine moderne. L’évaluation médicale consiste justement à comparer les bénéfices attendus aux risques connus et potentiels.

Même lorsqu’un traitement possède un excellent profil de sécurité, il peut exister des contre-indications ou des situations particulières dans lesquelles la décision doit être adaptée au patient.

C’est pourquoi la relation entre un médecin et son patient demeure si importante.

Le médecin connaît l’histoire médicale de son patient, ses allergies, ses traitements, ses facteurs de risque et les particularités de son état de santé. Le patient, de son côté, doit pouvoir recevoir une information compréhensible sur les bénéfices et les risques d’une intervention et participer à la décision qui le concerne.

Quel rôle peut bien jouer un député dans cette conversation?

Il ne connaît généralement ni le dossier médical du citoyen ni l’ensemble des données cliniques pertinentes. Il ne l’a pas examiné. Il ne connaît pas nécessairement ses antécédents. Et, surtout, il n’a aucune raison d’avoir une compétence supérieure à celle du professionnel de la santé qui le conseille.

Le problème ne concerne d’ailleurs pas uniquement les vaccins.

Le même principe devrait s’appliquer à l’alimentation, aux médicaments, aux traitements médicaux, aux tests diagnostiques ou à toute autre intervention individuelle. Il serait pour le moins étrange d’attendre d’un député qu’il recommande à un citoyen quel médicament prendre pour son hypertension, quelle dose d’antidépresseur utiliser ou quel régime alimentaire adopter.

Pourquoi serait-ce différent pour les vaccins?

La responsabilité politique devrait plutôt consister à créer les conditions permettant aux citoyens de prendre de bonnes décisions : financer une expertise scientifique indépendante, rendre les données accessibles, assurer la transparence des organismes de santé publique et combattre la désinformation.

Ensuite, il faut faire confiance aux citoyens et aux professionnels qui les accompagnent.

C’est une distinction fondamentale pour une société libre. L’État doit informer sans se substituer systématiquement au jugement individuel. Il doit protéger contre les risques collectifs lorsqu’une intervention est justifiée, mais il doit également reconnaître les limites de son propre savoir.

Et cette limite est saine.

Nous devrions même nous méfier du politicien qui prétend tout savoir. Celui qui affirme détenir la vérité définitive sur une question médicale complexe simplement parce qu’il possède un mandat électoral ne fait pas preuve de compétence; il fait preuve de présomption.

La bonne question n’est donc pas : « Mon élu est-il favorable ou défavorable aux vaccins? »

La bonne question est : « Le processus par lequel cette recommandation est formulée est-il scientifique, transparent et indépendant de la politique? »

Un gouvernement responsable doit écouter la science. Une santé publique crédible doit expliquer la science. Un médecin doit appliquer cette science à la situation de son patient.

Et l’élu?

Son rôle est de gouverner, pas de jouer au médecin.

Une élection donne un mandat politique. Elle ne donne ni diplôme de médecine, ni expertise en immunologie, ni connaissance instantanée de tous les dossiers médicaux du pays. Dans une société libre, reconnaître les limites de son propre savoir n’est pas une faiblesse politique.

C’est peut-être la première preuve de compétence.

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Serge Cloutier
Serge Cloutier
Serge Cloutier est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'un PhD en microbiologie et immunologie obtenu à l'Université Laval, il est maintenant un spécialiste des techniques de chimie analytiques et travaille avec les secteurs universitaires, industriels, environnementaux et pharmaceutiques au Canada et aux État-Unis. Il s'intéresse à la politique, ayant été candidat pour le parti conservateur du Québec dans la circonscription de Repentigny en 2022. Mais il porte un intérêt particulier à la science et aux innovations technologiques, notamment celles offrant des solutions concrètes aux défis environnementaux, en misant sur le progrès plutôt que sur la décroissance.

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