Depuis vendredi matin, l’histoire est racontée à peu près de la même façon : un candidat conservateur aurait « vandalisé l’érablière d’un couple de septuagénaires », puis « menti au tribunal ». Le Devoir, Radio-Canada et Québecor ont tous sauté sur l’affaire, tandis qu’Éric Duhaime l’a ramenée à une « chicane de clôture ». Les deux cadrages ont un problème : ils écrasent un jugement de plus de 200 paragraphes en une formule commode.
Commençons par ce qui ne peut pas être évacué. Le jugement Grenier c. Dumas est extrêmement sévère envers Jimmy Gagnon. Le juge Sébastien Pierre-Roy considère sa version comme « fantaisiste », ne lui accorde aucune crédibilité et conclut qu’il a menti de manière évidente durant le processus judiciaire. La Cour conclut aussi qu’il a détruit des équipements de Ferme Dalac et qu’il a personnellement participé à ces gestes. Gagnon et sa société ont finalement été condamnés à 5 856,35 $ pour les dommages matériels et à 3 000 $ en dommages moraux.
Ce sont des faits judiciaires. Les nier serait aussi partisan que de les caricaturer.
Le contexte que les manchettes compressent
L’affaire ne commence pourtant pas avec Jimmy Gagnon débarquant un matin dans l’érablière d’un vieux couple. Elle remonte à 2017 et à un problème de bornage consécutif à la rénovation cadastrale. La ligne cadastrale ne correspondait pas à l’occupation du terrain revendiquée depuis des décennies. Laurent Grenier a donc entrepris une procédure de bornage avec plusieurs voisins.
Deux ententes sont ensuite intervenues : l’une avec Terres du Morne en 2018, l’autre avec Brian Dumas en 2019. Or, avant la pose des bornes et surtout avant l’inscription du procès-verbal au registre foncier, les immeubles ont été vendus à Gestion Jimmy Gagnon inc. C’est là que le dossier devient juridiquement intéressant : un droit réel non publié n’est normalement pas opposable à un tiers, principe que le jugement examine expressément.
La Cour finit néanmoins par rendre les transactions opposables à GJG inc., notamment après son analyse de la mauvaise foi entourant l’acquisition et la conduite subséquente.
Ce détail change considérablement le portrait. Le Journal affirme notamment qu’un arpenteur avait déjà « déterminé que cette zone appartenait à ses voisins ». C’est beaucoup trop simple. Le bornage n’était précisément pas terminé : des transactions avaient réglé la ligne entre les anciens propriétaires, mais l’abornement et sa publication restaient à faire. C’est une partie essentielle du litige.
« Vandale » n’est pas « criminel »
Autre distinction que des journalistes devraient être capables de faire sans qu’on leur tienne la main : il s’agit d’un jugement civil, pas d’une condamnation criminelle pour méfait, vandalisme ou parjure.
Oui, le juge utilise lui-même le verbe « vandalisait ». Oui, il conclut que Gagnon a menti devant le Tribunal. Ces mots ne sont donc pas inventés par les médias. Mais présenter l’affaire sans rappeler clairement sa nature civile risque de laisser entendre qu’on parle d’une condamnation criminelle pour avoir « vandalisé » ou menti sous serment. Ce n’est pas ce jugement.
Le Tribunal a d’ailleurs refusé les 10 000 $ réclamés en dommages punitifs, non parce que la conduite était acceptable, il la qualifie au contraire d’atteinte illicite et intentionnelle, mais parce que les biens détruits appartenaient à Ferme Dalac plutôt qu’à Grenier, qui avait formulé cette réclamation.
Aux médias : lisez donc jusqu’au bout
La défense de Duhaime est trop désinvolte lorsqu’il réduit tout cela à une simple « chicane de clôture ». Le jugement va beaucoup plus loin et contient des constats sérieux sur la conduite et la crédibilité de son candidat.
Mais la réponse médiatique ne gagne rien à commettre l’excès inverse. Une campagne électorale n’autorise pas à remplacer un dossier de bornage complexe, deux transactions, une question de publicité des droits et une longue analyse de mauvaise foi par le scénario beaucoup plus vendeur du candidat conservateur qui s’en prend gratuitement à l’érablière de deux personnes âgées.
Un jugement n’est pas un buffet où l’on choisit trois phrases explosives avant de jeter les 200 autres paragraphes. Jimmy Gagnon mérite d’être confronté aux conclusions sévères de la Cour. Les électeurs méritent aussi qu’on leur explique le dossier qui a produit ces conclusions.
La nuance n’innocente personne. Elle permet simplement de faire du journalisme plutôt que du montage. Cela dit, mes attentes quant à la rigueur de la lecture juridique et à l’objectivité avec lesquelles certains médias traiteront les déboires civils d’un candidat d’un parti qui fait manifestement face à une hostilité médiatique assez généralisée sont, disons-le, plutôt modestes.

