Mark Carney veut rapprocher le Canada de l’Union européenne. Et pas seulement en signant un autre accord commercial. Selon les informations rapportées ces derniers jours, le premier ministre canadien souhaite explorer la possibilité pour le Canada de devenir une sorte de « membre associé » de l’Union européenne. C’est une formule qui n’existe pas encore et dont les contours demeurent nébuleux. Il ne s’agirait pas de faire du Canada le 28e État membre, ni nécessairement de l’intégrer au marché unique ou à l’espace Schengen — à ce qu’on sache! Je ne sais pas pour vous, mais je n’étais même pas au courant que cette possibilité était sur la table lors de la dernière élection fédérale.
Carney ne présente pas ce rapprochement comme une simple affaire de tarifs douaniers. Le Canada et l’Europe partageraient des défis communs allant de la sécurité économique à la défense, en passant par la lutte contre la « désinformation ». Ce dernier mot devrait faire dresser l’oreille à ceux qui observent avec inquiétude l’expansion de la réglementation étatique de l’espace numérique.
Après des décennies pendant lesquelles l’intégration économique canadienne s’est principalement construite selon un axe nord-sud, Ottawa veut maintenant explorer une intégration institutionnelle plus poussée selon un axe est-ouest. Pour le Québec, la question devient inévitable : voulons-nous vraiment monter à bord?
Le lendemain du 5 octobre
À moins d’un revirement spectaculaire de la campagne, l’auteur de ces lignes est prêt à parier que le Parti québécois formera le prochain gouvernement du Québec après l’élection du 5 octobre. Peut-être majoritaire. Peut-être minoritaire, avec un Parti conservateur d’Éric Duhaime suffisamment fort pour détenir la balance du pouvoir.
Pour Paul Saint-Pierre Plamondon, la question sera impossible à esquiver. Un gouvernement qui promet de conduire le Québec vers l’indépendance ne peut regarder passivement Ottawa négocier son intégration à une nouvelle architecture transnationale et remettre sa réflexion géopolitique au lendemain du référendum.
La question est simple : à quel espace économique et stratégique le futur Québec veut-il appartenir? Pour l’auteur de ces lignes, la réponse est claire : le Québec est, et a été, une nation américaine depuis plus de 400 ans. Nous pouvons aimer Paris, admirer Rome et nous reconnaître dans une civilisation largement issue de l’Europe. Cela ne change rien à la géographie ni à l’histoire.
L’économie québécoise, ses infrastructures, ses réseaux énergétiques et ses chaînes d’approvisionnement sont profondément intégrés à l’Amérique du Nord.
On nous répondra qu’un rapprochement avec l’Union européenne permettrait de « diversifier » nos échanges. C’est un refrain que nous entendons depuis des décennies. L’AECG devait déjà ouvrir en grand les portes du marché européen. Pourtant, les États-Unis demeurent, de très loin, le principal débouché extérieur du Québec.
Notre aluminium entre dans les chaînes industrielles continentales. Notre électricité alimente le nord-est américain. Nos réseaux ferroviaires et autoroutiers sont largement orientés nord-sud. Le plus grand marché riche de la planète commence à quelques dizaines de kilomètres de Montréal.
Évidemment, cela n’empêche aucunement de développer nos échanges avec l’Europe. Mais il faut distinguer la diversification commerciale de l’intégration institutionnelle. Vendre davantage aux Européens? Certes. Mais arrimer notre économie à leurs institutions constituerait un choix géopolitique majeur.
Un Québec souverain devrait, au contraire, transformer sa proximité avec les États-Unis en avantage : sécuriser son accès au marché américain, approfondir les chaînes de valeur continentales, attirer les capitaux et participer à la réindustrialisation nord-américaine.
Le mauvais modèle pour un Québec souverain
Un Québec qui aspire à l’indépendance n’a surtout pas besoin d’une nouvelle couche de réglementation transnationale. La souveraineté imposera une discipline économique que nous avons pu remettre à plus tard. La disparition des transferts fédéraux s’accompagnerait de la récupération des impôts actuellement perçus par Ottawa, mais aussi de nouvelles responsabilités. Il faudra produire davantage de richesse par habitant.
Le prochain gouvernement devrait entreprendre une cure de déréglementation : simplification administrative, révision systématique des règlements, clauses crépusculaires obligeant l’État à justifier périodiquement leur maintien et élimination des obstacles inutiles à l’investissement.
Le modèle européen paraît particulièrement mal adapté à cette tâche. Malgré d’excellents chercheurs et entrepreneurs, l’Europe a produit beaucoup moins de géants technologiques que les États-Unis et accuse maintenant un retard considérable dans la course à l’intelligence artificielle. Pourquoi importer davantage de ses contraintes réglementaires au moment où nous devons augmenter notre productivité?
La mention par Carney de la « désinformation » soulève une autre inquiétude. Pour ceux qui se méfient du modèle européen de réglementation de l’espace numérique, le Québec n’a aucun intérêt à importer de Bruxelles une conception plus restrictive de la liberté d’expression.
Enfin, si le projet devait comprendre une liberté beaucoup plus grande de circulation, de travail ou d’établissement entre le Canada et l’Europe, le Québec devrait s’y opposer. Un Québec souverain doit maîtriser ses frontières et choisir lui-même qui il accueille, en quelle quantité et selon quels critères. Les Québécois veulent-ils vraiment que les réfugiés qui viennent de forcer les frontières de Ceuta se retrouvent à Valleyfield ou à Sainte-Thérèse?
Le premier défi de Paul Saint-Pierre Plamondon
Un vrai chef ne choisit pas les défis qu’il doit relever. Ces discussions d’intégration à l’Union européenne seront le premier véritable test de Paul Saint-Pierre Plamondon.
Le rapprochement avec l’Europe risque malheureusement d’être populaire au Québec. S’y opposer exposera donc le chef péquiste à l’accusation de vouloir isoler le Québec. Il devra pourtant résister.
On ne mène pas un peuple à l’indépendance en lui disant seulement ce qu’il souhaite entendre. Et il existe une réalité géopolitique incontournable : aucune indépendance québécoise ne réussira durablement sans, au minimum, l’assentiment des États-Unis.
Un Québec souverain qui choisirait une architecture économique et réglementaire extra-continentale, potentiellement rivale des intérêts américains, se créerait inutilement un handicap. Si PSPP n’est pas capable de s’opposer à une orientation populaire lorsqu’elle contredit les intérêts à long terme du pays qu’il propose, comment prendra-t-il les décisions autrement plus difficiles qu’exigera l’indépendance?
Pour Éric Duhaime, le choix devrait être plus facile. Sa base comprend précisément les Québécois les plus méfiants envers la réglementation, les structures supranationales et les restrictions à la liberté d’expression, mais aussi certains des plus favorables à un rapprochement économique avec les États-Unis.
S’il se rangeait du côté des forces fédéralistes et supranationales de Carney, il risquerait une véritable rébellion dans les rangs de son Parti conservateur. Duhaime peut souhaiter diversifier nos marchés sans accepter notre intégration à l’architecture européenne.
PSPP et Duhaime viennent donc de recevoir, avant même le scrutin, un premier dossier de politique étrangère. Le Québec peut commercer avec l’Europe, coopérer avec elle et rester profondément attaché à la civilisation dont il est issu.
Mais le Québec est une nation américaine. Son avenir est en Amérique. PSPP doit donner à notre peuple la chance de s’en souvenir.
Autres articles sur Pilule Rouge
- USA, Chine, Russie : le retour des empires qui pousse l’Europe vers la sortie de l’Histoire — Simon Leduc
Une réflexion directement liée à la place géopolitique de l’Europe, à son rapport aux États-Unis et au retour des grandes puissances. Lire l’article - Jeff Fillion précise sa pensée souverainiste — José D. Soucy
Sur une conception de la souveraineté québécoise qui s’éloigne du souverainisme traditionnel et repose davantage la question du rapport du Québec au Canada. Lire l’article - Les Patriotes, l’indépendance… et l’ironie oubliée de notre histoire — Francis Hamelin
Un regard critique sur le récit historique de l’indépendance québécoise et sur les idées politiques réellement défendues au Bas-Canada. Lire l’article

