Le rapport annuel du Fraser Institute confirme une reprise inachevée après la pandémie et signale un recul des États-Unis en 2025.
Le Canada se classe désormais au 18e rang mondial de la liberté économique, selon l’édition 2026 de Economic Freedom of the World du Fraser Institute. Il occupait auparavant le 9e rang. Avec une note de 7,89 sur 10, il devance l’Allemagne, 19e, par seulement un centième de point.
Le classement place Hong Kong au premier rang avec 8,53, devant la Suisse (8,45), Singapour (8,43), la Nouvelle-Zélande (8,38) et les États-Unis (8,21). Le Royaume-Uni arrive 10e, la France 39e, la Chine 110e et la Russie 143e. Le Venezuela ferme la marche des 165 juridictions étudiées.
Mais le rang global ne raconte qu’une partie de l’histoire. Le véritable intérêt du rapport se trouve dans le profil institutionnel de chaque pays. Et, à cet égard, le cas canadien est beaucoup plus révélateur que son passage du 9e au 18e rang.
Cinq dimensions, une seule note
L’indice, calculé depuis 1970, repose sur 46 composantes regroupées en cinq domaines : la taille de l’État, le système juridique et les droits de propriété, la monnaie saine (sound money), la liberté de commercer et la réglementation.
Chaque composante reçoit une note de 0 à 10, puis les résultats sont agrégés à poids égal. Les données utilisées proviennent principalement de sources externes, notamment le FMI, la Banque mondiale et l’Economist Intelligence Unit.
Le profil canadien est contrasté.
Le Canada se classe 12e pour le système juridique et les droits de propriété, avec une note de 8,30, et 13e pour la réglementation, avec 7,65. Il obtient 8,18 pour la liberté de commercer, soit le 50e rang, et 9,02 pour la monnaie saine, soit le 53e rang.
C’est toutefois la taille de l’État qui tire fortement le résultat vers le bas. Le Canada obtient 6,31, ce qui le place au 101e rang mondial.
Cette ventilation est probablement plus instructive que le classement général. Le Canada ne souffre pas d’une absence de marchés, de droits de propriété ou d’un cadre réglementaire particulièrement hostile. Son principal handicap est le poids de l’État.
La comparaison avec les États-Unis est d’ailleurs révélatrice. Le Canada obtient une meilleure note pour le système juridique et les droits de propriété, soit 8,30 contre 7,87, ainsi qu’une note légèrement supérieure pour la liberté de commercer, soit 8,18 contre 8,13. Les États-Unis dominent toutefois nettement le Canada pour la taille de l’État, avec 7,39, et surtout pour la réglementation, avec 8,47.
Autrement dit, le Canada n’est pas moins libre que les États-Unis sur tous les fronts. Il est surtout pénalisé par un État plus lourd.
Une reprise mondiale qui demeure incomplète
Le recul canadien s’inscrit dans une tendance mondiale.
Selon le Fraser Institute, la liberté économique a fortement diminué après la pandémie de COVID-19. Les gouvernements ont accru leurs dépenses, multiplié les interventions, restreint certains échanges et augmenté la création monétaire. Bien que le processus de redressement ait débuté en 2024, l’effet de cliquet (ratchet effect) demeure perceptible.
Et la reprise reste incomplète : toutes les grandes composantes de l’indice, à l’exception du commerce international, demeurent sous leur niveau de 2019.
Les économies les plus libres ont récupéré environ 98,5 % de leur niveau d’avant la pandémie, contre environ 97 % pour les économies les moins libres.
L’Amérique du Nord demeure néanmoins la région affichant la plus grande liberté économique, avec une moyenne de 8,05. L’Afrique subsaharienne ferme la marche avec 5,95.
Mais l’évolution depuis 2000 est révélatrice : l’Amérique du Nord a perdu 0,37 point, alors que l’Afrique subsaharienne en a gagné 0,47.
La liberté économique n’est donc pas un acquis. Les pays qui la possèdent peuvent la perdre, tandis que ceux qui en sont privés peuvent progresser.
Les États-Unis commencent déjà à payer le prix de l’interventionnisme
Le rapport contient également une première estimation provisoire pour les États-Unis en 2025.
Le score américain passerait de 8,21 à 8,09, ce qui ferait passer le pays du 5e au 7e rang si les autres juridictions demeuraient inchangées. Il s’agirait de la plus forte baisse annuelle depuis 2020.
Le principal facteur est le commerce. Le tarif douanier moyen aurait été multiplié par cinq pour atteindre 16,8 %.
Le Fraser Institute relève également une détérioration du système juridique, qui atteindrait son niveau le plus faible depuis 1970. Les auteurs l’associent notamment à une diminution de l’indépendance judiciaire et de la protection des contrats.
Les prises de participation de l’État dans plus de deux douzaines d’entreprises ont également pesé sur la composante relative à la propriété publique.
Une seule grande composante s’améliore : la monnaie saine, qui passe de 9,18 à 9,38.
Il faut toutefois conserver une réserve importante : ces données américaines de 2025 sont provisoires et le rapport ne détaille pas suffisamment la méthode d’estimation pour permettre une reproduction complète du calcul. Elles doivent donc être considérées comme un signal plutôt que comme une mesure définitive.
Ce que la liberté économique permet — et ce qu’elle ne prouve pas
Le Fraser Institute observe une relation particulièrement forte entre liberté économique et niveau de vie.
Dans le quartile des économies les plus libres, le PIB par habitant atteint en moyenne 65 596 $, contre 9 552 $ dans le quartile le moins libre. Le taux de pauvreté sous le seuil de 4,20 $ par jour est de 2,1 %, contre 41,1 %. L’espérance de vie atteint 80,7 ans, contre 67,1 ans.
Ces écarts sont considérables.
Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une preuve de causalité. Le Fraser Institute le reconnaît lui-même : l’indice mesure certaines conditions institutionnelles associées à la liberté économique, et non la qualité globale des politiques publiques ni le bien-être d’une population.
Un résultat mérite d’ailleurs d’être souligné : la part du revenu détenue par le décile inférieur est pratiquement identique dans les deux groupes, soit 2,8 % contre 2,9 %.
La conclusion raisonnable n’est donc pas que « la liberté économique règle tout ». Elle est plutôt qu’elle est étroitement liée à des résultats économiques et sociaux nettement supérieurs, sans que les seules corrélations permettent d’établir un lien de causalité.
L’environnement : quand les marchés deviennent un mécanisme de protection
Un chapitre de l’économiste québécois Vincent Geloso, de l’Université George Mason, pousse l’analyse dans une direction particulièrement intéressante. Selon lui, la liberté économique et la protection de l’environnement ne sont pas nécessairement des objectifs contradictoires : elles peuvent, au contraire, se renforcer mutuellement.
L’idée est sérieuse : des droits de propriété clairs, une responsabilité civile efficace, des marchés de l’assurance et des incitations à l’innovation permettent aux acteurs économiques de prendre en compte les coûts environnementaux. Les coûts sont ainsi supportés par ceux qui les génèrent, ce qui responsabilise les acteurs du marché.
C’est particulièrement important pour l’innovation. Une économie où les droits de propriété sont protégés et où les entreprises peuvent conserver les bénéfices de leurs innovations crée davantage d’incitations à développer des technologies plus efficaces, moins polluantes et moins coûteuses.
La liberté économique ne signifie donc pas nécessairement « laisser faire la pollution ». Elle peut plutôt fournir les institutions et les incitations nécessaires pour réduire la pollution sans imposer systématiquement une planification administrative de l’économie.
La littérature recensée par Geloso va globalement dans cette direction. Sur les 24 études examinées, environ 42 % présentent des résultats favorables, contre une proportion similaire de résultats mitigés ou nuls et environ 17 % de résultats défavorables.
Ce bilan ne permet évidemment pas de prétendre que le lien est définitivement démontré, mais il est difficile de le qualifier de marginal ou d’anecdotique.
Surtout, l’argument remet en question une opposition trop facile entre marché et environnement. La question pertinente n’est pas de savoir si l’État doit intervenir davantage ou si le marché doit être laissé entièrement à lui-même. Elle consiste plutôt à déterminer quelles institutions créent les meilleures incitations à protéger les ressources, à faire assumer les coûts aux responsables et à investir dans des solutions technologiques.
Sur ce terrain, la liberté économique peut faire partie de la solution environnementale plutôt que du problème.
La véritable leçon : un État limité n’est pas un État faible
C’est probablement ici que le débat sur la liberté économique devient le plus intéressant.
La liberté économique n’implique pas l’absence d’État. Elle exige un État suffisamment limité pour laisser les individus et les entreprises agir, mais suffisamment compétent pour faire respecter les règles du jeu.
La Somalie illustre parfaitement cette distinction. Elle obtient une note élevée pour la taille de l’État, mais se classe presque au dernier rang pour son système juridique.
Cela devrait suffire à écarter une conception simpliste selon laquelle moins d’État équivaudrait automatiquement à davantage de liberté.
Sans tribunaux indépendants, sans contrats exécutoires, sans droits de propriété protégés, sans monnaie relativement stable et sans capacité institutionnelle, la réduction de l’État ne produit pas nécessairement davantage de liberté. Elle peut simplement produire davantage d’incertitude.
Le véritable choix n’est donc pas entre « l’État » et « le marché ». Il est entre un État limité et compétent, d’une part, et un État lourd, interventionniste ou arbitraire, d’autre part.
C’est aussi pourquoi le cas canadien mérite davantage qu’un simple titre sur son recul au 18e rang.
Le Canada conserve des institutions juridiques relativement solides, une réglementation qui demeure parmi les meilleures au monde selon l’indice et un système monétaire relativement robuste. Son principal problème est ailleurs : la taille croissante de l’État et le poids qu’elle impose à l’économie.
Le rapport du Fraser Institute a ses limites. Il repose sur des choix normatifs, agrège des dimensions très différentes et ne permet pas, à lui seul, d’établir des relations causales. Les écarts de quelques centièmes doivent également être interprétés avec prudence.
Mais cela ne diminue pas sa valeur.
Il fournit un cadre cohérent pour poser une question que le débat public évite trop souvent : jusqu’où un gouvernement peut-il intervenir avant que ses interventions commencent à réduire la capacité de l’économie à créer de la richesse ?
La réponse ne se trouve pas dans un slogan anti-État. Elle se trouve dans les institutions.
La prospérité repose sur des règles stables, des droits de propriété protégés, des marchés ouverts, une monnaie crédible et un État capable de faire respecter les règles sans chercher à diriger chaque décision économique.
Le Canada n’a donc pas nécessairement besoin d’un État plus faible. Il a besoin d’un État plus limité dans son périmètre et plus compétent dans ses fonctions essentielles.
Je m’engage à revenir en détail sur l’étude que le Fraser Institute publiera prochainement sur la liberté économique en Amérique du Nord. Ce ne sera peut-être pas le « scoop » de l’année, mais les données déjà disponibles permettent d’entrevoir un portrait beaucoup moins flatteur pour les provinces canadiennes que ne le laisse croire le classement pris isolément.
La réalité est simple : face aux États américains, plusieurs provinces canadiennes peinent à soutenir la comparaison.
Source
Gwartney, James, Robert Lawson, Ryan Murphy et Matthew D. Mitchell. Economic Freedom of the World: 2026 Annual Report. Vancouver : Fraser Institute, 2026. Consulter le rapport
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