Il existe des hommes dont on ne partage pas nécessairement toutes les opinions, mais dont on admire profondément la liberté d’esprit. Jean-Luc Mongrain appartient à cette catégorie devenue terriblement rare : celle des hommes qui osent déranger, provoquer et, surtout, obliger leur auditoire à réfléchir. J’ai toujours éprouvé une affection particulière pour ces personnages hauts en couleur, ces polémistes qui refusent de traiter leur public comme une assemblée d’enfants qu’il faudrait constamment protéger de la contradiction. Jean-Luc Mongrain était de cette trempe.
La provocation comme chemin vers la réflexion
On confond trop souvent la provocation avec la vulgarité et la polémique avec l’absence de profondeur. C’est une erreur intellectuelle fondamentale. La provocation peut être un formidable instrument pédagogique. Elle bouscule les certitudes, ébranle les raisonnements paresseux et force l’individu à défendre ce qu’il croyait évident. Mongrain l’avait compris.
Le 3 octobre 2006, sur les ondes du réseau de télévision TQS, Jean-Luc Mongrain recevait le psychiatre Dr Pierre Mailloux. Deux géants de la polémique québécoise, deux tempéraments explosifs, deux hommes qui maîtrisaient l’art de provoquer pour mieux faire réfléchir. Au cours de cet échange, une phrase qu’il a évoqué au Doc Mailloux m’a particulièrement frappé, au point de résumer, à mes yeux, toute une philosophie du débat public :
« La provocation, c’est une initiation à la réflexion. »
Quelle formidable définition ! En quelques mots, Mongrain exprimait ce que bien des intellectuels peinent à expliquer en de longues dissertations : provoquer ne signifie pas nécessairement chercher le scandale. C’est parfois simplement oser poser les questions que personne ne veut poser, remettre en cause les conventions et contraindre notre interlocuteur à sortir de son confort intellectuel.
Ce qui me fascine rétrospectivement dans cette rencontre, c’est précisément la confrontation de ces deux personnalités hors normes. Mongrain et Mailloux pouvaient diverger profondément, mais ils partageaient cette conviction implicite : une société qui refuse d’être dérangée finit par s’interdire de penser.
Comme le regretté Doc Mailloux, dont les interventions pouvaient être aussi fascinantes qu’exaspérantes, ou André Arthur, dont la langue acérée n’épargnait pratiquement personne, Mongrain appartenait à une tradition médiatique où la personnalité de l’animateur constituait un élément indissociable du débat public. Ces hommes n’étaient ni infaillibles ni interchangeables. Leurs excès, leurs erreurs et leurs controverses méritaient évidemment la critique. Mais ils possédaient une qualité essentielle : ils ne laissaient personne parfaitement indifférent. Et c’est peut-être précisément ce qui me manque le plus dans notre paysage médiatique.
Une époque où l’on pouvait encore déranger
Nous vivons dans une société où l’on semble parfois davantage préoccupé par la manière dont une idée sera reçue que par sa valeur intrinsèque. La moindre parole maladroite devient une affaire publique. La nuance disparaît derrière l’indignation instantanée. Et l’on exige désormais des personnalités médiatiques qu’elles soient suffisamment audacieuses pour divertir, mais suffisamment prudentes pour ne jamais véritablement déranger. Quel paradoxe !
Je préfère mille fois un Mongrain qui s’emporte, un Arthur qui mord ou un Mailloux qui provoque à cette procession de commentateurs parfaitement calibrés, dont les interventions semblent avoir préalablement traversé trois comités de communication. Cela ne signifie pas qu’ils avaient toujours raison. Bien au contraire. La liberté de penser implique aussi celle de se tromper, d’être contredit et de changer d’avis.
Il existe cependant une distinction fondamentale entre provoquer pour susciter la réflexion et provoquer uniquement pour humilier. La première démarche peut enrichir le débat public ; la seconde risque de l’appauvrir. La véritable liberté intellectuelle exige donc autant de courage pour parler que d’humilité pour écouter.
Le privilège d’avoir été bousculé
Ce que j’admire chez Jean-Luc Mongrain dépasse largement ses prises de position. C’est son tempérament, son éloquence, cette manière toute particulière de transformer une indignation en interrogation collective. Il nous rappelait qu’un débat n’a pas nécessairement besoin d’être confortable pour être utile. À mes yeux, voilà le véritable héritage de ces grandes gueules : non pas nous dicter quoi penser, mais nous rappeler qu’il faut encore penser par nous-mêmes.
On ne fabrique plus beaucoup d’hommes de cette trempe. Peut-être parce qu’on préfère désormais les personnalités sans aspérités aux esprits indociles. Et pourtant, une société qui ne supporte plus d’être provoquée risque bientôt de ne plus savoir réfléchir.
Merci, monsieur Mongrain, pour votre verbe, votre caractère et votre irrévérence.
Avec toute mon admiration.
Samuel Rasmussen

