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Monsieur Benoit, une baisse d’impôt n’est pas une planche à billets

Monsieur Benoit,

Dans « Le retour du crédit social », vous convoquez Camil Samson pour expliquer Éric Duhaime. L’exercice aurait pu être intéressant. Les ressemblances entre mouvements protestataires, leurs ancrages régionaux et leur méfiance envers les élites méritent certainement une analyse. Encore faut-il établir ce que ces ressemblances permettent de conclure. Chez vous, elles deviennent un raccourci pour congédier un programme économique sans prendre la peine d’en distinguer les mécanismes.

Vous reprochez au PCQ son simplisme. Vous lui opposez une séance de spiritisme : on fait parler un mort, on reconnaît quelques comtés et le verdict est rendu.

Le crédit social avait une doctrine monétaire

Le crédit social ne se résumait pas à vouloir enrichir les citoyens ou défendre l’entreprise privée. Dans la doctrine de Clifford Hugh Douglas, il fallait corriger une insuffisance supposée du pouvoir d’achat par l’émission de monnaie nouvelle, distribuée notamment sous forme de dividende national, avec un mécanisme de compensation des prix. L’institut qui défend encore cette doctrine l’explique lui-même. (Présentation de la doctrine par le Clifford Hugh Douglas Institute.)

Une baisse d’impôt réduit un prélèvement sur le revenu. Elle ne crée pas, par elle-même, de monnaie. On peut la juger injuste, trop coûteuse ou mal financée. On peut démontrer qu’elle compromet des services ou qu’elle repose sur des économies imaginaires. Voilà des objections qu’il faut examiner. L’assimiler à un dividende monétaire parce que les deux promettent davantage de pouvoir d’achat relève toutefois d’une classification assez rudimentaire.

À ce compte, toute promesse d’améliorer le sort matériel des électeurs devient créditiste. Votre catégorie finit par accueillir presque toute la classe politique. Elle est spacieuse; son pouvoir explicatif l’est beaucoup moins.

Quant aux circonscriptions, comparer des géographies électorales peut révéler des continuités sociales. Cela ne suffit à établir ni l’identité des doctrines ni celle des motivations individuelles. Les idées politiques ne se transmettent pas automatiquement avec les numéros de lot du cadastre.

Onze mille dollars pour qui, exactement?

Vous écrivez que le PCQ promet de donner plus de 11 000 dollars à tous les citoyens. Or, son communiqué parle d’une économie estimée de 11 166 dollars en impôts et en taxes pour un ménage moyen, au cours d’un premier mandat. Un ménage, un mandat, des économies fiscales : trois précisions qui modifient sensiblement ce que vous présentez au lecteur. (Communiqué du PCQ sur son cadre financier.)

Cette estimation mérite évidemment d’être interrogée. Quels revenus suppose-t-elle? Quels ménages en profiteraient davantage? Quelles dépenses publiques seraient réduites en contrepartie? Voilà de quoi nourrir une critique économique. Transformer un scénario fiscal pour un ménage type en distribution universelle d’argent permet surtout de rendre votre comparaison plus commode.

Vous dénoncez une mystification statistique. On apprécierait que l’unité de mesure survive à la dénonciation.

Le mot « octroi » mérite aussi qu’on s’y arrête. À mes yeux, laisser au contribuable une plus grande part de son revenu ne constitue pas une largesse gouvernementale. Votre vocabulaire traite déjà cet argent comme la propriété naturelle de l’État, dont le citoyen attendrait charitablement la restitution. C’est une conception politique parfaitement discutable. Elle ne devrait pas se présenter comme une évidence comptable.

Réduire n’est pas abolir

Votre formule sur un État qui abolirait sa fonction publique est efficace. Le cadre financier du PCQ prévoit pourtant une réduction des effectifs par attrition et présente des scénarios qui excluent les employés de première ligne. Il projette encore environ 161 milliards de dollars de dépenses de portefeuille en 2030-2031. Ce sont les intentions et les prévisions du parti, dont la faisabilité reste à démontrer. (Cadre financier du PCQ, pages 5 et 49 à 51.)

On peut estimer que ces compressions fragiliseraient les services, que les économies numériques sont optimistes ou que les départs ne surviendraient pas aux bons endroits. Je souhaite précisément qu’on pose ces questions. Une colonne d’économies dans un document électoral ne garantit aucun résultat.

Mais pour contester une réduction d’effectifs, encore faut-il en examiner le périmètre. Le verbe « abolir » vous épargne ce travail en faisant disparaître les distinctions dont le débat aurait besoin. L’allitération est réussie; l’analyse peut encore être améliorée.

Thatcher mérite au moins une vérification

Vous réunissez Reagan, Thatcher et Trump dans une même phrase pour affirmer que leurs politiques ont multiplié les déficits. Ces gouvernements peuvent faire l’objet de critiques sévères. Encore faut-il distinguer leurs décisions, leurs contextes et leurs résultats.

Prenons Thatcher. Les séries officielles britanniques montrent un excédent du secteur public d’environ 1 % du PIB en 1988-1989, pendant son gouvernement. Cela ne résume évidemment pas son bilan, notamment social. Cela suffit néanmoins à montrer pourquoi votre formule générale exige davantage de travail qu’une procession de noms propres. (Office for National Statistics, tableau PSA5A, page 41.)

Pour établir un lien causal entre une politique et un déficit, il faut examiner les recettes, les dépenses et la conjoncture. Une baisse d’impôt sans maîtrise des dépenses peut creuser le déficit. Une dépense supplémentaire mal financée aussi. Je n’accorde aucune immunité budgétaire à un gouvernement parce qu’il se réclame du marché.

Vous réclamez qu’on parle de sujets complexes. Commençons par leur appliquer cette exigence.

Les drames sociaux ne tranchent pas le débat

Vous évoquez ensuite les femmes assassinées, les infrastructures vieillissantes, l’itinérance, les difficultés de la protection de la jeunesse et la crise du logement. Ces problèmes exigent des réponses. Leur gravité ne démontre cependant aucune des conclusions économiques qui précèdent.

Pour le logement, il faut notamment examiner les obstacles à la construction, les délais, les coûts et l’aide aux personnes vulnérables. En santé, il faut comparer les modes d’organisation selon leur capacité à soigner. Dans chaque cas, on devrait pouvoir discuter des moyens et mesurer les résultats sans que l’expression « concurrence » déclenche immédiatement l’ouverture du musée Camil-Samson.

Il faut aussi envisager que certaines interventions publiques fonctionnent mal, que certaines règles protègent des intérêts établis ou que des structures consomment des ressources qui seraient plus utiles ailleurs. Cela ne condamne pas toute intervention de l’État. Cela justifie qu’on puisse en remettre certaines en question.

La compassion oblige à se soucier des conséquences. Elle ne dispense personne de les démontrer. Votre inventaire des souffrances mérite mieux que de servir de point final à une discussion qui commence à peine.

Le dictionnaire et la démonstration

Vous nous offrez enfin trois mots rares et nous recommandez Usito, avec un détour par le choix entre le Québec et l’influence américaine. Je consulte volontiers un dictionnaire québécois. Il ne décidera malheureusement pas, à notre place, si une réforme est bien conçue. Une erreur économique peut parfaitement s’exprimer dans un français impeccable.

Je ne vous demande pas d’aimer Éric Duhaime, de partager mes convictions libérales ou d’approuver son cadre financier. Je vous demande de critiquer les propositions telles qu’elles sont formulées, puis de montrer où elles échouent. Le PCQ devra répondre de ses chiffres, de ses choix et de ses résultats. Votre texte doit répondre de ses comparaisons.

Vous nous avez appris « gabegie », « prévaricateur » et « concussionnaire ». Permettez-moi de contribuer au lexique avec un quatrième mot : amalgame. Mais est-ce que c’est un trait que le sociologue n’est plus un expert mais un militant? Que ça soit vous, Dupuis-Deri ou Mathieu Bock Côté, vous faites plus souvent de l’esclandre que d’observer la société sous une loupe.

Le mot est français. Le procédé, hélas, est universel.

Samuel Rasmussen

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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