Le contribuable est assez adulte pour acquitter la facture. Pour consulter le dossier qui la justifie, on lui demandera toutefois un peu de patience. Voilà une conception singulière de la participation citoyenne : votre contribution financière est obligatoire; votre accès à l’information demeure, lui, négociable.
Patrick Bellerose révélait que Québec avait signé, en décembre 2025, une entente protégeant les renseignements non publics échangés avec Ottawa et Alto. Selon son reportage, l’accord couvre notamment les notes, les études et les analyses, et lie les ministres comme les fonctionnaires. Il touche donc directement ce que nos représentants peuvent divulguer sur ce projet.
L’enjeu financier mérite qu’on s’y attarde. Pour son réseau entre Québec et Toronto, Alto avance une estimation préliminaire de construction de 60 à 90 milliards de dollars. Transports Canada précise que le financement proviendrait principalement du gouvernement fédéral, avec des contributions privées. Nous parlons d’argent prélevé sur le travail des citoyens et de choix qui engageront durablement les finances publiques.
La confidentialité a ses limites
Alto affirme que l’entente permet toujours aux parties d’exprimer leur opinion. Elle servirait à faciliter les échanges d’informations techniques préliminaires. Cette précision mérite d’être rapportée : présenter l’accord comme une interdiction absolue de critiquer serait aller au-delà de ce qui est établi. Reste une difficulté évidente : une critique perd de sa portée lorsque les documents qui permettraient de l’étayer demeurent confidentiels.
Je peux comprendre qu’une négociation exige certaines précautions. Des renseignements commerciaux, des données personnelles ou des discussions foncières peuvent appeler une protection. Encore faut-il expliquer ce qui doit rester secret, pendant combien de temps et pour quelle raison. La simple invocation d’une pratique courante ne dispense personne de justifier son application à un projet financé par la population.
Ce qui me dérange, c’est la facilité avec laquelle on semble accepter cette distance entre ceux qui décident et ceux qui paient. Le gouvernement du Québec représente des citoyens dont les intérêts peuvent différer de ceux du promoteur. Sa capacité à informer la population devrait peser lourd lorsqu’il négocie les conditions de son accès aux renseignements.
Le président de l’UPA, Martin Caron, a d’ailleurs refusé une offre d’accès aux documents assortie de confidentialité, explique le reportage de Bellerose. Il invoque sa responsabilité d’informer les producteurs qu’il représente. Cette préoccupation devrait aussi habiter les élus : recevoir de l’information peut être utile, mais encore faut-il pouvoir s’en servir pour rendre des comptes.
La question devient particulièrement concrète pour les propriétaires. L’UPA documente les risques de morcellement des exploitations, de perte d’accès aux champs et de perturbation du drainage. Une terre agricole est un outil de travail, un patrimoine et une propriété. Celui qui risque d’en perdre une partie mérite davantage qu’une assurance générale sur les bienfaits du progrès.
Rendre des comptes avant d’engager
Dans un investissement volontaire, chacun peut examiner les conditions, poser ses questions et refuser d’engager son argent. Le contribuable dispose de beaucoup moins de latitude. Cette contrainte devrait imposer aux gouvernants une exigence supérieure de transparence. Plus leur pouvoir d’engager nos ressources est grand, plus leur obligation de nous expliquer leurs décisions devrait être rigoureuse.
Alto soutient que les revenus des passagers devraient couvrir ses dépenses d’exploitation et d’entretien. La société précise toutefois qu’ils ne couvriraient pas les investissements initiaux ni tous les coûts du cycle de vie. Cette distinction compte. Un train peut équilibrer son fonctionnement tout en laissant une lourde dépense publique à financer. Les citoyens doivent pouvoir examiner les hypothèses derrière cette promesse.
Il faut donc rendre accessibles les analyses qui permettent de juger le projet : prévisions d’achalandage, scénarios de coûts, risques financiers et comparaison des solutions envisagées. Les éléments réellement sensibles peuvent faire l’objet de protections précises et justifiées. Les conclusions essentielles doivent pouvoir être discutées publiquement, assez tôt pour que cette discussion puisse encore modifier une décision.
Québec devrait également expliquer les limites de son engagement de confidentialité, les possibilités de divulgation et les conditions de son retrait. Une population informée doit pouvoir vérifier si ses représentants conservent les moyens de défendre ses intérêts. La confiance se construit dans cette possibilité de contrôle, y compris lorsque les questions deviennent embarrassantes pour les responsables du dossier.
Le principe doit tenir indépendamment du parti au pouvoir. Un gouvernement qui dénonce l’opacité lorsqu’il siège dans l’opposition devrait conserver les mêmes exigences une fois installé au conseil des ministres. Les citoyens n’ont pas à découvrir, à chaque alternance, que la transparence était surtout une promesse destinée à ceux qui n’avaient pas encore les clés des classeurs.
Je veux bien discuter de vitesse, de mobilité et de développement économique. Mais l’enthousiasme pour une infrastructure ne donne à personne un droit particulier sur notre argent ou sur nos propriétés. Avant de réclamer notre adhésion, les promoteurs et les gouvernements doivent d’abord nous permettre d’évaluer librement ce qu’ils proposent.
Qui veut engager l’argent des autres doit accepter que les autres regardent. Même lorsque leur regard dérange.
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