Dimanche dernier (le 22 mars), le Parti socialiste a conservé le contrôle de la ville de Paris malgré l’impopularité de la mairesse sortante Anne Hidalgo. Je me suis entretenu avec l’avocat et observateur de la scène politique française Ghislain Benhessa.
Ce dernier est Docteur en droit public, avocat et philosophe.
Simon Leduc : Le candidat du Parti socialiste a remporté les élections municipales de Paris malgré l’impopularité de la mairesse socialiste sortante Anne Hidalgo. Êtes-vous surpris par ce résultat?
Ghislain Benhessa : « Emmanuel Grégoire a facilement triomphé avec 51 % des voix. On s’attendait à une course serrée entre lui et Rachida Dati, la candidate de la droite. Au premier tour, la candidate de Reconquête Sarah Knafo a obtenu 10,40 % des voix. C’est un bon score pour le parti d’Éric Zemmour. Au deuxième tour, elle s’est désistée afin de ne pas barrer la route à la candidate du centre-droit. Elle a appelé ses électeurs à voter pour Rachida Dati. Alors, tout le monde pensait que cette dernière ferait un bon score malgré sa défaite. Or, le candidat socialiste a été élu maire de Paris avec 50,52 % des voix malgré le fait que la candidate des LFI Sophia Chikirou a obtenu quand même 12 % des voix. C’est une grosse victoire pour la gauche (le PS [avec les écologistes] et les LFI) qui a arraché 63 % des voix.
Donc, la candidate des Républicains a moins bien performé que prévu et on peut l’expliquer par deux facteurs.
Tout d’abord, Mme Dati a été ministre de la Culture sous le président Macron. Elle est clairement associée au macronisme. L’impopularité du président français a probablement nui à sa candidature.
D’autre part, la ville de Paris est clairement entrée dans une ère socialiste. Aujourd’hui, la sociologie de Paris est de gauche. Auparavant, il faut savoir que les Parisiens votaient à droite. Jacques Chirac a été maire de la métropole française et c’était un bastion du mouvement conservateur français dans les années 80 jusqu’au milieu des années 90. À Paris, c’est une gauche caviar et écologiste qui règne en maître. Également, il y a de plus en plus de logements sociaux et d’immigration dans cette cité. Le progressisme diversitaire est en position de force.
C’est pour cela que le Parti socialiste est très dominant dans cette métropole. »
Est-ce qu’Emmanuel Grégoire va poursuivre la même politique que l’ancienne mairesse socialiste?
Ghislain Benhessa : « Ce dernier a été le premier adjoint d’Anne Hidalgo lors de son passage à Paris. Il a été très loyal à la mairesse durant son règne. Celui-ci a un profil parfaitement compatible avec le socialisme français. Le nouveau maire a travaillé toute sa vie dans le milieu associatif. C’est un écologiste convaincu et il adhère aux idéaux de la gauche verte. C’est un disciple du socialisme contemporain qui est basé sur le milieu communautaire, l’écologisme et la diversité. Il se promène en vélo dans les rues de Paris. Par exemple, dimanche soir (22 mars), M. Grégoire a quitté son quartier général de campagne à vélo avec des militants écologistes.
D’autre part, il va continuer la politique progressiste de Mme Hidalgo. Durant son règne, elle a imposé une politique environnementale à ses concitoyens. L’ancienne mairesse est fière que Paris soit une des villes européennes les plus vertes. M. Grégoire va continuer la politique anti-voiture du PS avec un tarif de stationnement démesuré. La ville est basée sur la mobilité douce : la prédominance du vélo libre et les trottinettes électriques au détriment de la voiture à essence. De plus, il va faire construire d’autres logements sociaux. C’est une politique que le PS met en place depuis 2001.
Il faut savoir que l’inflation a explosé à Paris depuis 20 ans et le prix de l’immobilier est exorbitant. Sous le règne socialiste, la propreté et la sécurité sont deux des plus gros problèmes qui touchent directement la ville de Paris. Cette dernière est une cité impropre et où l’insécurité est florissante. Ce n’était pas la priorité de Mme Hidalgo et ce sera la même chose pour son successeur. »
Depuis quelques années, observez-vous une déchirure entre la métropole et les zones rurales françaises sur le plan politique?
Ghislain Benhessa : « Il faut savoir que 140 000 Parisiens ont quitté Paris depuis une décennie. Chaque année, des milliers de personnes abandonnent la métropole en faveur des banlieues et des zones rurales. On peut constater un mouvement d’exode qui existe réellement. La plupart des gens quittent Paris à cause de ses problèmes d’insécurité, de propreté et de drogues. C’est un phénomène qu’on peut observer dans toutes les métropoles occidentales. L’exode des familles de la classe moyenne va se poursuivre sous la nouvelle administration socialiste.
Le Rassemblement national est le premier parti politique de France à l’échelle du pays. Mais, ce dernier a obtenu un famélique 1,61 % à Paris. Ce parti de droite identitaire n’a pas vraiment fait campagne en terre parisienne. Le RN n’a pas fait de percée dans les grandes villes. Le parti de Marine Le Pen a quand même obtenu un bon score (42 %) à Marseille. Mais, cette formation politique n’a pas raflé de grandes cités du pays. Par contre, celle-ci a triomphé dans des petites et moyennes villes dans le sud de la France. Le RN a arraché Nice (357 737 habitants), et c’est Éric Ciotti qui est le nouveau maire. Il y a deux ans, ce dernier a quitté les Républicains afin de se rallier à Marine Le Pen. Le maire du RN de Perpignan Louis Aliot a facilement été réélu pour un deuxième mandat. Le RN a fait des gains, mais n’a pas été capable de conquérir une grande ville française.
Pour conclure, il y a une division entre les zones urbaines et rurales en France. Les élites françaises dominent Paris et les grandes villes. Le PS règne en maître dans ces territoires et la droite classique y est aussi présente. Tandis que les classes populaires des campagnes votent massivement pour le Rassemblemet national. Ce clivage risque de se poursuivre en vue des présidentielles de 2027. »


