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Le Livre bleu du PQ : moins Ottawa, mais plus d’État

Le nouveau Livre bleu du Parti Québécois a une grande qualité : il prend les Québécois au sérieux. Il tente de répondre aux vraies questions, pas seulement de faire vibrer le vieux réflexe identitaire à coups de slogans recyclés. Cela mérite d’être reconnu. Mais une fois cette politesse faite, il faut aussi dire l’essentiel : ce document promet la liberté, mais dessine surtout un État plus complet, plus dense, plus ambitieux, donc potentiellement plus lourd.

Le cœur du problème est là. Le PQ parle constamment de « liberté collective ». Or, en lisant le document, on comprend vite que cette liberté ne signifie pas d’abord moins de pouvoir sur les citoyens. Elle signifie surtout plus de pouvoir pour le gouvernement du Québec. C’est une différence fondamentale. Pour un libéral classique, la liberté n’est pas la capacité d’un État national de tout faire lui-même; c’est la capacité des individus, des familles, des entreprises et de la société civile de respirer sans se faire administrer jusqu’au dernier bouton de chemise.

Le Livre bleu prétend que l’indépendance serait « le plus grand exercice de réduction de la bureaucratie jamais mené ». Belle formule. Presque trop belle. Car dans les faits, le document annonce qu’il faudra maintenir les services essentiels, récupérer des fonctions fédérales, intégrer des fonctionnaires, créer des organismes, bâtir des capacités en matière de frontières, de passeports, de défense, de diplomatie, de monnaie, de régulation financière et de sécurité nationale. Autrement dit : on ne supprime pas nécessairement la bureaucratie; on la rapatrie, on la rebaptise, on lui met une fleur de lys dans le hall d’entrée, et on appelle ça de la liberté.

C’est peut-être moins Ottawa. Mais ce n’est pas automatiquement moins d’État.

Et c’est précisément là que le raisonnement péquiste devient glissant. Le PQ identifie souvent de vrais problèmes : le recul relatif du Québec dans le Canada, les tensions linguistiques, les chevauchements administratifs, les intrusions fédérales, l’absurdité de certaines structures canadiennes. Très bien. Mais il saute ensuite trop vite à la conclusion que la souveraineté serait le remède unique, presque magique. Or un problème réel ne valide pas automatiquement la solution la plus lourde.

Prenons l’économie. Le discours souverainiste aime présenter l’argent envoyé à Ottawa comme une immense cagnotte qui n’attendrait qu’à être récupérée. Mais un État ne récupère pas seulement des revenus; il récupère aussi des obligations. Les pensions, l’assurance-emploi, la dette, la défense, les services frontaliers, les systèmes informatiques, les représentations internationales, les ententes commerciales, les agences de surveillance, les tribunaux, les normes, les transitions administratives : tout cela a un coût. La vraie question n’est donc pas : « Combien Ottawa prend-il? » La vraie question est : « Combien coûtera l’État de remplacement, et sera-t-il plus petit, plus efficace, plus discipliné? »

Sur ce point, le Livre bleu reste beaucoup trop romantique.

Il y a aussi une contradiction idéologique. Le document veut se présenter comme au-dessus de la gauche et de la droite. Mais son imaginaire politique est clairement étatiste : il voit dans la centralisation nationale une forme naturelle d’efficacité. Il suppose qu’un seul centre de décision québécois sera préférable à deux centres de décision imparfaits. C’est possible dans certains cas. Mais ce n’est jamais automatique. La concurrence institutionnelle, les contrepoids et la dispersion du pouvoir peuvent aussi protéger les citoyens contre les excès d’un État trop sûr de lui-même.

Parce qu’un État « à nous » peut quand même être un État trop gros. Un fonctionnaire qui parle français n’est pas moins bureaucrate par magie. Une taxe nationale n’est pas moins lourde parce qu’elle est prélevée avec émotion. Une réglementation québécoise n’est pas automatiquement plus intelligente qu’une réglementation fédérale. Le nationalisme ne transforme pas le plomb administratif en or économique.

Le vrai angle mort du Livre bleu, c’est l’incitation. Il parle comme si le rapatriement des pouvoirs produisait naturellement de meilleurs choix. Mais pourquoi? Qu’est-ce qui empêcherait un Québec indépendant de reproduire les mêmes défauts que le Canada : clientélisme, subventions aux amis du régime, explosion des dépenses, capitalisme de connivence, fonction publique intouchable, réglementation écrite par les lobbys, fiscalité punitive pour ceux qui produisent? La souveraineté donne des outils. Elle ne donne pas la sagesse.

Le Québec n’a pas seulement besoin de choisir entre Ottawa et Québec. Il doit choisir entre deux conceptions de la liberté. La première dit : donnons plus de pouvoirs à notre État national. La seconde dit : limitons le pouvoir, peu importe le drapeau qui flotte au-dessus du ministère. Je choisis la seconde.

Le Livre bleu pose une bonne question : voulons-nous être libres de nos choix? Mais il évite la question encore plus importante : voulons-nous aussi être libres de notre propre État?

Parce que remplacer une bureaucratie lointaine par une bureaucratie nationale peut être politiquement satisfaisant. Mais ce n’est pas encore une révolution du Québécois libre. C’est seulement changer le logo sur la porte du même vieux Léviathan.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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