Il y a des textes qu’on lit pour comprendre une idée. Et il y a des textes qu’on lit pour comprendre une maladie morale. Le manifeste attribué au tueur de Montréal appartient à la deuxième catégorie.
Dans la version consultée du document, intitulé Manifesto of June 22nd, l’auteur ne se présente pas comme un meurtrier potentiel, ni comme un homme rongé par le ressentiment, mais comme un diagnosticien de l’Occident. C’est toujours comme ça que commencent les délires les plus dangereux : non pas par “je souffre”, mais par “j’ai compris ce que vous refusez tous de voir”.
L’enjeu d’actualité est grave. Montréal vient d’être frappée par une fusillade où un policier du SPVM, Mohamed Lamine Benredouane, un civil, Michael Mizrahi, et le tireur sont morts. Au moment d’écrire ces lignes, les autorités n’ont pas encore tout établi officiellement sur le mobile. Il faut donc être prudent. Mais le texte attribué au tireur, lui, parle assez fort. Il sent le mélange toxique : solitude masculine, idéologie incel, anti-capitalisme, misogynie, obsession sexuelle, victimisation politique et haine de la modernité.
Le manifeste prétend parler de la solitude des hommes. Voilà le piège. Parce que la solitude masculine existe réellement. L’isolement, la difficulté à créer des liens, la perte de repères, le déclassement, la misère affective : tout cela mérite mieux que les ricanements faciles. Une société qui répond à la détresse masculine par le mépris fabrique elle-même une partie du carburant de ses monstres.
Mais ce texte ne cherche pas à comprendre cette solitude. Il cherche à lui trouver des coupables.
C’est la différence essentielle. Il ne dit pas : “comment reconstruire des liens?” Il dit plutôt : “qui m’a volé ce qui m’était dû?” Et c’est là que l’affaire devient dangereuse. La solitude devient dépossession. Le rejet devient oppression. L’absence d’amour devient injustice historique. Puis, dans la tête malade, l’injustice devient permission morale.
C’est exactement ce que j’en retiens : le problème n’est pas qu’il parle de solitude masculine; le problème est qu’il transforme cette solitude en droit de créance sur le corps, le désir et l’attention des autres.
Le manifeste utilise un vieux réflexe très à gauche, mais pas seulement à gauche : si je souffre, c’est forcément que le système m’a trahi; si le système m’a trahi, je ne suis plus responsable; si je ne suis plus responsable, mes actes deviennent une réponse politique. On connaît cette gymnastique. Elle permet à n’importe quel raté existentiel de se déguiser en victime historique.
Dans ce cas-ci, l’auteur emprunte au vocabulaire anti-capitaliste. Il parle comme un pseudo-marxiste qui aurait remplacé la lutte des classes par la lutte sexuelle. Les femmes deviennent une classe privilégiée. Les hommes séduisants deviennent une aristocratie biologique. Le capitalisme devient la machine qui aurait libéré les femmes pour mieux humilier les hommes ordinaires. C’est Marx revu par un forum de sous-sol, avec une couche de biologie de comptoir et une bibliothèque mal digérée.
Ce n’est pas une pensée. C’est une comptabilité du ressentiment.
Il cite, il classe, il théorise, il donne à ses rancœurs une architecture. Mais l’érudition n’est pas la sagesse. On peut citer Spinoza et raisonner comme un adolescent humilié qui cherche un responsable cosmique à ses échecs. Le manifeste ne prouve pas que l’Occident est coupable. Il prouve qu’un homme peut transformer son incapacité à vivre en accusation contre l’univers.
Il y a là une leçon politique plus large. Le refus de la responsabilité personnelle, quand il devient idéologie, finit toujours par chercher des boucs émissaires. Chez certains, ce sera “les riches”. Chez d’autres, “les femmes”. Chez d’autres encore, “les immigrants”, “les Juifs”, “les Blancs”, “les hommes”, “le patriarcat”, “le capitalisme”, “la société”. Le vocabulaire change. Le mécanisme reste le même : je suis malheureux, donc quelqu’un me doit réparation.
Et quand la réparation imaginaire n’arrive pas, le ressentiment cherche une scène.
C’est pourquoi il faut résister à deux erreurs. La première serait de banaliser la solitude masculine. Elle est réelle, et une société qui ne sait plus intégrer ses hommes fragiles paiera toujours une facture. La deuxième serait d’accepter le chantage moral des idéologues de la victimisation totale. La souffrance explique parfois. Elle n’absout pas. Elle n’accorde aucun droit sur autrui. Elle ne transforme pas un individu en tribunal ambulant.
Le manifeste du tueur de Montréal n’est pas un grand texte politique. C’est le procès délirant d’un monde entier par quelqu’un qui refusait de commencer par lui-même.
Il faut donc le lire froidement. Pas pour lui donner de l’importance. Pas pour lui offrir la postérité qu’il cherchait peut-être. Mais pour reconnaître le poison : cette idée que l’individu n’est jamais responsable, que tout malheur intime doit être converti en faute collective, et que la réalité doit finir au banc des accusés parce qu’elle ne nous a pas donné ce qu’on voulait.
La solitude masculine mérite une réponse humaine. L’idéologie incel mérite une réponse ferme. Et la culture de l’excuse totale mérite d’être combattue partout où elle apparaît, qu’elle porte un chandail révolutionnaire, un masque réactionnaire ou une bibliographie de pseudo-intellectuel.
Le tueur ne voulait pas expliquer l’Occident. Il voulait faire de son rejet personnel une loi de l’histoire.
C’est peut-être cela, le cœur du manifeste : non pas une analyse de la modernité, mais l’autobiographie d’un homme qui a confondu sa blessure avec une révélation.
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Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.