La crise qui secoue actuellement le Parti travailliste britannique n’est pas seulement une crise de leadership. C’est le symptôme d’un phénomène plus profond que Stephen Harper avait déjà bien cerné dans Right Here, Right Now.
Harper l’avait identifié clairement : les partis traditionnels ont trop souvent traité avec condescendance les inquiétudes d’une partie de la population concernant l’immigration, l’identité nationale, la mondialisation, la sécurité ou encore les conséquences économiques de certaines politiques publiques, qu’il s’agisse de l’inflation, de la faible croissance, du chômage chez les plus jeunes ou du recul de la mobilité sociale.
Le résultat est prévisible : quand les citoyens ont l’impression que personne ne les écoute, ils cherchent d’autres porte-parole. C’est, entre autres, de cette façon que naissent les mouvements populistes.
Contrairement à l’analyse dominante, Harper ne voyait pas le populisme comme la cause première de la crise démocratique, mais comme le symptôme d’un vide de représentation. C’est un vide de représentation. Autrement dit, le populisme prospère lorsqu’une partie importante de la population a le sentiment qu’aucun parti traditionnel ne défend réellement ses intérêts ou ne prend ses préoccupations au sérieux.
Le cas britannique est particulièrement révélateur. Pendant des années, tant les travaillistes que les conservateurs ont esquivé certaines questions sensibles plutôt que de les affronter. Aujourd’hui, une part croissante de l’électorat se tourne vers Reform UK, convaincue que les partis historiques ne répondent plus à ses préoccupations. Qu’on voie ce parti comme un correctif démocratique ou comme une expression du populisme contemporain, sa croissance témoigne d’une perte de confiance envers les partis traditionnels.
Le paradoxe est cruel : les partis traditionnels prétendent souvent vouloir freiner le populisme tout en adoptant exactement les comportements qui l’alimentent. Plus ils refusent d’aborder certains enjeux, plus ils renforcent ceux qui promettent de le faire.
Harper lançait donc un avertissement aux partis conservateurs du monde occidental : s’ils abandonnent les préoccupations concrètes de leurs électeurs pour courir après l’approbation des élites médiatiques, universitaires ou bureaucratiques, ils ne sauveront pas le centre droit. Ils prépareront plutôt son remplacement par des mouvements plus radicaux. Il faut donc distinguer le fait d’aborder les préoccupations populaires du populisme lui-même. Ignorer certains enjeux par peur d’être associé au populisme ne fait pas disparaître ces enjeux ; cela laisse simplement le monopole de leur traitement aux mouvements populistes.
Cette leçon vaut autant pour la gauche que pour la droite. Aucun parti n’est à l’abri. Lorsqu’une formation politique cesse d’écouter ceux qu’elle prétend représenter, elle ouvre la porte à des alternatives souvent plus polarisantes, plus imprévisibles et parfois moins attachées aux institutions libérales.
La montée de Reform UK et les difficultés actuelles du Labour Party et du Conservative Party rappellent que le meilleur antidote au populisme n’est pas de dénoncer les électeurs qui y adhèrent. C’est de répondre sérieusement aux problèmes qui les poussent à chercher ailleurs.
Ce que révèle aujourd’hui le Royaume-Uni n’est pas une exception britannique. C’est une dynamique que l’on retrouve dans la plupart des démocraties occidentales.
Que doit en retenir le Canada ?
Mark Carney semble avoir compris qu’une partie importante de la population est préoccupée par le coût de la vie, la crise du logement, la stagnation de la productivité, l’immigration et le déclin relatif du niveau de vie canadien. Son discours est souvent calibré pour reconnaître ces inquiétudes.
Mais reconnaître un problème n’est pas la même chose que le résoudre.
C’est précisément là que l’avertissement de Harper devient encore plus pertinent. Si les solutions proposées reposent principalement sur davantage d’interventions gouvernementales, davantage de planification économique et davantage de dépenses publiques sans s’attaquer aux causes structurelles des problèmes, elles risquent de produire l’effet inverse de celui recherché. On obtient alors un soulagement politique à court terme… et l’aggravation des déséquilibres qui ont contribué aux difficultés actuelles.
Si les Canadiens constatent dans quelques années que le logement demeure inabordable, que la croissance économique reste faible, que les salaires stagnent et que les finances publiques se détériorent malgré les promesses de changement, le cynisme politique ne fera que croître.
Or, le cynisme est le terreau du populisme. Dans certaines fédérations, comme le Canada, il peut aussi alimenter des mouvements régionalistes ou indépendantistes lorsque les citoyens en viennent à croire que les institutions nationales sont incapables — ou refusent — de corriger les problèmes auxquels ils font face. On n’a qu’à observer la persistance du mouvement souverainiste québécois, la montée récente du sentiment autonomiste ou indépendantiste en Alberta et l’émergence de discours similaires en Saskatchewan pour constater que cette dynamique n’est pas purement théorique.
Le danger pour les partis traditionnels n’est pas seulement d’ignorer les préoccupations populaires. Le danger est aussi de reconnaître ces préoccupations tout en proposant des solutions qui échouent à les régler.
Lorsque les promesses se multiplient et que les résultats tardent à apparaître, la confiance s’érode. Et lorsque la confiance disparaît, les électeurs deviennent plus réceptifs aux formations politiques qui promettent des changements plus radicaux.
L’histoire récente de plusieurs démocraties occidentales montre que les mouvements populistes ne surgissent pas du vide. Ils apparaissent lorsque les partis traditionnels perdent leur crédibilité auprès d’une partie de la population.
Le vide politique : conséquence de la politique du vide
Le véritable choix n’est donc pas entre le populisme et le statu quo. Il est entre la réforme et le ressentiment. Lorsqu’un système politique cesse de produire des résultats, les électeurs finissent toujours par chercher ailleurs. Les mouvements populistes ne sont pas toujours la maladie ; ils sont souvent le symptôme d’une incapacité plus profonde des partis traditionnels à répondre aux citoyens qu’ils prétendent représenter.
La question n’est donc jamais de savoir si l’espace laissé vacant sera occupé. La question est de savoir par qui.

