Il y a quelque chose d’assez ironique dans le débat autour de la « ville 15 minutes ».
Pour certains, l’expression évoque une ville agréable où l’on peut trouver une épicerie, une pharmacie, un café, une école ou quelques services à distance de marche de son domicile. Pour d’autres, elle est devenue le symbole d’une volonté globaliste de contrôler les déplacements de la population et d’organiser jusque dans les moindres détails la manière dont nous devons vivre.
Comme souvent, la réalité est probablement moins spectaculaire.
Et surtout, en principe, les conservateurs et les libéraux classiques n’ont absolument aucune raison de s’opposer à l’idée que des gens puissent vivre dans une ville où leurs besoins quotidiens sont accessibles en quinze minutes. Si quelqu’un veut habiter au-dessus d’un commerce, marcher jusqu’à son épicerie et prendre l’autobus pour aller travailler, grand bien lui fasse.
La véritable question est plutôt celle-ci : avons-nous besoin de planifier la ville 15 minutes pour qu’elle existe?
J’ai un certain doute, pour ne pas dire un doute certain.
Après tout, les villes n’ont pas été inventées par des urbanistes.
Pendant une bonne partie de notre histoire, les quartiers se sont développés autour des besoins de leurs habitants (ou de la paroisse, dans certains cas). Des commerces apparaissaient là où il y avait suffisamment de clients. Des logements étaient construits là où il était rentable de les construire. Des ateliers s’installaient près de leurs travailleurs et de leurs fournisseurs. Des restaurants ouvraient là où les gens avaient envie de manger.
Personne n’avait besoin d’un grand plan directeur pour déterminer qu’une boulangerie pourrait être utile au coin de deux rues.
C’est d’ailleurs l’un des grands enseignements de la tradition libérale : une société complexe peut produire spontanément des ordres que personne n’a planifiés.
Friedrich Hayek avait particulièrement bien décrit ce problème. L’information nécessaire pour organiser efficacement une société est dispersée entre des millions d’individus. Le propriétaire connaît son terrain. L’entrepreneur connaît ses clients. Le commerçant connaît son marché. Le résident connaît ses besoins. Aucun fonctionnaire ne possède l’ensemble de ces informations.
Et pourtant, notre manière contemporaine de construire les villes repose souvent sur une quantité impressionnante de décisions prises à l’avance.
Cet usage est permis. Celui-là est interdit.
Ici, on peut construire un immeuble de quatre étages. Là, seulement deux.
Ici, il faut des cases de stationnement. Là, il faut respecter une marge de recul.
Ici, le rez-de-chaussée peut accueillir un commerce. Là, il doit rester résidentiel.
Ajoutez à cela les normes de construction, les normes architecturales, les contraintes environnementales, les règlements de lotissement, les procédures d’approbation, les règles concernant les enseignes, les dimensions minimales, les usages permis et les centaines d’autres prescriptions qui encadrent le développement immobilier.
Le paradoxe est assez savoureux.
On souhaite maintenant créer des quartiers où les commerces, les logements et les services sont rapprochés les uns des autres. Mais nous avons passé des décennies à séparer précisément ces usages par la réglementation.
On veut une ville plus dense, mais on limite la hauteur des bâtiments.
On veut davantage de logements, mais on limite les types de logements qu’il est possible de construire.
On veut des commerces de proximité, mais on détermine dans quels bâtiments ils peuvent exister.
On veut que les gens marchent davantage, mais on rend parfois illégal le type de quartier où marcher devient réellement pratique.
Peut-être que le problème n’est donc pas que le marché n’a pas réussi à construire la ville 15 minutes. Peut-être qu’on lui a simplement interdit de le faire.
Il faut toutefois aller encore plus loin.
Parce que lorsque la « ville 15 minutes » devient un objectif politique à atteindre plutôt qu’une possibilité offerte aux citoyens, elle entraîne inévitablement une tentation beaucoup plus grande : celle de remplacer les décisions décentralisées des individus par les décisions centralisées de la municipalité.
Et là commencent les problèmes.
Supposons qu’un conseil municipal décide qu’un secteur doit devenir un pôle commercial dense ou, encore, qu’une école secondaire doit être construite sur les terrains d’une piste de course qui ne sont pas desservis par les services d’utilité publique. Très bien.
Mais que se passe-t-il si les propriétaires ne veulent pas transformer leurs immeubles?
Que se passe-t-il si les entrepreneurs ne considèrent pas le projet comme rentable?
Que se passe-t-il si les citoyens préfèrent conserver leurs maisons?
Le planificateur se retrouve alors devant un choix.
Il peut accepter que son plan ne se réalise pas.
Ou il peut intervenir.
Il peut modifier le zonage. Subventionner certains projets. Financer des infrastructures. Acheter des terrains. Imposer certaines densités. Créer des incitatifs fiscaux. Réglementer davantage.
Et lorsque cela ne fonctionne toujours pas?
Il peut en ajouter encore.
Et éventuellement, dans certains cas, exproprier.
Ce n’est pas une question de mauvaise foi. Ce n’est même pas nécessairement une question de corruption.
C’est une conséquence assez logique de la planification.
Plus l’objectif collectif devient précis, plus les décisions individuelles deviennent des obstacles potentiels à sa réalisation.
Si je souhaite construire une ville où les gens peuvent vivre à quinze minutes de leurs besoins, je peux simplement permettre aux entrepreneurs et aux citoyens de construire ce type de quartier.
Le résultat sera incertain.
Certains quartiers seront très denses. D’autres beaucoup moins. Certains auront énormément de commerces. D’autres presque aucun. Certains seront adaptés à la marche. D’autres à l’automobile.
Mais si je veux garantir que la ville devienne une ville 15 minutes, je dois réduire cette incertitude.
Et pour réduire l’incertitude, je dois augmenter mon contrôle sur les décisions individuelles.
C’est là que plusieurs deviennent méfiants.
Pas parce qu’ils détestent les trottoirs.
Pas parce qu’ils veulent que tout le monde conduise un VUS.
Pas parce qu’ils considèrent qu’une épicerie située à 500 mètres de chez soi est une manifestation du municipalisme libertaire.
Mais parce qu’ils savent qu’une différence fondamentale existe entre permettre un résultat et ordonner un résultat.
Une municipalité pourrait, par exemple, décider de réduire considérablement les barrières réglementaires à la construction. Permettre davantage de logements. Autoriser plus facilement les commerces dans les secteurs résidentiels. Laisser les propriétaires convertir leurs bâtiments lorsque le marché le justifie. Réduire les exigences qui rendent certains projets impossibles ou trop coûteux.
Et ensuite, laisser les gens essayer.
Si la demande existe, des entrepreneurs saisiront l’occasion. Si elle n’existe pas, ils ne le feront pas.
C’est justement cette dernière possibilité qui dérange la planification centrale.
Le marché ne promet pas à l’urbaniste le quartier qu’il avait dessiné sur son plan.
Il promet quelque chose de beaucoup plus intéressant : la possibilité de découvrir ce que les gens veulent réellement.
Une ville véritablement dynamique n’est donc pas nécessairement celle qui possède le meilleur plan directeur.
C’est peut-être celle qui donne le plus de liberté à ses habitants pour modifier progressivement leur environnement.
Un propriétaire transforme son garage en logement.
Un entrepreneur ouvre une boulangerie.
Un immeuble de trois étages remplace une maison devenue désuète.
Un commerce ferme parce que personne n’en veut et un autre ouvre à sa place.
Un quartier se densifie. Un autre décline.
Et dix ans plus tard, personne ne peut vraiment expliquer exactement pourquoi la ville a pris cette forme.
C’est précisément ce qui est fascinant.
La ville est un ordre spontané.
Elle est le résultat de millions de décisions prises par des gens qui poursuivent chacun leurs propres objectifs.
Et c’est peut-être là le paradoxe ultime de la ville 15 minutes.
Si nous voulons réellement permettre aux gens de vivre à quinze minutes de leurs besoins, nous devrions peut-être commencer par leur permettre de construire la ville qui leur convient.
Pas leur expliquer à quoi elle doit ressembler.
Pas déterminer à l’avance où doit être le commerce, où doit être le logement et combien de personnes doivent vivre dans chaque secteur.
Et certainement pas croire qu’une poignée de personnes assises autour d’une table d’urbanisme possède suffisamment d’informations pour reproduire la complexité d’une ville entière.
La meilleure façon de construire une ville 15 minutes pourrait bien être de cesser de décider à l’avance de ce qui peut être construit à chaque minute de celle-ci.
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