Radio-Canada promettait ce mercredi soir le « débat décisif » de la campagne, l’ultime occasion pour les cinq chefs de « confronter leurs positions » et « d’approfondir leur vision ». Deux heures plus tard, la soirée avait peut-être surtout démontré autre chose : après trois débats des chefs, un débat économique et une multitude d’entrevues, le rendement démocratique de l’exercice commence sérieusement à décroître.
De l’information ou de la télévision?
Le ton était donné dès le premier thème. Avant de parler de santé, Radio-Canada diffuse des témoignages sur les heures passées à l’urgence, le manque de spécialistes, la santé mentale et les personnes âgées. Puis Patrice Roy embraye sur un bambin retrouvé dans un campement de sans-abri. Plus tard, une citoyenne raconte son incapacité à obtenir un médecin malgré son inscription à un GMF.
Humaniser un enjeu est légitime. Mais à répétition, le procédé devient lourd. Chaque grand problème semble devoir être précédé de sa dose d’émotion avant que puisse commencer la discussion politique. À mes yeux, Radio-Canada a ici emprunté au registre sensationnaliste : l’anecdote tragique devient l’antichambre obligatoire de la politique publique. Le malheur illustre admirablement un problème; il n’en démontre ni l’ampleur ni la solution.
Et pendant ce temps, des questions autrement plus ingrates attendaient : combien coûte la mesure? Qui la met en œuvre? Dans quel délai? Quels sont les arbitrages? Comment mesure-t-on son succès?
Patrice Roy débordé par son propre format
Patrice Roy avait pourtant formulé une règle admirablement simple : les chefs pourraient débattre à cinq, « mais pas tous en même temps ». Il ajoutait qu’il pourrait retirer les micros.
La phrase a mal vieilli.
À plusieurs reprises, le débat ouvert s’est transformé en cacophonie. Les interventions se chevauchaient, les répliques s’empilaient et Roy paraissait débordé par un format qu’il devait précisément maîtriser. Le problème n’était pas qu’il intervienne, puisqu’un modérateur doit intervenir. C’était qu’il ne parvenait pas toujours à imposer une discipline suffisamment constante pour que l’échange demeure intelligible.
Un élément mesurable mérite également d’être relevé. On remarque que sur le compteur final de Radio-Canada que Paul St-Pierre Plamondon avait obtenu 23 min 44 s de parole contre 17 min 53 s pour Éric Duhaime : 5 min 51 s d’écart. Cela ne prouve pas à lui seul un traitement partisan, mais lorsqu’un diffuseur chronomètre les participants, presque six minutes de différence entre deux chefs méritent certainement une explication.
Cinq chefs, cinq machines à réciter
Les candidats ne sont pas sortis indemnes de l’exercice non plus. Au troisième débat, chacun connaît désormais son texte, celui de ses adversaires et probablement la réplique qui suivra sa propre réplique.
Duhaime revient à la taille de l’État, aux 47 milliards de réductions de dépenses et à ses baisses d’impôts. Ghazal revient aux services publics et à un État plus interventionniste. Milliard ramène les enjeux vers l’économie et les services. Fréchette défend son bilan et ses mesures familiales. St-Pierre Plamondon rattache plusieurs enjeux à son projet politique et national.
Les différences sont réelles. Le problème est qu’elles étaient déjà connues.
La rhétorique elle-même finit par ressembler à une soupe de campagne : « les familles », « les Québécois », « nos services publics », « le changement », « l’économie », « agir ». Le vocabulaire est étonnamment pauvre pour des gens qui demandent à gouverner une société de neuf millions d’habitants. Parler simplement est une vertu. Répéter vingt fois les mêmes abstractions n’en est pas une.
Trois débats, est-ce vraiment mieux que deux?
La recherche invite d’ailleurs à la prudence lorsqu’on attribue aux débats une capacité magique de transformer l’électorat. Des travaux canadiens ont constaté que ces rendez-vous peuvent parfois modifier les comportements électoraux, mais d’autres montrent qu’ils renforcent souvent des attitudes préexistantes. Une étude expérimentale menée auprès d’électeurs québécois a également montré que l’identité partisane constitue un puissant filtre dans l’évaluation de la performance des chefs.
Beaucoup regardent aussi un débat avec leur candidat déjà en tête. L’un verra une brillante réplique là où son voisin verra une esquive. Et combien iront ensuite ouvrir les programmes, comparer les cadres financiers et vérifier les chiffres lancés avec aplomb pendant 35 secondes?
C’est pourtant là que se trouve l’essentiel.
La démocratie à l’heure du clip
Le débat moderne possède enfin une autre fonction : fabriquer du contenu. Une petite phrase réussie devient un extrait sur X. Une interruption devient un Reel. Une hésitation devient un TikTok. Les équipes politiques n’attendent même plus la fin de l’émission pour découper la soirée.
Cela favorise naturellement la formule courte plutôt que le raisonnement long. Une politique publique exige des hypothèses, des arbitrages et des nuances. Un clip exige une phrase.
Après plusieurs débats, le paradoxe devient assez cruel, nous voyons de plus en plus les candidats débattre, mais nous ne les entendons pas nécessairement penser davantage.
Ce dernier rendez-vous n’était donc pas inutile. Il a encore exposé des différences réelles et quelques contradictions. Mais Radio-Canada voulait « approfondir » les visions des chefs.
À ce stade de la campagne, approfondir aurait peut-être nécessité moins d’anecdotes lacrymales, moins de slogans, moins de cacophonie et beaucoup plus de questions commençant par deux mots terriblement peu télégéniques :
Comment, exactement?
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