Christine Fréchette voulait accomplir au Québec le tour de magie réussi par Mark Carney à Ottawa : remplacer un chef usé, repeindre la devanture, prononcer trois fois le mot « changement » et convaincre l’électeur que le parti au pouvoir venait miraculeusement de passer dans l’opposition à lui-même. Le problème, c’est que Carney a conduit les libéraux à la victoire en 2025. Fréchette, elle, ressemble davantage à Kim Campbell : l’héritière chargée de sourire devant les décombres avant que les électeurs ne viennent fermer le chantier.
Élue cheffe de la CAQ avec 57,9 % des voix le 12 avril, puis assermentée première ministre le 15 avril 2026, Fréchette promettait un « vent nouveau » et « un autre style de leadership ». Il fallait surtout beaucoup de vent pour disperser l’odeur laissée par le gouvernement Legault.
Christine Fréchette : le changement, mais avec les mêmes factures
Fréchette ne peut pourtant pas jouer à l’étrangère arrivée par hasard dans la salle des machines. Elle a été ministre de l’Immigration, puis ministre de l’Économie et de l’Énergie. Elle était donc assise à la table où l’on transformait les milliards publics en billets de loterie industrielle.
Le rapport de la Vérificatrice générale sur la filière batterie a examiné une période couvrant notamment son passage à l’Économie. Sur 2,2 milliards de dollars d’aides autorisées dans les dossiers étudiés, 1,9 milliard avait été versé; environ 700 millions avaient déjà été comptabilisés en dépenses, provisions pour pertes et aides non remboursables. Quatre entreprises s’étaient placées sous la protection de leurs créanciers, deux projets avaient été suspendus ou abandonnés et trois avaient subi d’importants dépassements de coûts. Voilà pour la « forte économie » : l’État choisit les gagnants, puis le contribuable découvre qu’il avait acheté les billets perdants.
Et comme si la filière batterie n’avait pas suffisamment refroidi les ardeurs, le dernier conseil des ministres avant les élections a autorisé près de 268 millions de dollars d’aides à cinq entreprises, dont 25,6 millions en subventions à Ubisoft. Le prétendu changement caquiste consiste donc à remplacer le chéquier de Legault par le même chéquier, mais avec une nouvelle signature.
Même spectacle avec l’immigration. La CAQ ferme le Programme de l’expérience québécoise, Fréchette promet de le ressusciter pendant la course à la chefferie, puis son gouvernement le réactive pour deux ans. Ce parti ne gouverne pas : il essaie successivement toutes les positions afin de vérifier laquelle provoque le moins de huées.
Une barque que même l’équipage abandonne
Avant son arrivée, plusieurs figures importantes avaient déjà annoncé leur départ : Christian Dubé, Geneviève Guilbault, Sonia LeBel, André Lamontagne, Suzanne Roy, Jonatan Julien, Caroline Proulx, Éric Caire et d’autres encore. Puis l’hémorragie s’est poursuivie sous Fréchette. Le 4 juin, l’opposition recensait 40 élus caquistes ne souhaitant pas se représenter, dont dix annonces en neuf jours. Jean Boulet et Mathieu Lacombe ont ensuite ajouté leurs noms au manifeste d’évacuation.
À la CAQ, on appelle cela avoir « le vent dans les voiles ». Sur le Titanic aussi, l’air circulait très bien après la collision.
La chimère caquiste arrive au bout de sa courte vie
La CAQ devait dépasser le vieux duel entre le PQ et le PLQ. Elle a plutôt fabriqué un hybride réunissant leurs pires défauts : du PQ, elle a repris le nationalisme administratif, les interdictions symboliques, la méfiance envers le marché et la manie de confondre identité nationale et règlement gouvernemental; du PLQ, elle a récupéré le capitalisme de connivence, les subventions aux grandes entreprises, la bureaucratie gestionnaire, les projets informatiques ruineux et l’art de gouverner comme si l’argent public poussait derrière l’hôtel du Parlement.
Elle a même ajouté sa spécialité : promettre simultanément la rigueur et les chèques, la réduction de l’État et de nouveaux programmes, moins d’immigration puis davantage, un troisième lien puis un autre troisième lien. La CAQ n’est pas une coalition; c’est un buffet idéologique où chaque électeur trouve quelque chose à détester.
Le plus récent sondage Pallas Data place la CAQ à 19 %, derrière le PQ à 31 % et le PLQ à 27 %. Qc125 ne lui projette actuellement que quatre sièges, avec une fourchette allant de zéro à dix-huit.
Kim Campbell avait hérité d’un Parti progressiste-conservateur épuisé avant de le voir tomber à deux sièges en 1993, tout en perdant elle-même sa circonscription.
Christine Fréchette voulait être la Mark Carney du Québec. Elle risque plutôt de devenir la Kim Campbell de la CAQ : non pas la fondatrice d’un nouveau régime, mais la liquidatrice polie d’un parti qui avait promis de remplacer le PQ et le PLQ, avant de devenir leur enfant le plus dispendieux.
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