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Pourquoi le Québec peine à parler d’idées

Il y a quelque chose de fascinant dans les universités d’été organisées en France ou ailleurs, comme celle du Campus du Laissez-nous faire. Pendant quelques jours, des économistes, des historiens, des philosophes, des juristes, des entrepreneurs et quelques responsables politiques se réunissent pour discuter d’idées avec de simples citoyens.

Pas de stratégie électorale. Peu de slogans. Encore moins de petites phrases destinées aux réseaux sociaux. On y parle de concurrence, de droit, d’histoire économique, de monnaie, d’urbanisme, d’éducation ou d’environnement avec une profondeur qui semble presque anachronique à notre époque.

En observant ce type d’événement, une question s’est imposée à moi : pourquoi le Québec ne possède-t-il pas son équivalent?

Je crois que la réponse est plus profonde qu’on le pense. Nous ne manquons pas seulement d’organisations. Nous avons progressivement remplacé le débat sur les politiques publiques par un débat sur les personnalités.

Après tout, quel est le commentaire que l’on entend dans presque toutes les discussions politiques?

« J’irais prendre une bière avec ce gars-là. »

Cette phrase paraît anodine. Pourtant, elle révèle beaucoup. Nous jugeons souvent davantage les personnes que les institutions qu’elles proposent de réformer.

Le Québec n’a pourtant jamais manqué d’intérêt pour la politique. Au contraire. Les campagnes électorales occupent une place immense dans notre espace médiatique. Les chroniqueurs commentent quotidiennement les intentions des chefs, les stratégies des partis, les sondages, les faux pas ainsi que les gains ou les pertes de popularité.

Mais lorsqu’il s’agit de discuter sérieusement des mécanismes d’une réforme fiscale, des modèles de financement de l’éducation, des règles de zonage qui limitent la construction de logements ou encore de l’organisation de notre système de santé, les espaces deviennent soudainement beaucoup plus rares.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre aimer la politique et aimer les politiques publiques.

La première s’intéresse aux acteurs.

La seconde s’intéresse aux mécanismes.

La première demande qui remportera la prochaine élection.

La seconde cherche à comprendre pourquoi certains systèmes scolaires réussissent mieux que d’autres, pourquoi certaines villes construisent davantage de logements ou pourquoi certaines économies innovent plus rapidement.

J’ai parfois l’impression que le Québec excelle dans la première discipline, mais néglige la seconde.

La politique est devenue un spectacle permanent dans lequel on parle abondamment des acteurs, mais relativement peu du scénario.

Cette personnalisation transforme également la manière dont sont organisés les événements publics. Lorsqu’un colloque est annoncé, la première question est souvent : « Qui sera présent? » Beaucoup plus rarement demande-t-on : « Quelles idées seront débattues? »

Les invités deviennent l’attraction principale plutôt que les sujets eux-mêmes.

C’est probablement ce qui explique pourquoi plusieurs événements québécois donnent l’impression de recycler constamment les mêmes intervenants.

Les critiques pointent souvent du doigt l’IEDM, comme si celui-ci exerçait une forme de monopole intellectuel dans les milieux libéraux. Pourtant, cette interprétation me semble passer à côté du véritable problème.

L’IEDM n’est pas omniprésent parce qu’il empêcherait d’autres organisations d’exister.

Il est omniprésent parce qu’il existe relativement peu d’institutions dont la mission consiste à produire, année après année, des travaux sur les politiques publiques et à faire émerger une relève.

Le même phénomène existe d’ailleurs dans d’autres milieux.

Les organisations syndicales invitent souvent leurs chercheurs habituels, notamment ceux de l’IRIS.

Les groupes environnementaux se tournent vers Équiterre, Greenpeace ou Vivre en Ville.

Les partis politiques sollicitent leurs intellectuels de confiance.

Le véritable problème n’est donc pas qu’il existe des réseaux.

Le problème est qu’il en existe trop peu. Il s’agit possiblement d’un effet secondaire de notre petite population et de notre amour du consensus mou.

Autrement dit, le Québec n’a pas un problème de diversité des invités comme tel.

Il a un problème de production des invités.

C’est ici que la comparaison avec la France, ou même avec les États-Unis, devient particulièrement intéressante.

Les universités d’été françaises ne sont pas apparues spontanément. Elles reposent sur un immense écosystème intellectuel construit depuis plusieurs décennies. Il existe, aux États-Unis, des institutions comme PragerU, la Foundation for Economic Education ou le magazine Reason, qui font la même chose.

On y retrouve des maisons d’édition spécialisées ou indépendantes, des revues, des fondations, des centres de recherche indépendants, des associations étudiantes, des instituts de formation et une multitude d’organisations consacrées à des sujets très précis.

Une université d’été n’est finalement que la partie visible de cet iceberg.

Pendant quelques jours, ces réseaux se rencontrent.

Mais ils existent déjà le reste de l’année.

Au Québec, nous essayons parfois de construire directement le sommet de l’iceberg sans avoir développé ce qui devrait normalement se trouver sous la surface.

Nous possédons plusieurs universités. Nous avons des médias traditionnels et « alternatifs ». Nous avons des partis politiques relativement bien organisés.

En revanche, nous avons peu de corps intermédiaires intellectuels capables de faire le pont entre ces trois univers. Et il y a très peu de gens qui sont capables de naviguer entre ces trois univers…

Il existe peu d’institutions dont la mission est de réfléchir, de vulgariser, de publier, de débattre et, surtout, de former une relève.

Nos meilleurs chercheurs produisent des articles scientifiques destinés à leurs pairs. Les médias recherchent des chroniqueurs capables de réagir rapidement à l’actualité. Les partis politiques recrutent des stratèges.

Entre ces trois univers, il reste relativement peu d’espace pour celui qui souhaite simplement réfléchir, vulgariser, publier et débattre d’idées pendant vingt ans.

Pourtant, c’est précisément ce type de parcours qui alimente les grandes traditions intellectuelles.

Hayek n’est pas devenu Hayek grâce à un argument publié sur les réseaux sociaux.

Milton Friedman n’a pas bâti son influence en participant à des panels électoraux.

Leurs idées ont circulé parce qu’elles étaient portées par des institutions capables de les diffuser, de les critiquer, de les enseigner et de former une nouvelle génération.

Nous souffrons également d’une certaine impatience.

Nous voulons que chaque débat débouche rapidement sur une victoire politique.

Or, les idées fonctionnent selon un calendrier beaucoup plus lent.

Construire une culture intellectuelle demande parfois une génération entière.

Cela implique d’accepter que certaines conférences ne réunissent que cinquante personnes.

Que certains ouvrages ne se vendent qu’à quelques centaines d’exemplaires.

Que certains étudiants deviennent des chercheurs dans quinze ans plutôt que des vedettes médiatiques dans quinze semaines.

Cette logique paraît peu rentable à court terme.

Elle est pourtant essentielle à long terme.

Le paradoxe est que le Québec regorge de talents.

Nos universités forment d’excellents économistes, juristes, historiens, philosophes, ingénieurs et spécialistes des politiques publiques.

Mais ces personnes demeurent souvent dispersées ou en quasi-exil, comme Pierre Desrochers ou Vincent Geloso, qui font carrière ailleurs sans être vraiment pleinement acceptés ici.

Créer une université d’été québécoise ne consiste donc pas simplement à réserver une salle de conférence et à inviter quelques conférenciers connus.

Il faut d’abord créer les conditions qui permettront, dix ans plus tard, de compter sur suffisamment de chercheurs, d’essayistes, de jeunes universitaires, d’entrepreneurs et de praticiens pour alimenter naturellement ce type d’événement.

Autrement dit, une université d’été devrait être l’aboutissement d’un écosystème, et non son point de départ.

Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir pourquoi le Québec n’a pas son Laissez-nous faire.

La véritable question est de savoir pourquoi notre écosystème produit si peu d’organisations capables de survivre pendant plusieurs décennies tout en formant continuellement de nouveaux penseurs.

Tant que cette question demeurera sans réponse, nous continuerons probablement à voir les mêmes visages circuler d’un colloque à l’autre. Non pas parce qu’ils monopolisent le débat, mais parce qu’ils sont encore trop peu nombreux à avoir derrière eux des institutions capables de faire émerger une relève.

Une université d’été est un indicateur de la santé intellectuelle d’une société. Elle révèle l’existence d’un réseau vivant de chercheurs, d’essayistes, d’entrepreneurs, d’étudiants et de citoyens qui souhaitent approfondir leurs idées sans être constamment ramenés aux querelles partisanes.

Le Québec possède les talents nécessaires pour bâtir un tel réseau.

Ce qui lui manque encore, ce sont les institutions, les traditions… et surtout la patience.

Car le véritable défi n’est peut-être pas d’organiser un campus l’été prochain.

Il est de construire, dès aujourd’hui, les conditions qui rendront ce campus inévitable dans vingt ans.

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Francis Hamelin
Francis Hamelin
Francis Hamelin, #MakeThePLQLiberalAgain, est membre des Trois Afueras et écrivain amateur. Technicien en génie mécanique et industriel, il s'intéresse particulièrement aux politiques publiques, l'économie et à la productivité des entreprises et des individus.

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