Il aura donc fallu attendre 2026 pour que les gouvernements provinciaux découvrent une idée révolutionnaire : un Canadien devrait pouvoir acheter un produit canadien fabriqué dans une autre province canadienne.
Le 21 juillet, les premiers ministres de neuf provinces ont signé une entente permettant la vente directe de boissons alcoolisées d’une province à l’autre. Les consommateurs pourront commander du vin, de la bière ou des spiritueux directement auprès de producteurs situés ailleurs au Canada. Huit provinces commencent dès maintenant à mettre leur système en place, tandis que la Colombie-Britannique prévoit le faire pour tous les types d’alcool d’ici février 2027. Le Québec et le Yukon, qui avaient participé au protocole initial, ne sont pas encore signataires de l’entente définitive, mais affirment préparer leur adhésion.
Présentée comme « historique », l’annonce mérite certainement d’être saluée. Mais elle devrait surtout provoquer une question embarrassante : pourquoi fallait-il une entente historique pour accomplir ce qui aurait dû être parfaitement normal depuis 1867?
Des frontières imaginaires dans un même pays
Les provinces canadiennes ne sont pas des pays étrangers. Elles ne battent pas leur propre monnaie, ne conduisent pas leur propre politique commerciale internationale et ne disposent pas de postes douaniers à leurs frontières.
Elles appartiennent au même État fédéral, au même espace économique et, en principe, au même marché national.
Pourtant, pendant des décennies, un Québécois pouvait commander plus facilement certains produits provenant de France, d’Italie ou des États-Unis qu’une bouteille fabriquée par une petite distillerie albertaine ou un vignoble néo-écossais.
Nos gouvernements signaient des accords de libre-échange avec la planète entière tout en maintenant des murs réglementaires entre Montréal, Toronto et Halifax.
Même la Constitution paraît pourtant assez claire. Son article 121 prévoit que les produits provenant d’une province doivent être « admis en franchise » dans les autres provinces.
Au fil du temps, les administrations ont néanmoins construit un véritable archipel de monopoles, de permis, de majorations, de restrictions de livraison et d’exceptions réglementaires. Pas toujours des tarifs douaniers au sens classique, certes, mais suffisamment d’obstacles pour rendre le commerce interprovincial inutilement compliqué.
Le résultat est un fédéralisme où les gouvernements parlent constamment d’unité nationale tout en administrant leurs économies comme une collection de petites principautés jalouses de leurs revenus.
Le consommateur sous tutelle
Dans un pays libre, un adulte devrait pouvoir acheter légalement une bouteille produite légalement par une entreprise canadienne et se la faire livrer à son domicile.
Il ne devrait pas avoir besoin que neuf premiers ministres, plusieurs ministres, des sociétés d’État et une armée de fonctionnaires négocient pendant des années pour déterminer si cette transaction peut être tolérée.
Le véritable obstacle n’a jamais été géographique. Il était politique.
Les monopoles provinciaux n’aiment pas perdre le contrôle des circuits de distribution. Les gouvernements n’aiment pas risquer une diminution de leurs majorations. Et les bureaucraties, une fois installées, finissent toujours par présenter leur propre existence comme une nécessité de sécurité publique.
Ottawa affirme avoir supprimé les obstacles fédéraux à la vente interprovinciale d’alcool. Le reste du travail appartenait donc aux provinces, qui avaient initialement promis une mise en œuvre pour mai 2026. Même cette échéance a été dépassée, alors que la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante dénonçait encore, quelques jours avant celle-ci, le peu de progrès concret réalisé.
Un premier verre, pas encore la liberté
Cette entente constitue un progrès réel pour les consommateurs et surtout pour les petites brasseries, distilleries et maisons vinicoles, qui pourront enfin atteindre directement une clientèle nationale.
Mais ne sabrons pas immédiatement le champagne bureaucratique.
Le Canada conserve encore de nombreuses barrières à la circulation des biens, des services et des travailleurs. Statistique Canada estime que leur élimination complète pourrait, à terme, accroître le produit intérieur brut de 92 à 200 milliards de dollars.
L’accord sur l’alcool ne représente donc pas l’aboutissement d’une grande révolution libérale. Il constitue simplement la correction tardive d’une absurdité.
Nous ne devrions pas remercier éternellement les gouvernements lorsqu’ils consentent enfin à retirer une entrave qu’ils avaient eux-mêmes imposée.
Dans un pays véritablement libre, le commerce entre citoyens n’a pas à être négocié comme un traité de paix entre puissances étrangères.
Les provinces ne sont pas des pays.
Et une bouteille canadienne ne devrait jamais avoir besoin d’un passeport.

