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L’affaire Jason Arday

N’importe qui ayant fréquenté assidûment les réseaux sociaux la dernière semaine a probablement entendu parler de Jason Arday, professeur noir et autiste de sociologie de l’éducation à l’Université de Cambridge, qui a démissionné en pleine controverse autour d’accusations de plagiat concernant plusieurs de ses travaux universitaires. Ces travaux l’avaient conduit, à 37 ans, à devenir le plus jeune professeur noir de l’histoire de Cambridge. Un modèle de réussite en matière de diversité.

Le 5 août, Cambridge annonce l’ouverture d’une enquête sur ses qualifications et son parcours. Le même jour, Arday annonce sa démission, précisant qu’elle ne constituait pas un aveu de culpabilité, mais une réaction à la pression grandissante.

Le 12 août, Cambridge annonce une enquête indépendante sur sa nomination et son parcours. Quelques jours plus tard, Arday est retrouvé mort à son domicile, dans des circonstances rapportées comme un suicide.

Une tragédie, en somme.

Peu importe l’ampleur réelle des fautes qui pourraient éventuellement lui être reprochées, la mort est une sanction beaucoup trop lourde pour celles-ci.

Mais comment en sommes-nous arrivés là?

Les premières interrogations

L’histoire ne commence pas à Cambridge.

Arday obtient son PhD en éducation à la Liverpool John Moores University en 2015. Sa carrière progresse rapidement : professeur associé à Durham en 2019, professeur de sociologie de l’éducation à Glasgow en 2021, puis professeur à Cambridge en mars 2023. À 36 ans, il est déjà présenté comme l’un des plus jeunes professeurs du Royaume-Uni.

Plus on monte dans l’échelle universitaire, plus la visibilité augmente. Et avec elle, normalement, l’examen du travail scientifique.

C’est justement en 2023 que les premières interrogations documentées apparaissent. Deux universitaires travaillant aussi dans le domaine de la sociologie de l’éducation, David Harris et Martyn Hammersley, soulèvent auprès d’Arday et de Cambridge des préoccupations concernant des similitudes textuelles dans un article publié en 2018.

Rien qui, en soi, ne constitue une condamnation. Les erreurs, les mauvaises citations et les problèmes éditoriaux existent dans le monde académique. Ils sont fréquents et peuvent être corrigés.

La réaction d’Arday est toutefois plus conflictuelle. Il rejette la démarche de Harris comme une tentative de le « démanteler » en raison de son travail sur le racisme et le capacitisme et lui demande de ne plus le contacter, évoquant la possibilité que de futurs contacts constituent du harcèlement.

Puis il retire l’article.

Ce retrait ne constitue évidemment pas une preuve de plagiat. Mais il ne fait pas disparaître les interrogations. Au contraire, Harris et Hammersley élargissent leur examen à l’ensemble de sa production scientifique.

Arday explique alors à sa responsable, Hilary Cremin, que l’article avait été écrit durant une période difficile de sa vie, marquée notamment par des problèmes de santé mentale et des expériences de racisme.

On peut entendre cette explication tout en posant une question légitime : pourquoi ne pas simplement corriger ce qui pouvait l’être?

L’enquête qui ne sera jamais publiée

La suite se déroule largement dans l’ombre.

Harris et Hammersley collaborent avec Jack Grove, journaliste à Times Higher Education. En 2025, une enquête substantielle prend forme, portant notamment sur des similitudes textuelles dans la thèse de doctorat de 2015 et plusieurs publications. Le dossier fait plusieurs dizaines de pages et est examiné par des chercheurs spécialisés dans l’intégrité scientifique.

Grove contacte ensuite Arday pour lui donner la possibilité de répondre.

La réponse passe par les avocats.

L’enquête de Times Higher Education ne sera finalement pas publiée à ce moment-là en raison du risque juridique qu’elle représente désormais.

Il faut donc attendre 2026.

Et c’est là que l’ironie devient difficile à manquer.

Celui qui finit par mettre l’affaire sous les projecteurs est Nathan Cofnas, chercheur en philosophie extrêmement controversé pour ses positions sur la race et l’intelligence, lui-même au centre de controverses universitaires. Un autoproclamé « réaliste racial » ou, pour reprendre l’ironie qui s’impose, « réellement raciste ».

Autrement dit : il aura fallu qu’un homme dont les propres positions raciales sont profondément contestées mette publiquement en lumière les accusations visant Arday pour que celles-ci prennent une ampleur considérable.

Pourquoi a-t-il fallu attendre un raciste pour que l’on regarde sérieusement ces allégations?

Au-delà du plagiat

Certaines affirmations attribuées à Arday concernant son parcours et ses expériences personnelles ont, elles aussi, été remises en question : certaines histoires de racisme n’ont pas pu être confirmées par les enquêtes disponibles, tandis que plusieurs exploits présentés comme exceptionnels ont également fait l’objet d’interrogations.

Je ne prétends pas savoir où se situe exactement la vérité dans chacun de ces épisodes.

Mais le phénomène mérite réflexion.

Certains éléments peuvent, vus rétrospectivement, évoquer ce qu’on appelle communément la mythomanie : une tendance pathologique à produire des récits embellis ou fictifs, parfois jusqu’à brouiller la frontière entre ce qui est imaginé et ce qui est réel.

Bien sûr, je ne suis pas psychiatre. Rien ne permet d’établir qu’Arday souffrait d’un tel trouble, et il serait irresponsable de poser un diagnostic rétrospectif.

Mais lorsqu’elle existe réellement, la mythomanie dépasse largement le simple mensonge intéressé. Elle peut devenir une prison : la personne construit une toile de récits qui finit par contrôler sa vie. Les mécanismes peuvent être profonds : besoin de reconnaissance, faible estime de soi, désir de correspondre à l’image que l’on veut projeter.

Et si, derrière certains éléments du parcours d’Arday, il y avait aussi une vulnérabilité psychologique que personne n’avait suffisamment envisagée?

Il s’était lui-même comparé, de façon troublante et prophétique, au mythe d’Icare lors d’une allocution en 2023.

« Ai-je volé trop près du soleil? », s’était-il demandé.

Sauf qu’à l’inverse d’Icare, averti de la fragilité de ses ailes par son père Dédale, Arday n’a peut-être jamais été suffisamment encouragé à s’interroger sur les siennes.

Puis, lorsqu’elles ont commencé à fondre, il s’est retrouvé seul et sans soutien psychologique adéquat, au centre d’une tempête médiatique et politique.

Il avait beaucoup d’atouts pour réussir. Peut-être lui manquait-il simplement quelque chose dont n’importe quel être humain peut avoir besoin : un soutien psychologique.

Le fragile symbole de la réussite de la diversité

Nous avons tendance à expliquer les trajectoires individuelles par l’identité : noir, blanc, homme, femme, autiste, neurotypique, privilégié, marginalisé.

Parfois avec les meilleures intentions.

Et le problème n’est pas de reconnaître l’influence de ces facteurs. Le racisme existe. La neurodivergence peut influencer une trajectoire. Les discriminations peuvent réellement façonner une vie.

Mais ces explications ne peuvent pas constituer toute l’histoire.

Les défenseurs d’Arday ne prétendaient évidemment pas qu’il était infaillible. La question est plutôt de savoir si, à force d’interpréter ses difficultés principalement à travers son identité et les structures sociales qui l’entouraient, nous avons suffisamment envisagé une autre possibilité : celle d’une vulnérabilité psychologique individuelle.

Reconnaître le racisme ou la neurodivergence n’exclut pas la fragilité psychologique. Les trois peuvent parfaitement coexister et même s’influencer.

Jason Arday n’était pas seulement noir. Il n’était pas seulement autiste. Il n’était pas seulement un symbole de diversité.

C’était un homme, avec ses ambitions, ses contradictions, ses réussites, ses erreurs et ses fragilités.

Peut-être qu’à force de vouloir comprendre les obstacles qu’il rencontrait à travers sa race et sa neurodivergence, nous avons oublié qu’il pouvait aussi être simplement vulnérable.

Pas parce qu’il était noir. Pas parce qu’il était autiste. Mais parce qu’il était humain.

Et c’est peut-être la leçon la plus triste de toute cette affaire.

Car Arday ne sera probablement pas le dernier à qui nous ferons cela tant que nous ne comprendrons pas le caractère profondément déshumanisant de réduire quelqu’un à son identité raciale ou neurobiologique, même lorsque cette réduction est faite avec les meilleures intentions.

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