DAVID CHABOT | Ça brasse quand même sur la planète en ce moment, de l’Ukraine à la Syrie, en passant par la Géorgie, le Yémen ou même la traditionnellement très stable Corée du Sud. Ce ne sont pas toutes des guerres, mais clairement il y a un schisme dans le statu quo qui fait réfléchir.
Comme dit la célèbre citation parfois attribuée à Clausewitz, il est toujours mieux d’être un guerrier dans un jardin qu’un jardinier sur un champ de bataille. Pas besoin d’être un grand philosophe pour comprendre ce qui est dit dans cette phrase pleine de sens : Mieux vaut être équipé pour gérer le trouble que de se retrouver Gros-Jean comme devant avec les mains vides et l’ennemi aux portes.
Le Canada l’a quand même facile sur le plan de la défense. Un océan nous sépare de toutes les menaces possibles, rendant une éventuelle invasion complètement impraticable sur le plan logistique. En plus de cet avantage géographique incontournable, notre voisin et principal partenaire est le boss de la cour d’école, ce qui décourage encore plus les pulsions de conquête des Rocheuses.
Je vais encore citer Clausewitz sommairement en disant que la guerre, c’est le prolongement violent de la politique. Avoir une bonne armée et des capacités d’intervention déterminantes, ce n’est pas seulement beau sur papier, mais ça permet d’être dans le mix, comme dirait l’autre philosophe bien connu.
Le Donald a bien des défauts, mais il a su mettre en lumière (de façon, disons, peu diplomatique) comment le monde occidental, et le Canada en particulier, vit dans une totale dissonance cognitive par rapport à la défense. Le fameux 2% de dépenses militaires, c’est plus un slogan de vente de l’OTAN qu’une réalité sur le terrain si on exclut le géant américain.
La défense, pas comme un stand de hot-dog
Le sujet est bien connu et documenté, mais l’armée canadienne souffre d’un manque chronique de matériel. Le processus d’approvisionnement des Forces est brisé et crée un risque immense en cas de conflit.
Prenons le cas classique des sous-marins canadiens. En 1998, le gouvernement canadien mené par Jean Chrétien fait l’acquisition de quatre sous-marins usagés de classe Victoria des mains du gouvernement britannique. À l’époque, on parle de défense territoriale et d’augmenter la capacité de patrouille dans le Grand Nord. En réalité, le gouvernement libéral en faisait l’acquisition pour se libérer d’une certaine pression liée au sous-financement de l’armée (tiens donc!).
On connait la suite. Le NCSM Chicoutimi a pris feu en 2011, coûtant la vie à un marin. Généralement, les rafiots sous-marins sont à quai plus de 90% du temps, en réparation ou en manque de personnel. Un seul équipage a pu lancer une torpille dans un exercice en 2012. Pour quatre navires qui ont coûté collectivement plusieurs milliards, c’est décevant.
Les CF-18 sont aussi un exemple de gestion de bout de chandelle au Canada. Bien que les équipes d’entretien fassent des miracles pour en garder un pourcentage opérationnel en tout temps, nos vénérables jets multirôles approchent l’âge des CHSLD, alors que certains aéronefs ont plus de 30 ans d’âge opérationnel. Il a même fallu acheter une fin de ligne australienne pour se garder une réserve de pièces en backup comme la disponibilité n’est plus assurée dans le neuf. On affiche 76 CF-18 sur la liste opérationnelle du pays, mais combien pourraient vraiment décoller en cas de conflit?
Je pourrais vous en citer encore des tonnes. Pensons aux CH-148 Cyclone qui ne finissent pas d’arriver pour remplacer les très vieux Sea Kings. On peut aussi parler des frégates canadiennes plus souvent en cale sèche que sur les vagues océaniques. Les LAV sont aussi sujets à de nombreux problèmes malgré la relative simplicité de l’équipement.
Bref, niveau quincaillerie au Canada, c’est dissiscile, comme dirait l’autre.
Pas juste une affaire de quincaillerie
Je fais moi-même le sophisme d’allier la défense à la quincaillerie, mais il y a beaucoup plus que ça à considérer. La défense canadienne saigne pour plusieurs raisons, et pas seulement parce que le moteur ne part pas quand on tourne la clé.
Les processus d’approvisionnement sont pratiquement éternels et hautement politiques. J’ai parlé des F-35 plus haut, mais rappelons rapidement l’histoire pour illustrer le point. En 2006, on commence à considérer le remplacement des CF-18 déjà vieillissant. Le programme de l’OTAN du F-35 est prometteur et Stephen Harper annonce l’acquisition de 65 F-35. L’affaire est ketchup!
Bien non. Le gouvernement Harper se fait critiquer sévèrement pour un supposé manque de transparence dans le processus d’approvisionnement, notamment par rapport à l’absence d’appel d’offres pour évaluer d’autres options. L’acquisition du F-35 était le seul choix logique à ce moment, s’enchâssant dans la chaîne logistique d’un programme d’aéronef qui regroupait plus de 20 pays, mais la machine veut ses processus.
On critiquait aussi que l’annonce de l’acquisition des jets n’affichait que le 9G$ de coûts directs, mais ne considérait pas les 45G$ de coûts indirects en entretien sur la durée de vie utile des avions. Les libéraux ont mis le feu au dossier pour faire mal paraître (en surface, du moins) le gouvernement Harper.
En 2015, le gouvernement nouvellement élu de Justin Trudeau suspend le processus pour repartir en appel de proposition et évaluer les autres options, comme le Super Hornet ou le Eurofighter. Là, nous dit-on, ce sera transparent, honnête et crédible.
En 2022, on fini par acheter… 88 F-35 qui seront livrés à partir de quatre ans plus tard au coût de 16G$.
Ainsi, le processus d’acquisition, qui est viré hautement politique, aura débuté en 2006 et se terminera en 2032. En aura eu besoin de 26 ans pour renflouer totalement notre flotte d’avions de chasse.
Étiré ça à l’ensemble des besoins des Forces et on n’est pas sorti de l’auberge.
La gestion tue la gestion
Pour ajouter aux problèmes matériels, le Canada a de grandes difficultés à recruter suffisamment de soldats pour maintenir sa force régulière à un niveau opérationnel acceptable.
Un ami a joint la Navy canadienne en 2018 parce qu’il rêvait de commander un navire de guerre. Il a fait son basic en 2019, mais il est resté assis sur le banc pendant trois ans, le temps de trouver suffisamment de recrus et de formateurs pour lancer une nouvelle cohorte d’officiers de la marine.
Les scandales sexuels récents ont aussi entaché le commandement militaire. Une autre amie a joint l’armée pour devenir ingénieure, mais elle a vécu des choses inacceptables que le commandement n’a pas su gérer correctement. Elle a quitté, écœurée, les Forces avant la fin de son contrat pour protéger sa santé mentale.
En réaction à tout ça, le gouvernement Trudeau a eu pour stratégie de forcer l’inclusion dans les Forces avec une vision DEI qui a fait beaucoup de dégât dans le moral des troupes. Pour endiguer certains cas de comportements inacceptables, on a adouci la discipline et accepté bien des choses qui n’ont rien à voir avec la défense. On valorise l’affirmation LGBTQ de façon parfois malaisante en public.
Comprenez-moi bien. Être gai, lesbienne ou transgenre n’est pas un critère de rejet pour l’armée. Le courage et la compétence n’ont rien à voir avec ce qu’on fait de nos organes et bien des hommes et des femmes homosexuelles de grande valeur ont payé le prix pour défendre notre liberté. Toutefois, valoriser l’unicité de chaque individu plutôt que la conformité dans une organisation plus grande que soit même mène invariablement en un effondrement de la discipline et l’esprit de corps. C’est ce qu’on voit actuellement.
Enfin, notons que, comme partout ailleurs dans l’administration publique fédérale, le nombre de hauts fonctionnaires (ou l’équivalent militaire) a explosé dans les Forces sous le pouvoir de Justin Trudeau. On notait par exemple qu’il y a maintenant 145 officiers généraux dans les Forces, 16 de plus qu’en 2021. L’armée canadienne, tous services confondus, compte environ 65 000 soldats, ce qui fait un ratio d’encadrement extrêmement élevé. Lorsqu’on compare ce même ratio avec ce qui se fait ailleurs dans le monde, ça devient rapidement gênant, surtout considérant l’utilisation famélique de nos Forces à travers le globe. Par comparaison, le corps des Marines compte seulement 80 officiers généraux pour une force de près de 200 000 personnes largement mieux équipés qu’ici!
Pas seulement au Canada, quand même
Depuis la fin de la Guerre froide, on nous parle constamment de récupérer les dividendes de la paix (peace dividend). Depuis la chute du Mur, on est détendus sur la planète puisque, bien qu’on parte parfois en guerre contre les barbus au Moyen-Orient, la vraie guerre mondiale conventionnelle ou nucléaire n’était plus vraiment une crainte partagée.
Ça change rapidement avec la montée en force du nouveau bloc de l’est, ou en tout cas l’alliance qui se raffermit constamment entre la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. On pourra débattre longtemps de leur force militaire affichée par rapport à leur capacité réelle, mais la vérité c’est qu’une guerre ouverte avec ces alliances demanderait énormément de ressources.
Depuis l’appel au contrôle du complexe militaro-industriel par Dwight D. Einsenhower à la fin de son mandat en 1960, on approche l’approvisionnement militaire différemment. L’industrie de l’armement est vue négativement et on tente souvent de juguler son influence dans le débat public. Entendre les PDG de Boeing ou de Lockheed Martin parler des besoins d’approvisionnement en missiles ou en drones, ça sonne ‘’Je veux booster le prix de mes actions en bourse’’.
Cependant, il faut considérer que la nature de l’armement a changé drastiquement depuis la dernière Grande Guerre mondiale. En 1941, quand les États-Unis ont déclutchés pour s’armer dans le sens du monde, on a demandé à Ford d’arrêter de faire des voitures pour faire des tanks et à General Electric de changer son outillage pour faire des canons au lieu des frigidaires. On pouvait se permettre ce changement, puisqu’à ce moment, on construisait avec les mains et les machines en travaillant le métal.
Aujourd’hui, tout est question de microchips, de guidage GPS et de blindage réactif. On aura beau demander à Kaven de changer ses méthodes de travail dans sa shop de plomberie, on ne fera pas plus de missiles Hellfire pour autant. La main-d’œuvre doit être hautement qualifiée et les usines prennent des années à construire, exigeant des milliards en capitaux.
En fait, c’est inquiétant au point où, dans un élan de transparence rarement vu aux États-Unis, le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan a révélé la semaine dernière que le pays manquerait rapidement de munitions dans le cas d’une guerre avec la Chine. C’est un angle inconfortable, mais qui se révèle avec le manque de capacité de fournir des armes en Ukraine à un rythme suffisant pour contenir la Russie elle-même passablement affaiblie.
Il faut savoir que les États-Unis ont toujours eu comme politique de pouvoir mener deux guerres majeures sur des fronts séparés en tout temps. Le géant américain a toujours prévu que l’Europe, le Moyen-Orient ou le Pacifique pouvaient s’enflammer et c’est pourquoi ils ont prévu de nombreux dépôts d’armement avancés dans les régions sensibles. On vise à pouvoir déployer rapidement une force d’intervention et d’envoyer le reste de la cavalerie (avec son approvisionnement) quelques semaines plus tard.
Affirmer publiquement qu’on va manquer de munitions est préoccupant. La transition d’une économie civile à celle de guerre n’est pas simple et un combat qui déboule contre une alliance qui ne s’est pas préparée convenablement pourrait rendre une victoire supposément assurée de l’OTAN pas mal plus difficile à obtenir qu’on le pense.
On fait quoi?
Tout ça peut paraître bien abstrait puisqu’on a la chance de ne pas avoir été en guerre totale depuis plusieurs générations. Certes, le Canada a été un acteur important et compétent en Afghanistan et les forces spéciales, comme le JTF-2, sont hautement sollicités à travers la planète. En revanche, les grands déploiements contre un ennemi compétent et organisé datent de très longtemps.
On ne se souhaite jamais la guerre, mais il faut préparer le jardin en conséquence quand même. Le plan du gouvernement Trudeau est d’amener les dépenses militaires du Canada à 2% de son PIB d’ici… 2032. Ça représentera plus ou moins un investissement doublé par rapport à aujourd’hui, soit environ 40G$ de plus annuellement à ce moment.
En contrepartie, on lance de nombreux programmes fédéraux, qui empiètent souvent sur les champs de compétences provinciales. Dans les dernières années, le gouvernement fédéral a fait le choix de lancer un programme d’assurance dentaire et un autre de garderie pour l’ensemble du pays. L’amalgame de toutes ces initiatives dépasse largement ce qui manque pour avoir une armée qui inspire la fierté.
Tout ça, c’est donc une question de choix. On fait consciemment le choix d’être insignifiants sur le plan géopolitique, d’avoir un prolongement de notre pouvoir politique diminué auprès de nos partenaires, pour une vision interventionniste du gouvernement dans nos vies.
C’est gênant considérant notre histoire militaire somme toute glorieuse. Le Canada n’a jamais perdu une guerre et, quand il était impliqué dans un conflit, la compétence et le courage de ses soldats ont été invariablement soulignés. De Vimy à la Normandie en passant par la Corée ou Panjwayi, nos soldats n’ont reculé devant rien.
Espérons qu’Ottawa saura retrouver ce même courage et supportera ses soldats à la hauteur de leur mérite.


