Le premier ministre Mark Carney a annoncé le 5 mai 2026 la nomination de Louise Arbour au titre de 31e gouverneure générale du Canada. La nomination a été approuvée par le roi Charles III sur recommandation du premier ministre, conformément aux conventions constitutionnelles. Mme Arbour, âgée de 79 ans, succède à Mary Simon.
Le parcours de Louise Arbour
Née à Montréal, Louise Arbour est diplômée en droit de l’Université de Montréal. Elle a été admise au Barreau du Québec en 1971, puis à celui de l’Ontario en 1977, et a débuté sa carrière comme chercheuse à Osgoode Hall Law School, à l’Université York, où elle s’est aussi engagée comme militante des libertés civiles.
Sa carrière judiciaire l’a menée à la Cour suprême de l’Ontario (1987), à la Cour d’appel de l’Ontario (1990), puis à la Cour suprême du Canada (1999), où elle a siégé jusqu’en 2004, participant notamment à des décisions marquantes en droit criminel et en application de la Charte. Elle a quitté la Cour suprême pour occuper, de 2004 à 2008, le poste de haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, où elle a défendu les droits des personnes dans des contextes où, selon ses propres termes lors de la conférence de presse, « le silence était préféré par les plus puissants. »
Sur la scène internationale, Mme Arbour s’est distinguée à titre de procureure en chef des tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, nommée par le Conseil de sécurité des Nations Unies en 1996. Sous sa direction, le Tribunal pénal international pour le Rwanda a rendu la première condamnation pour génocide depuis l’adoption de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide en 1948. En 1999, elle a également signé l’acte d’accusation du président serbe Slobodan Milošević pour crimes contre l’humanité et violations des lois de la guerre. La jurisprudence établie sous son mandat a aussi reconnu pour la première fois que la violence sexuelle peut constituer une composante du génocide et un crime contre l’humanité.
Au pays, on lui doit deux rapports d’enquête d’envergure : l’un, en 1995, sur les conditions d’incarcération des femmes à la Prison des femmes de Kingston ; l’autre, déposé en 2022, sur l’inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes, comportant 48 recommandations. Le premier ministre Carney a indiqué lors de la conférence de presse que 47 de ces 48 recommandations sont actuellement en cours de mise en œuvre, notamment par le truchement du projet de loi C-11 sur la justice militaire, toujours devant le Parlement.
Pourquoi ce choix?
La nomination du gouverneur général relève constitutionnellement du seul jugement du premier ministre, qui soumet une recommandation au souverain ; la Couronne l’approuve formellement, mais n’intervient pas dans le processus de sélection. Il n’existe pas de processus indépendant de sélection balisé par la loi pour ce poste, à la différence d’autres nominations par le gouverneur en conseil.
M. Carney a justifié publiquement son choix en invoquant la conviction d’Arbour — documentée sur plus de cinq décennies de carrière — que nul individu et nul État ne se trouve hors de portée de la loi. Des sources gouvernementales citées par Le Nouvelliste indiquent que le premier ministre cherchait un profil comparable à celui de l’ex-gouverneur général David Johnston : quelqu’un qui connaît en profondeur le fonctionnement des institutions canadiennes et qui préfère s’éloigner des projecteurs. Sur le plan symbolique, la nomination tranche également avec le mandat de Mary Simon : Mme Arbour est parfaitement bilingue et issue du milieu juridique.
La nomination n’a toutefois pas fait l’unanimité. En 2008, à la Chambre des communes, l’ancien ministre fédéral Vic Toews avait vivement critiqué le bilan de Mme Arbour à la tête du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de la personne, lui reprochant notamment d’avoir appliqué un standard jugé déséquilibré à l’endroit d’Israël, un État démocratique et allié du Canada, en le plaçant sur un pied d’égalité avec des régimes autoritaires. Des observateurs proches du milieu conservateur lui avaient également reproché d’avoir critiqué les politiques antiterroristes des démocraties occidentales dans le contexte post-11 septembre, une posture perçue comme proche de la rhétorique anti-occidentale de certains États membres de l’ONU. Plus récemment, Howard Anglin, ex-chef de cabinet adjoint de Stephen Harper et ex-chef de cabinet de Jason Kenney, a réagi négativement sur les réseaux sociaux à l’annonce de la nomination.
Les fonctions du poste
La gouverneure générale est la représentante du souverain canadien au pays et exerce, au quotidien, la quasi-totalité des attributions constitutionnelles de la Couronne. Ses responsabilités parlementaires comprennent la convocation, la prorogation et la dissolution du Parlement, la lecture du discours du Trône et l’octroi de la sanction royale aux projets de loi. Elle est également commandante en chef des Forces armées canadiennes, nommée chancelière de l’Ordre du Canada et d’autres distinctions honorifiques, et représente le Canada lors de visites officielles au pays et à l’étranger.
Un contrepouvoir constitutionnel discret, mais réel
Si les fonctions protocolaires et honorifiques constituent la majeure partie des activités visibles de la gouverneure générale, le rôle comporte une dimension constitutionnelle déterminante qui demeure, dans la plupart des circonstances, invisible. C’est le gouverneur général qui doit s’assurer, en toutes circonstances, que le gouvernement du Canada est constitué, maintenu en poste et, le cas échéant, démis conformément au droit et aux conventions constitutionnelles.
Cette prérogative a une portée concrète : dans les situations de gouvernement minoritaire, de prorogation du Parlement ou de crise constitutionnelle, le gouverneur général dispose du pouvoir, rarement exercé, mais réel, de refuser un conseil du premier ministre ou de confier la formation d’un gouvernement à un autre chef. Ce rôle constitue l’un des principaux contrepouvoirs formels au sein du régime parlementaire canadien : il crée un mécanisme de frein à la concentration du pouvoir exécutif entre les mains du premier ministre, en assurant que les conventions constitutionnelles s’appliquent à tous, indépendamment de la conjoncture politique. Pour assumer cette responsabilité, M. Carney a explicitement insisté, lors de la conférence de presse, sur le fait que le rôle exige un « jugement sûr, une connaissance approfondie du droit et un engagement indéfectible envers la loi. »


