Il existe un phénomène politique fascinant : celui du dirigeant qui quitte le pouvoir sans jamais vraiment quitter la scène. Officiellement, il est parti. Son successeur a été choisi, les affiches ont été changées, les stratèges ont repeint les murs et tout le monde explique que commence désormais une nouvelle époque. Puis, quelques mois plus tard, l’ancien chef réapparaît derrière un lutrin comme si personne ne lui avait expliqué le concept même de succession. Appelons cela la Joe-Bidenisation de la société : cette incapacité à comprendre que, parfois, le meilleur service qu’un ancien dirigeant puisse rendre à son camp consiste simplement à disparaître quelque temps.
François Legault vient d’en offrir une démonstration presque caricaturale. Mercredi, il est réapparu publiquement aux côtés de Christine Fréchette lors de la présentation de Geneviève Pettersen comme candidate dans L’Assomption, son ancienne circonscription. Et pas n’importe quelle candidate : Pettersen est probablement, idéologiquement, la candidature la plus à gauche de toute la nouvelle cuvée « caquiste », elle qui a déjà critiqué vertement la CAQ sur le racisme systémique et affiché des positions nettement plus progressistes que celles du parti sur plusieurs enjeux.
Voilà donc déjà tout le paradoxe de l’opération Fréchette : tenter de faire oublier la vieille CAQ en recrutant un nouveau visage qui, il n’y a pas si longtemps, critiquait précisément certaines des positions emblématiques du gouvernement Legault. Puis, au moment même où l’on présente cette candidate comme le symbole du renouvellement, on fait revenir François Legault pour défendre son propre bilan.
Difficile d’inventer meilleure métaphore. À une journée du déclenchement des élections…
Toute cette opération servait pourtant à tourner la page
Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, Christine Fréchette essaie précisément de faire comprendre aux Québécois qu’une nouvelle administration est née. Le changement n’est même plus subtil : le parti est officiellement enregistré comme « Équipe Christine Fréchette – Coalition avenir Québec », le nom de la nouvelle cheffe passant désormais devant celui de la formation politique.
Autrement dit, on essaie de faire table rase de près de huit années de gouvernement caquiste sans évidemment renier complètement le bilan. Une opération de renouvellement qui rappelle d’ailleurs les limites que nous avions déjà soulignées à la formation du premier cabinet Fréchette. C’est une opération marketing classique : conserver les réalisations jugées populaires, jeter les casseroles dans le coffre et présenter Christine Fréchette comme le visage d’une CAQ renouvelée.
Et le recrutement de Geneviève Pettersen participe exactement à cette transformation. Lorsqu’une formation autrefois bâtie autour de François Legault va chercher l’une des personnalités les plus naturellement associées à la gauche progressiste parmi ses nouvelles candidatures, le message est assez clair : on ne veut plus seulement changer de chef. On cherche à changer la perception même de ce qu’est la CAQ.
On peut trouver l’exercice artificiel, mais politiquement, il possède au moins une logique. François Legault était devenu un boulet électoral. Le parti change donc d’emballage, de ton, de chef, de candidats et même pratiquement de nom afin de convaincre les électeurs qu’ils ne voteraient pas exactement pour le gouvernement qu’ils ont vu gouverner depuis 2018. Reste que le changement de génération affiché par Christine Fréchette ne signifie pas nécessairement un changement de logiciel politique.Le parti change donc d’emballage, de ton, de chef, de candidats et même pratiquement de nom afin de convaincre les électeurs qu’ils ne voteraient pas exactement pour le gouvernement qu’ils ont vu gouverner depuis 2018.
Et là, quel idiot a dit oui au retour de François Legault derrière un lutrin?
Même les belles-mères du PQ faisaient mieux
Le Québec connaît pourtant très bien le phénomène des anciens chefs incapables de faire complètement le deuil de leur vie politique. Le Parti québécois a longtemps traîné ses propres « belles-mères », ces anciens premiers ministres et chefs qui revenaient régulièrement commenter les choix de leurs successeurs, rappeler leurs exploits ou distribuer les conseils depuis les gradins. Lucien Bouchard et Bernard Landry ont chacun, à leur manière, continué d’occuper une partie de l’espace politique après leur départ.
Mais la situation actuelle est encore plus absurde. Parce que Christine Fréchette ne cherche pas simplement à succéder à François Legault. Toute sa stratégie électorale repose en partie sur la nécessité de créer une rupture avec lui. On ne dépense pas des mois à repeindre une maison pour ensuite inviter l’ancien propriétaire à venir expliquer aux visiteurs pourquoi la vieille décoration était finalement extraordinaire.
François Legault, lui, n’en démord manifestement pas. À peine sorti de la vie politique active, le voilà qui revient expliquer que le bilan de ses deux mandats était meilleur qu’on le prétend. Et Fréchette lui ouvre la porte, lui prête la scène et se retrouve ensuite à défendre elle aussi l’héritage dont sa propre stratégie de communication tente pourtant de se distancier.
Alors, pourquoi avoir essayé de changer de marque?
Trump devait pourtant être le nouveau scénario
L’ironie devient encore plus grande lorsqu’on regarde la stratégie choisie par le gouvernement depuis quelques semaines. Avec la nouvelle crise commerciale avec les États-Unis, Christine Fréchette possède enfin l’occasion rêvée de déplacer l’élection ailleurs que sur le bilan des huit dernières années. Le gouvernement multiplie les interventions sur les tarifs américains, les entreprises québécoises menacées et la nécessité de « protéger » l’économie. Cette posture s’inscrit directement dans l’escalade commerciale où Trump taxe, Carney riposte et Fréchette campe sur ses lignes rouges.
Politiquement, le scénario est évident : ne parlons plus des huit années de la CAQ; parlons de Donald Trump, de l’incertitude économique et de Christine Fréchette qui défend le Québec dans la tempête. C’est probablement le meilleur terrain électoral que la CAQ pouvait espérer après des années d’usure du pouvoir.
Et quelques jours plus tard, que fait-on?
On ressort François Legault.
Non seulement on le ressort, mais on lui offre un lutrin pour rappeler précisément ce que la nouvelle marque « Équipe Christine Fréchette » devait permettre de reléguer au second plan : le bilan Legault.
Tout cela pendant qu’à côté de lui se trouve Geneviève Pettersen, probablement la candidate qui symbolise le mieux jusqu’où Fréchette est prête à déplacer et à redéfinir politiquement la CAQ pour tourner la page.
Il faut presque admirer l’incohérence.
D’un côté : nouvelle cheffe, nouveau nom, nouveaux visages, candidate franchement plus à gauche que la CAQ traditionnelle, nouvelle communication et crise commerciale permettant de changer complètement le sujet.
De l’autre : François Legault qui ressort de sa retraite pour venir expliquer aux Québécois pourquoi les huit dernières années étaient formidables.
La Joe-Bidenisation, c’est peut-être cela au fond. Des dirigeants tellement habitués à être indispensables qu’ils ne reconnaissent plus le moment où leur présence devient contre-productive. Mais le plus inquiétant, politiquement, n’est même pas que François Legault souhaite revenir sous les projecteurs.
C’est que, quelque part dans l’entourage de Christine Fréchette, quelqu’un a pensé que c’était une bonne idée de les rallumer.
Autres articles sur Pilule Rouge
La situation rêvée pour la CAQ — Francis Hamelin
Pourquoi la crise commerciale pourrait permettre à Christine Fréchette de déplacer l’élection du bilan caquiste vers la gestion d’une crise extérieure. La situation rêvée pour la CAQ
Le cabinet Fréchette : des X en façade, du boomerisme en profondeur — Samuel Rasmussen
Sur la prétention au renouvellement de la CAQ alors que la continuité avec l’ère Legault demeure profondément ancrée dans le gouvernement. Le cabinet Fréchette : des X en façade, du boomerisme en profondeur
Le premier cabinet de Christine Fréchette : continuité, équilibre des camps et quelques exclusions — Maxym Perron-Tellier
Un portrait détaillé de la transition entre François Legault et Christine Fréchette et des limites du « nouveau départ » caquiste. Le premier cabinet de Christine Fréchette
Fréchette dresse un programme sans en préciser le financement — Maxym Perron-Tellier
Dès son arrivée, Fréchette cherchait à imposer ses propres priorités et à rompre avec certains projets emblématiques de François Legault. Fréchette dresse un programme sans en préciser le financement
Trump taxe, Carney riposte, Fréchette s’entête : bienvenue dans la guerre commerciale — Samuel Rasmussen
Le complément le plus direct à ton passage sur la stratégie de Fréchette consistant à profiter politiquement de la crise commerciale plutôt que de défendre le bilan des huit dernières années. Trump taxe, Carney riposte, Fréchette s’entête
Duhaime se moque de Christine Fréchette — José D. Soucy
Un rappel des difficultés de Fréchette à vendre l’idée d’une CAQ renouvelée et rigoureuse après les années Legault. Duhaime se moque de Christine Fréchette

