La corruption en Ukraine revient brutalement au centre de l’actualité. Il paraît pourtant qu’il faut continuer à faire confiance. Toujours faire confiance. Faire confiance à Ottawa pour dépenser intelligemment notre argent, faire confiance à Kyiv pour l’utiliser correctement et, surtout, ne pas poser trop de questions sous peine de recevoir son certificat amateur de « propagandiste du Kremlin ».
Malheureusement pour cette petite liturgie occidentale, les enquêteurs anticorruption ukrainiens viennent encore de gâcher la messe.
Le 19 août, les autorités anticorruption ukrainiennes ont annoncé avoir découvert un réseau présumé de blanchiment d’environ 150 millions de hryvnias, soit 3,4 millions de dollars américains, impliquant notamment un haut responsable du bureau présidentiel, des dirigeants d’une banque d’État et un ancien député. Selon l’Associated Press, l’argent aurait notamment servi à payer la caution d’un accusé dans une importante affaire de corruption énergétique.
Quelques heures plus tard, Volodymyr Zelensky congédiait Iryna Mudra, vice-cheffe de son bureau. Son bureau a été perquisitionné, mais précision importante : elle n’a pas été officiellement identifiée comme suspecte et Zelensky lui-même n’est pas accusé dans cette affaire. Reuters rapporte également que l’enquête touche directement des personnes gravitant autour de l’administration présidentielle.
Voilà pour les précautions nécessaires. Maintenant, regardons le tableau plutôt que le seul coup de pinceau.
Corruption en Ukraine : une autre « affaire isolée »
Cette enquête ne tombe pas du ciel.
En mai dernier, Andriy Yermak, ancien bras droit de Zelensky et ex-chef de son administration présidentielle, a été arrêté dans une autre enquête anticorruption. Les procureurs l’accusent d’avoir participé au blanchiment d’environ 10,5 millions de dollars américains à travers un projet immobilier de luxe près de Kyiv. Yermak nie les accusations. Reuters avait alors détaillé les procédures engagées contre l’ancien chef de cabinet.
Cette affaire s’inscrit elle-même dans une séquence beaucoup plus large de scandales et d’enquêtes visant les milieux politiques, administratifs et économiques ukrainiens.
À un moment donné, « quelques pommes pourries » devient une drôle de description pour un pommier entier.
Et rappelons-nous juillet 2025. Zelensky avait signé une loi réduisant l’indépendance du National Anti-Corruption Bureau of Ukraine (NABU) et du parquet spécialisé anticorruption. Il aura fallu des milliers de manifestants ukrainiens dans les rues et les remontrances de partenaires européens pour que le président fasse marche arrière.
Le directeur du NABU expliquait ensuite à Reuters avoir été stupéfait par l’ampleur des forces politiques souhaitant affaiblir son organisme.
Curieuse manière de démontrer son enthousiasme pour la transparence.
Non, l’Ukraine n’est pas la Russie. Quel standard glorieux.
Soyons également précis ici.
Les problèmes de corruption en Ukraine ne sont évidemment pas une invention de Moscou. Ils sont documentés depuis des années par les organismes ukrainiens eux-mêmes et par les institutions internationales. Selon l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, l’Ukraine obtient 36 sur 100 et se classe loin derrière la plupart des démocraties occidentales. La Russie se trouve encore beaucoup plus bas, avec 22 sur 100.
Donc non : les données disponibles ne permettent pas sérieusement d’affirmer que l’Ukraine serait littéralement aussi corrompue que la Russie.
Reconnaître la corruption en Ukraine ne signifie ni excuser l’invasion russe ni adopter la propagande du Kremlin. Cela signifie simplement demander des comptes lorsqu’Ottawa engage des milliards appartenant aux contribuables.
Mais depuis quand notre critère pour distribuer des milliards de dollars publics est-il : « Félicitations, vous êtes moins corrompus que Moscou »?
Quel extraordinaire standard de gouvernance.
La Russie est un régime autoritaire, impérial et profondément corrompu qui a envahi son voisin. Cela ne transforme pas magiquement l’État ukrainien en Suisse orientale parce qu’il se trouve du bon côté de la frontière.
C’est précisément là que le débat canadien devient infantile : comme Poutine est l’agresseur et que son régime est pire, toute critique de Kyiv devient immédiatement suspecte.
C’est absurde.
On peut condamner Moscou sans canoniser Kyiv.
Pendant ce temps, Ottawa sort la carte de crédit
J’abordais déjà exactement ce problème dans « Chrystia Freeland : l’ambassadrice désinvolte des milliards canadiens vers l’Ukraine », puis dans mes autres textes sur les milliards canadiens envoyés à Kyiv.
Le principe était pourtant simple : condamner l’invasion russe n’oblige nullement le contribuable canadien à signer un chèque en blanc à l’Ukraine.
Depuis février 2022, Ottawa reconnaît avoir engagé plus de 25,5 milliards de dollars en aide multiforme à l’Ukraine. Le gouvernement fédéral énumère lui-même des milliards en assistance militaire, financière, humanitaire et économique.
En juillet, Mark Carney réaffirmait encore auprès de Zelensky un engagement de 2,8 milliards de dollars de soutien militaire pour 2026, comprenant notamment des centaines de millions pour les munitions et les véhicules blindés. Le cabinet du premier ministre en faisait lui-même l’annonce.
Tout cela pendant qu’au Canada l’inflation est remontée à 3,0 % en juillet, après 2,8 % en juin, selon les plus récentes données de Statistique Canada.
Les Canadiens paient davantage pour vivre, Ottawa dépense davantage à l’étranger et, lorsqu’une nouvelle enquête pour corruption éclate jusque dans l’entourage présidentiel ukrainien, la réponse demeure essentiellement : circulez, prochain versement.
Les libéraux ont développé cette remarquable capacité à traiter l’argent des contribuables comme une ressource naturelle renouvelable. Un milliard ici, deux milliards là : à force de ne jamais sortir l’argent de sa propre poche, même les milliards finissent par ressembler à des points Air Miles.
Et qu’on ne me prête pas une confiance particulière envers les conservateurs fédéraux sur cette question.
Je soupçonne fortement qu’une fois au pouvoir, ils reproduiraient une bonne partie du même consensus atlantiste, peut-être avec quelques mots supplémentaires comme « sécurité nationale », « fermeté » et « défense du monde libre ».
Changer la couleur du chéquier n’empêche pas nécessairement les chèques de partir.
Soutenir l’Ukraine n’exige pas de fermer les yeux
Voilà précisément la distinction qu’Ottawa semble incapable de faire.
On peut souhaiter que l’Ukraine repousse l’agression russe. On peut considérer Poutine comme responsable de cette guerre. On peut même croire qu’une certaine aide occidentale sert les intérêts stratégiques du Canada.
Mais aucune de ces positions n’implique que plus de 25 milliards de dollars d’engagements canadiens doivent échapper à une remise en question permanente.
Au contraire.
Plus le pays bénéficiaire souffre de problèmes de corruption, plus les contrôles devraient être féroces. Plus les sommes augmentent, plus Ottawa devrait expliquer où elles vont. Et plus les scandales se rapprochent du sommet de l’État ukrainien, moins le contribuable canadien devrait accepter qu’on lui réponde par des sermons sur la démocratie.
Ce n’est même pas être « anti-Ukraine ».
C’est simplement refuser cette étrange conception de la politique étrangère selon laquelle le gouvernement canadien aurait le devoir moral d’être généreux avec l’argent de gens à qui il demande déjà de payer davantage pour leur logement, leur épicerie, leurs taxes et leur dette publique.
La solidarité n’est pas un mécanisme de contrôle financier.
La guerre ne transforme pas les dirigeants étrangers en saints.
Et un drapeau ukrainien dans une biographie Twitter n’est toujours pas un rapport d’audit.
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