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La société-chalet : chronique d’un Québec qui a peur de vivre

Jérôme Blanchet-Gravel est un ami et une personne que j’apprécie beaucoup pour ses prises de position et son sens de la communication, annonçais-je dans mon biais envers l’individu. Je pourrais donc être soupçonné de complaisance en parlant de son nouveau livre, La société-chalet. Tant mieux : ce sera une raison de plus pour dire aussi où je décroche. Parce qu’un livre intéressant n’est pas un livre devant lequel on acquiesce religieusement à chaque page. C’est un livre qui oblige à réfléchir, à préciser ses propres idées et, parfois, à engueuler mentalement son auteur. Sur ce plan, Jérôme réussit parfaitement son coup.

La société-chalet rassemble des chroniques publiées entre 2020 et 2026, mais le livre est beaucoup plus qu’une compilation d’humeurs pandémiques, de critiques du wokisme ou de coups de gueule contre la bureaucratie. Blanchet-Gravel donne à ces années un fil conducteur : nous serions progressivement devenus une société-chalet, c’est-à-dire une société qui préfère le confort, la protection et l’évitement au risque, au conflit, à l’autonomie et, finalement, à la liberté. Lui-même présente d’ailleurs l’ouvrage avant tout comme un diagnostic du déclin québécois et canadien, celui de sociétés anxieuses qui se retranchent du monde plutôt que de l’affronter.

L’image est excellente parce qu’elle est terriblement québécoise. Le chalet, c’est la sainte paix. On ferme la porte, on allume le foyer et on espère que le monde nous crisse patience. Jérôme transforme cette image anodine en concept politique : la « chaletisation » désigne l’abandon progressif de la conscience politique, sociale et culturelle au profit du confort matériel et du bien-être personnel. Le Québec et le Canada finiraient ainsi par se convaincre que les grands bouleversements de l’Histoire peuvent être regardés de loin, comme une mauvaise nouvelle à la télévision entre deux épisodes de Netflix. C’est probablement l’idée la plus forte du livre, parce qu’elle permet de réunir sous une même intuition une multitude de phénomènes qui, à première vue, semblent n’avoir aucun rapport entre eux.

Là où Jérôme frappe particulièrement juste, c’est lorsqu’il montre que cette recherche du confort ne demeure pas une affaire privée. Elle finit par devenir une doctrine politique. On ne demande plus seulement à l’État de protéger nos droits ou d’assurer certaines fonctions essentielles : on lui demande progressivement de nous protéger du risque, de l’incertitude, de la contrariété, du bruit, de la mauvaise alimentation, des mauvaises opinions, des mauvaises décisions et parfois de nous-mêmes. Le citoyen adulte devient un administré dont il faut baliser l’existence. Et le Québec possède un talent particulier pour cette transformation : règles, permis, normes, organismes, commissions, campagnes de sensibilisation, registres et procédures. Lorsqu’un problème apparaît, notre premier réflexe semble rarement être de nous demander si les individus, les familles, les entreprises ou la société civile peuvent le régler eux-mêmes. Nous cherchons plutôt quelle nouvelle structure gouvernementale pourrait s’en charger.

Jérôme pousse parfois le trait jusqu’à la caricature, mais la caricature fonctionne justement parce qu’on reconnaît immédiatement le modèle. Dans un passage particulièrement réussi, il décrit une société où la responsabilité individuelle recule à mesure que progressent les règles et les protocoles : moins on fait confiance au jugement des gens, plus on encadre, on documente et on réglemente. Pour le libéral classique que je suis, c’est probablement ici que La société-chalet touche le plus juste. Une société libre n’est pas une société sans risques. La liberté suppose précisément la possibilité de se tromper, d’échouer, de déplaire et de prendre des décisions que d’autres trouvent imbéciles. Lorsque l’État cherche à éliminer toutes les conséquences négatives de nos choix, il doit inévitablement commencer par éliminer une partie de nos choix. La sécurité absolue et la liberté finissent toujours par entrer en collision.

Le livre devient particulièrement mordant lorsqu’il s’attaque à ce que Jérôme décrit comme une forme de réglocratie québécoise. Notre étatisme n’est pas seulement économique : il est aussi culturel. Nous avons développé une confiance presque instinctive envers l’encadrement. Une nouvelle règle peut être complètement inutile et obtenir malgré tout notre approbation simplement parce qu’elle donne l’impression que quelqu’un s’occupe du problème. C’est ici que le concept de société-chalet dépasse largement la pandémie. La COVID n’aurait pas créé cette mentalité : elle l’aurait révélée et radicalisée. Jérôme soutient que le risque zéro est progressivement devenu une sorte de religion politique où l’on accepte de troquer des libertés contre une promesse de protection. On peut discuter de la sévérité de son diagnostic, mais il est difficile de nier que cette période a exposé au grand jour notre extraordinaire tolérance envers l’intervention de l’État dès lors qu’elle est présentée sous le vocabulaire rassurant de la sécurité et du bien commun.

Ce qui me plaît surtout, c’est que Jérôme ne termine pas cette réflexion en réclamant simplement un autre État, dirigé cette fois par les bonnes personnes. Au contraire, il insiste sur la nécessité de reconstruire une société civile forte : davantage d’entrepreneurs, de citoyens engagés, de médias indépendants et d’organisations capables d’exister sans attendre constamment l’autorisation ou le financement du gouvernement. Voilà précisément le débat que j’aimerais voir davantage au Québec. Nous parlons énormément de la qualité de nos gouvernements, mais beaucoup moins de la qualité et de l’autonomie de ce qui existe entre l’individu et l’État. Or une société libre ne peut pas dépendre uniquement d’un bulletin de vote tous les quatre ans. Elle a besoin d’une société civile suffisamment vigoureuse pour empêcher le pouvoir politique d’occuper tout l’espace.

Je ne partage toutefois pas entièrement le diagnostic philosophique de Jérôme. Il écrit notamment que le libéralisme économique a créé un monde où les citoyens sont devenus des concurrents. C’est probablement notre divergence la plus nette. À mes yeux, il faut distinguer individualisme et atomisation. Le libéralisme ne condamne pas l’être humain à vivre seul devant Amazon, Netflix et Uber Eats. Il affirme simplement que les relations humaines doivent autant que possible reposer sur le consentement plutôt que sur la contrainte. Les associations, les familles, les entreprises, les communautés, les coopératives, les organismes et les amitiés sont précisément des formes de coopération volontaire. Une société civile vivante est parfaitement compatible avec l’individualisme libéral. Je dirais même qu’un État-providence tentaculaire peut contribuer davantage à l’atomisation que le marché : pourquoi entretenir des institutions intermédiaires si l’État promet progressivement de remplacer la famille, la communauté et la solidarité volontaire?

Je suis également moins convaincu lorsque Jérôme donne parfois au déclin une dimension quasi spirituelle et évoque nos « sociétés sans Dieu ». Étant athée, et nietzschéen, je ne crois évidemment pas que la liberté, le courage ou le sens des responsabilités nécessitent une restauration religieuse surtout quand je scande, à tous vents, ma cassette d’agro-catholicisme québécois. On peut construire une civilisation profondément humaniste, responsable et libre sans chercher sa transcendance dans le religieux. Mais ce désaccord rend justement le livre plus intéressant. Jérôme et moi pouvons partir de prémisses philosophiques différentes et nous retrouver malgré tout devant une inquiétude commune : celle d’une société qui semble avoir progressivement remplacé l’autonomie par la protection et la responsabilité par l’administration.

La société-chalet n’est pas un traité universitaire froid et désincarné. C’est un livre de combat. Jérôme exagère parfois volontairement, provoque beaucoup et distribue quelques claques au passage. Certaines chroniques vieillissent mieux que d’autres et, puisque le livre rassemble six années de textes, certaines idées reviennent plusieurs fois. Mais cette répétition produit aussi quelque chose d’intéressant : elle permet de voir apparaître une époque. Pandémie, censure, wokisme, inflation réglementaire, médias subventionnés, recul de la liberté d’expression, dépendance envers l’État, obsession sécuritaire et affaiblissement de la société civile : pris séparément, ces phénomènes semblent parfois indépendants. Jérôme propose de les regarder comme les différentes manifestations d’une même psychologie politique.

C’est là que son livre devient plus qu’un recueil de chroniques. On peut discuter du mot déclin, contester certaines causes ou rejeter certains raccourcis, mais il devient difficile, après avoir parcouru l’ensemble, de ne pas reconnaître quelque chose de profondément familier dans cette société qui veut simultanément être protégée de tout et responsable de rien. La dernière chronique du livre appelle justement le Québec à renouer avec la liberté de pensée. J’irais simplement un peu plus loin : il faudrait renouer avec la liberté tout court, celle de penser, d’entreprendre, de parler, d’échouer, de prendre des risques et de vivre sans demander continuellement la permission. Il serait peut-être temps de sortir du chalet, même s’il fait froid dehors. Lecture très appréciée!

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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