Je ne voterai pas pour le Parti conservateur du Québec. Je ne voterai pas davantage pour Québec solidaire. Autant le dire dès le départ. Mais je vais également annoncer clairement la conclusion à laquelle je suis arrivé en regardant Cinq chefs, une élection à Radio-Canada : dans cet exercice précis, j’y ai vu un biais à gauche. Et dans ce texte, je veux expliquer pourquoi.
Mon impression peut se résumer assez simplement. Avec Ruba Ghazal, la question générale semblait être : expliquez-nous votre programme et pourquoi les Québécois devraient y adhérer. Avec Éric Duhaime, elle ressemblait beaucoup plus souvent à : êtes-vous légitime pour gouverner et êtes-vous politiquement fréquentable? Pendant ce temps, son programme attendait dans le corridor.
Ne pas voter pour un parti ne m’oblige pas à devenir aveugle lorsqu’arrive le moment d’observer la façon dont il est traité. J’ai donc regardé l’émission en faisant un exercice volontairement simple. J’ai écarté la CAQ, le PQ et le PLQ pour ne conserver que les deux formations situées aux pôles les plus éloignés de notre axe gauche-droite : Québec solidaire, avec Ruba Ghazal, et le Parti conservateur, avec Éric Duhaime. Même émission. Même formule. Les mêmes trois journalistes : Alec Castonguay, Anne-Marie Dussault et Sébastien Bovet.
Je voulais oublier un instant si j’aimais ou non les idées des deux partis et regarder uniquement la nature des questions qui leur étaient posées. Et, à mes yeux, le jupon de Radio-Canada ne dépassait pas un peu. Il dépassait d’un kilomètre.
Ruba Ghazal est passée avant Éric Duhaime. Dès les premières interventions, Alec Castonguay évoque Donald Trump et le contexte politique actuel, puis on demande essentiellement à Ghazal comment elle peut convaincre des électeurs qui pourraient avoir l’impression de « perdre leur vote » en choisissant Québec solidaire. En apparence, la question peut sembler difficile. Dans les faits, elle lui ouvre une immense porte : expliquez-nous pourquoi les Québécois devraient voter pour vous. Elle peut parler de Québec solidaire, de ses objectifs, de ses idées, de ses priorités et de son programme.
Sébastien Bovet enchaîne avec l’éternelle question insignifiante du nombre de sièges espérés. Rien d’anormal là-dedans. Quelle progression souhaitez-vous? Combien de députés espérez-vous faire élire? Jusqu’où pensez-vous pouvoir aller? Puis Anne-Marie Dussault demande essentiellement pourquoi Québec solidaire ne monte pas davantage dans les intentions de vote. Encore une fois, formidable occasion pour une cheffe politique : expliquez-nous pourquoi votre parti mérite de monter. On ne lui demande pas de démontrer qu’elle est moralement digne d’exercer le pouvoir. On lui demande d’expliquer pourquoi ses idées devraient convaincre.
Même lorsque vient la question de l’immigration, le mécanisme demeure semblable. On confronte Ghazal à la capacité d’accueil du Québec et à la cible de 70 000 immigrants permanents proposée par son parti. Castonguay soulève le logement, les écoles et les services publics. Très bien. C’est exactement le genre de questions qu’il faut poser.
Mais lorsque Ghazal rappelle qu’elle parle des résidents permanents, il aurait été parfaitement légitime d’aller plus loin : permanents ou temporaires, ces gens doivent tout de même être logés, leurs enfants fréquentent des écoles et ils utilisent des infrastructures et des services. Comment votre calcul de la capacité d’accueil tient-il compte de l’ensemble des nouveaux arrivants? C’était précisément le moment de pousser le raisonnement jusqu’au bout. On ne le fait pas. Silence radio.
Sur la taxation des plus riches, le logement et les autres propositions de Québec solidaire, la dynamique demeure largement la même : Mme Ghazal dispose d’une tribune pour exposer sa vision. Encore une fois, très bien.
Le problème apparaît lorsqu’Éric Duhaime s’assoit dans la même chaise. Parce que, soudainement, on change de registre. Très rapidement arrive Donald Trump. On rappelle à Duhaime qu’il l’a félicité. La discussion quitte déjà en partie son programme électoral québécois pour se déplacer vers un geste antérieur dont il doit expliquer la signification, voire la moralité.
Puis Anne-Marie Dussault enchaîne avec Elon Musk et le président argentin Javier Milei en lui demandant essentiellement s’il les considère comme des modèles. Encore une fois : associations idéologiques, fréquentations intellectuelles, justification personnelle. Pendant ce temps, le programme du PCQ attend toujours dans le corridor.
Sébastien Bovet pose ensuite sa question inutile sur le nombre de sièges, comme il l’avait fait à Québec solidaire. Rien à redire. Voilà justement un exemple de traitement comparable. Mais le répit est de courte durée.
Alec Castonguay arrive ensuite avec une formulation autrement plus lourde. Les conservateurs proposent des compressions importantes tout en affirmant qu’elles ne réduiront pas la qualité des services. La question tombe : êtes-vous en train de mentir aux Québécois?
Voilà un changement de catégorie. On ne demande plus simplement : « Vos chiffres tiennent-ils debout? » On ne demande pas : « Comment pouvez-vous garantir que ces compressions n’auront pas d’effet sur les services? » On place directement sur la table l’hypothèse du mensonge.
Cette sévérité journalistique ne me dérange pas. J’aurais simplement aimé entendre la même rigueur avec Ruba Ghazal. Nous savons que la gauche aussi est capable de mensonge. Pas nécessairement la même question mot pour mot, évidemment, mais la même disposition à mettre en jeu la crédibilité politique de la personne interrogée : « Mme Ghazal, êtes-vous en train de tromper les Québécois lorsque vous affirmez que cette mesure peut être financée de cette façon? » Ce moment n’est jamais vraiment venu.
Puis Anne-Marie Dussault va encore plus loin en ramenant l’État-providence et le filet social parmi les grandes valeurs développées au Québec depuis les années 1960, pour demander à Duhaime si, avec lui, tout cela serait terminé. Remarquez le cadre de la question. On ne lui demande pas : expliquez-nous votre réforme de l’État. On lui demande presque : êtes-vous en rupture avec les valeurs des Québécois? Ce n’est pas du tout le même exercice.
Duhaime est d’ailleurs assez habile pour ne pas accepter complètement ce cadre et tente régulièrement de ramener la conversation vers ses propositions. Même phénomène avec le projet d’exploitation du gaz dans le Bas-Saint-Laurent. On aurait pu parler des bénéfices espérés, des risques environnementaux, des redevances, de l’acceptabilité sociale ou des conséquences économiques. Castonguay choisit plutôt une question très personnelle : aimeriez-vous qu’on creuse dans votre cour? Bonne question de télévision, sans doute. Elle frappe et oblige le politicien à personnaliser les conséquences de sa proposition.
Ce n’est pas la dureté de la question qui me dérange. C’est l’absence de symétrie.
Arrivent ensuite les anciennes déclarations de Duhaime sur l’impôt, le droit de vote et d’autres sujets. Certaines de ces déclarations méritent parfaitement d’être questionnées. Certaines, franchement, n’étaient pas brillantes. Mais encore une fois : où était l’équivalent pour Ruba Ghazal? Quelle vieille déclaration embarrassante lui a-t-on présentée? Quelle position controversée de son parcours a-t-elle dû expliquer? À quel moment a-t-elle dû consacrer plusieurs précieuses minutes, non pas à présenter son programme, mais à démontrer qu’elle était une personne politiquement fréquentable?
Puis viennent les candidats conservateurs ayant tenu des propos douteux. Là encore, le sujet est parfaitement légitime. Un chef est responsable de son équipe et doit répondre de la qualité des candidats qu’il présente. Mais c’est l’accumulation qui finit par devenir révélatrice : Trump. Musk. Milei. Le mensonge. Les valeurs québécoises. Les déclarations passées. Les candidats controversés. Puis les anciennes réflexions de Duhaime sur le Québec et les États-Unis, jusqu’à soulever la question de son aptitude à diriger le Québec.
À un certain moment, il devient difficile de ne pas remarquer que les deux entrevues n’appartiennent tout simplement plus au même genre journalistique.
Avec Ruba Ghazal, j’ai surtout entendu : expliquez-nous ce que vous proposez. Avec Éric Duhaime, j’ai beaucoup plus souvent entendu : expliquez-nous pourquoi nous devrions croire que vous êtes légitime et fréquentable. Et c’est cela qui me dérange.
Je ne réclame absolument pas que Radio-Canada ménage Éric Duhaime. Au contraire. Qu’on attaque ses chiffres. Qu’on lui demande précisément quels postes il abolira, quels ministères il amputera, combien de fonctionnaires seront touchés, comment ses baisses d’impôt seront financées et quelles conséquences auront ses politiques. Qu’on confronte ses contradictions. C’est exactement le travail des journalistes.
Mais faites la même chose avec Ruba Ghazal. Demandez-lui exactement où elle trouvera l’argent. Poussez ses raisonnements jusqu’à leurs conséquences. Revenez sur les déclarations embarrassantes de son camp. Interrogez les contradictions de son parti. Personnalisez certaines conséquences de ses politiques si vous choisissez de le faire avec Duhaime. Et si l’intégrité, les fréquentations intellectuelles ou la crédibilité personnelle du chef conservateur peuvent devenir le sujet central de l’entrevue, acceptez que celles de la porte-parole de Québec solidaire puissent, elles aussi, être mises à l’épreuve.
Voilà pourquoi mon exercice consistait précisément à retirer la CAQ, le PLQ et le PQ de l’équation : deux partis, deux pôles idéologiques, les mêmes trois journalistes et deux traitements qui m’ont semblé profondément différents.
Je ne voterai pas PCQ. Je ne voterai pas QS. Je n’ai donc aucun intérêt à transformer Éric Duhaime en victime ni Ruba Ghazal en adversaire. Mais justement : lorsqu’on retire notre préférence électorale de l’équation, certaines choses deviennent parfois plus faciles à voir.
Radio-Canada peut évidemment poser les questions qu’elle souhaite. Ses journalistes peuvent être sévères, incisifs et même désagréables. C’est parfois nécessaire et même souhaitable. Mais lorsque la gauche est principalement invitée à expliquer ses idées, tandis que la droite doit régulièrement justifier sa moralité, ses associations et sa légitimité, ce n’est plus seulement le contenu des réponses qu’il faut observer. Il faut regarder les questions.
Parce qu’au fond, la différence entre les deux entrevues tient peut-être à cela : à Ruba Ghazal, expliquez-nous votre programme. À Éric Duhaime, expliquez-nous pourquoi vous méritez d’être considéré comme une option légitime pour gouverner.
Et pendant qu’il répond à cette deuxième question, son programme, lui, reste dehors.
Mercredi soir dernier, à mes yeux, le jupon dépassait.
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