Il faut commencer par une distinction qui me paraît essentielle : les femmes et les féministes ne sont pas synonymes. Je connais énormément de femmes qui ne sont pas féministes, qui ne se reconnaissent pas dans cette idéologie et qui ne conçoivent pas nécessairement les rapports entre les sexes comme une lutte politique permanente. Lorsque je critique certaines formes de féminisme, je ne critique donc pas « les femmes ». Et, pour être parfaitement franc, le sort des idéologues m’intéresse beaucoup moins que celui des femmes elles-mêmes.
Cela étant dit, parlons du fameux patriarcat. Le patriarcat a existé et existe encore sous différentes formes, et son existence historique me paraît difficile à contester. Pendant l’immense majorité de l’histoire humaine, les hommes ont disposé d’un rapport de force physique supérieur et ont assumé l’essentiel de la guerre, de la défense, du maintien de l’ordre et des activités les plus directement liées à la violence organisée. Il aurait été extraordinairement surprenant qu’une telle asymétrie ne produise pas des sociétés largement dirigées par eux. On peut regretter cette réalité, la juger injuste ou souhaiter qu’elle évolue. Mais il faut d’abord comprendre pourquoi elle est apparue.
Et c’est précisément là que commence mon désaccord avec certaines féministes contemporaines lorsqu’elles proclament qu’il faudrait « abolir le patriarcat ». Abolir quoi, exactement? Car il existe une réalité extrêmement simple que notre époque semble parfois oublier : un droit qui n’est pas protégé par une force capable de l’imposer n’est pas réellement un droit. Un droit est d’abord une construction collective. Nous décidons ensemble que certaines choses doivent être permises, interdites ou protégées. Nous inscrivons ensuite ces principes dans des lois et des constitutions. Mais le papier ne protège personne.
Imaginons une femme qui se présente un matin dans une clinique pour exercer un droit que la loi lui reconnaît. Devant l’entrée se trouvent vingt-cinq militants religieux fondamentalistes qui décident de lui barrer physiquement le passage. À cet instant précis, que vaut son droit? Abstraitement, il existe toujours. Concrètement, il ne vaut plus rien, jusqu’au moment où arrivent des policiers. Ils demanderont probablement aux manifestants de dégager le passage. Si ceux-ci refusent, ils les déplaceront. S’ils résistent, les policiers utiliseront la contrainte. Et si la situation dégénère suffisamment, l’État dispose, ultimement, de moyens de coercition beaucoup plus importants. Pourquoi? Pour permettre à cette femme d’exercer son droit.
Voilà quelque chose de profondément inconfortable pour certaines sensibilités modernes : derrière presque tous nos droits se trouve, quelque part, la possibilité de la force. La liberté d’expression existe parce que quelqu’un empêche éventuellement une foule de vous réduire au silence par la violence. Votre maison vous appartient parce que quelqu’un empêchera éventuellement un autre individu de venir s’en emparer. Une ordonnance d’un tribunal signifie quelque chose parce qu’un appareil d’État est capable de la faire respecter. Une frontière existe parce qu’une nation peut ultimement la défendre. Le droit est civilisé, mais derrière lui se trouve toujours la possibilité de la contrainte.
Et cette contrainte, historiquement, a très largement été assumée par les hommes : soldats, policiers, gardiens, marins, ouvriers exerçant des métiers dangereux, hommes chargés de protéger une communauté, un territoire ou une famille. C’est ici, selon moi, que le récit simpliste du patriarcat comme système construit exclusivement par les hommes contre les femmes commence à s’effondrer. L’homme historique n’est pas simplement l’ennemi de la femme. Il est aussi son mari, son père, son frère, son fils. Et pendant l’immense majorité de notre histoire, hommes et femmes ont moins constitué deux classes ennemies que les deux parties d’une même stratégie de survie.
Ils avaient des rôles différents parce que les contraintes matérielles étaient différentes. La grossesse était dangereuse. L’accouchement était dangereux. La mortalité infantile était immense. Le travail physique occupait une place beaucoup plus importante qu’aujourd’hui. La guerre était fréquente. La sécurité était précaire. Une mauvaise récolte pouvait tuer une famille entière. Dans cet univers, la famille n’était pas d’abord une construction idéologique : c’était une unité de survie. Les femmes avaient besoin des hommes, les hommes avaient besoin des femmes et les enfants avaient besoin des deux.
Cela ne signifie pas que les femmes n’ont jamais été opprimées ou que les hommes ont toujours utilisé leur pouvoir avec sagesse. L’histoire humaine est remplie de domination, de brutalité et d’injustice. Mais réduire plusieurs millénaires de relations entre hommes et femmes à une histoire dans laquelle une classe masculine aurait simplement organisé la société afin d’exploiter une classe féminine me paraît extraordinairement pauvre — et, disons-le franchement, même stupide. C’est regarder une alliance de survie avec les lunettes idéologiques d’une lutte des classes.
Puis arrive la modernité. La richesse augmente, la technologie réduit l’importance de la force physique, la contraception transforme la sexualité, la médecine réduit radicalement les risques liés à la maternité, l’État devient plus puissant et les institutions juridiques deviennent plus solides. Et surtout, les droits individuels explosent. Les femmes ont aujourd’hui les mêmes droits civiques, économiques et politiques que les hommes. Et c’est une excellente chose, mais qui n’est possible que dans une société de droit.
Mais voilà le paradoxe : ces droits n’apparaissent pas dans le vide. Ils apparaissent à l’intérieur même des sociétés que certaines féministes décrivent comme patriarcales. Le féminisme moderne n’est possible que dans une société de droits. Une femme peut dénoncer publiquement les hommes, ridiculiser le patriarcat, manifester devant le Parlement, poursuivre son employeur, divorcer, posséder des biens, voter, devenir ministre, chef d’entreprise, juge ou policière précisément parce qu’elle vit dans une société qui garantit ces libertés.
Essayez donc de construire le même mouvement féministe dans une société où les libertés individuelles sont inexistantes. Ce n’est pas un hasard si les mouvements féministes peuvent prospérer beaucoup plus facilement dans les démocraties libérales que dans les régimes où l’État de droit est faible et où l’autorité religieuse, tribale ou politique peut imposer directement sa volonté. Le féminisme des droits avait parfaitement compris cette logique : il demandait essentiellement de donner aux femmes les mêmes droits. Très bien.
Mais une partie du féminisme contemporain est passée à une proposition totalement différente : abolissons le patriarcat. Et là, j’aimerais simplement poser une question : pourquoi? Et surtout, pour le remplacer par quoi? Car si, par « patriarcat », vous désignez l’ensemble de la civilisation historiquement construite dans des sociétés dirigées principalement par des hommes, vous vous trouvez devant un problème gigantesque. Cette civilisation comprend également les tribunaux qui défendent vos droits, les policiers qui les font respecter, les soldats qui défendent la société dans laquelle ces droits existent, les infrastructures qui rendent cette société possible ainsi qu’un appareil de coercition qui garantit qu’un droit n’est pas seulement une belle phrase écrite sur un morceau de papier.
Le paradoxe devient alors presque comique. Certaines féministes expliquent que le patriarcat doit être détruit tout en exigeant constamment davantage de lois pour protéger les femmes. Très bien. Mais qui fera respecter ces lois? Qui arrêtera l’agresseur? Qui entrera dans une maison lorsqu’un homme violent refuse d’en sortir? Qui affrontera celui qui décide que votre droit ne l’intéresse pas? Qui protégera une société si quelqu’un, à l’extérieur, décide de la conquérir?
À un certain moment, les slogans s’arrêtent et commence le monde réel : le monde dans lequel un droit doit pouvoir être défendu. Parfois avec des mots, parfois devant un tribunal et, ultimement, par la force. Cette force n’est pas belle. Elle n’est pas toujours douce. Elle n’est certainement pas politiquement correcte. Mais elle constitue l’assurance ultime de toute société de droits. Et historiquement, cette fonction a été assumée de façon largement disproportionnée par les hommes.
Voilà pourquoi je refuse cette représentation simpliste de l’histoire dans laquelle les hommes auraient été les geôliers des femmes pendant des millénaires avant que celles-ci ne réussissent enfin à leur arracher leur liberté. Je vois quelque chose de beaucoup plus complexe. Je vois des hommes et des femmes qui ont traversé ensemble, comme une équipe, des conditions de vie extraordinairement difficiles. Je vois une division des rôles largement produite par la biologie — et oui, nous ne sommes pas seulement une construction sociale! —, par la nécessité et par les contraintes matérielles. Je vois des hommes qui ont certainement détenu davantage de pouvoir politique, mais qui ont également porté une part immense des obligations liées à la défense physique de leur famille et de leur communauté.
Puis je vois une civilisation devenir progressivement suffisamment riche, suffisamment stable et suffisamment sûre pour permettre aux femmes de conquérir une autonomie individuelle sans précédent dans l’histoire humaine. Et je trouve alors particulièrement étrange d’entendre certaines personnes expliquer que la grande priorité historique serait maintenant de détruire le système qui a rendu cette évolution possible.
« Abolir le patriarcat » est une formule beaucoup plus lourde qu’elle n’en a l’air. Parce qu’avant d’abolir quelque chose, il faudrait peut-être comprendre toutes les fonctions que cette chose remplissait — et celles qu’elle remplit encore. Le patriarcat n’a pas seulement distribué du pouvoir. Il a aussi distribué des responsabilités. Et parmi ces responsabilités se trouvait probablement la plus fondamentale de toutes : protéger.
Vous voulez abolir le patriarcat? Très bien. Mais lorsque quelqu’un décidera que vos droits ne valent plus rien, qui allez-vous appeler pour les défendre? Et peut-être qu’avant de vouloir absolument abolir le patriarcat, il faudrait avoir l’honnêteté de reconnaître ce qu’il a aussi été : non seulement un système de pouvoir, mais un système d’obligations, de devoirs et de protection.
Il ne s’agit pas de lui dresser un monument ni de nier ses injustices. Mais entre le condamner en bloc et le sanctifier, il existe peut-être une troisième possibilité : essayer de comprendre notre histoire. Et, aussi politiquement incorrect que cela puisse paraître, peut-être même le remercier, de temps en temps, pour ce qu’il nous a légué avant de décider que tout ce qui porte son empreinte mérite d’être détruit.
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