Au lendemain des élections, une partie de la gauche québécoise se réveille avec une solide gueule de bois. Le Parti conservateur du Québec n’a pas seulement réussi à faire élire 19 députés : avec 20,7 % des voix, il s’est installé comme une véritable force politique au Québec. Ce n’est plus un accident, une curiosité de Québec ou une révolte passagère née de la pandémie. Depuis l’arrivée d’Éric Duhaime, le vote conservateur progresse et s’enracine dans plusieurs régions.
Il est d’ailleurs assez inquiétant de voir certains journalistes, chroniqueurs et commentateurs de gauche — à Radio-Canada comme ailleurs — prendre des airs stupéfaits devant les résultats, comme si le train de l’ignorance venait soudainement de traverser les régions du Québec. On regarde la carte électorale avec étonnement, presque à la recherche de ce qui aurait bien pu arriver à tous ces gens. Comme si la première explication possible à un vote conservateur devait forcément être qu’une partie de la population n’a pas compris quelque chose.
Et si c’était justement cette réaction qui révélait le problème?
La question que la gauche québécoise — et particulièrement Québec solidaire, mais aussi le Parti québécois — devrait maintenant se poser n’est donc pas : « Comment autant de gens peuvent-ils voter conservateur? » Elle devrait plutôt être : « Pourquoi autant de gens choisissent-ils maintenant de voter conservateur? »
La nuance est fondamentale.
Le Québec de ceux qui travaillent sans filet
Prenons un électeur de Beauce. Un agriculteur, par exemple. Un homme qui travaille depuis qu’il a vingt ans, qui a bâti sa ferme, qui s’est levé à cinq heures du matin pendant quarante ans, qui a traversé les mauvaises années, les taux d’intérêt, l’augmentation du prix des équipements, du carburant, des assurances et des taxes.
Lui n’a pas nécessairement un généreux régime de retraite qui l’attend à 60 ou 65 ans, comme plusieurs employés syndiqués de l’État. Il devra peut-être continuer à travailler jusqu’à ce que son corps ne le lui permette tout simplement plus. Il n’aura jamais cette période de liberté qu’offre une bonne pension : ces dix, quinze ou vingt années où, après une vie de travail, on peut enfin profiter un peu de ce qu’on a construit.
Pour certains, la retraite ne commencera pratiquement jamais.
Ils passeront presque directement de leur dernière journée de travail à la dépendance. Et, au bout du chemin, ce sera peut-être le CHSLD. Voilà alors leur « retraite » : des couches et des patates en poudre dans une institution que leurs impôts auront contribué à financer toute leur vie. Voilà, pour eux, ce que le modèle québécois risque d’avoir au bout du chemin.
La formule est dure? La réalité peut l’être aussi.
Que lui offre donc exactement le « modèle québécois » lorsqu’on lui demande encore davantage?
Même chose pour le propriétaire d’une petite PME, le travailleur autonome, le mécanicien qui possède son garage, le camionneur indépendant ou certains travailleurs d’usine des régions. Ils paient des impôts, des taxes et des cotisations toute leur vie. Ils voient un État immense autour d’eux, mais ne sont pas toujours convaincus d’en retirer quelque chose à la hauteur de ce qu’ils y versent.
« Les travailleurs » ne forment pas un bloc homogène
Et c’est ici qu’une partie de la gauche commet, à mon avis, une erreur majeure.
Elle parle encore souvent des travailleurs comme s’ils formaient un bloc homogène. Comme si le travailleur québécois était nécessairement syndiqué, protégé par une convention collective, doté d’assurances, de vacances et d’un solide régime de retraite.
Or, ce Québec-là existe, bien sûr, et tant mieux pour ceux qui bénéficient de ces protections. Mais ce n’est pas le Québec de tous les travailleurs.
Le problème n’est pas que certains travailleurs soient bien protégés. Le problème apparaît lorsqu’on construit toute une vision politique à partir de leur réalité et qu’on suppose ensuite qu’elle représente celle de tout le monde.
Pour celui qui n’a pas de fonds de pension blindé, qui doit lui-même économiser pour sa retraite et qui regarde ce qu’il lui reste après impôts à la fin du mois, la promesse de payer encore davantage afin de financer un État encore plus gros n’a rien de particulièrement séduisant. QS n’est visiblement pas sexy pour lui.
Québec solidaire peut lui expliquer qu’il recevra davantage de services collectifs. Mais encore faut-il comprendre que cet électeur peut ne plus y croire.
Il peut avoir attendu un médecin pendant des années. Il peut regarder l’état des routes, la bureaucratie, les délais, les coûts qui explosent et des services qui ne semblent pas s’améliorer au même rythme. Lorsqu’on lui répond que la solution consiste encore à donner davantage de moyens à l’État, il peut parfaitement arriver à une conclusion différente : laissez-moi simplement une plus grande part de ce que je gagne.
Et cette conclusion n’est pas nécessairement le résultat de l’ignorance, contrairement à ce que semble parfois vouloir croire une certaine gauche d’aujourd’hui.
Et s’il avait très bien compris?
C’est probablement là son plus gros angle mort : cette tendance à considérer que l’électeur qui vote à droite n’a simplement pas « compris ». Qu’il a été manipulé. Qu’il vote contre ses intérêts. Qu’il faudrait mieux lui expliquer ce qui est bon pour lui.
Mais s’il avait très bien compris?
S’il avait simplement fait ses comptes?
Peut-il avoir regardé autour de lui et conclu que ce fameux modèle québécois semble fonctionner merveilleusement bien pour la haute bourgeoisie syndicale, pour ceux qui disposent de solides régimes de retraite, pour des médecins dont les rémunérations lui paraissent démesurées, pour les bénéficiaires de subventions distribuées aux quatre vents et pour cette immense machine administrative qui gravite autour d’un État devenu, à ses yeux, obèse?
Peut-il surtout avoir compris une chose beaucoup plus simple : tout ce monde s’alimente à la même source, et la source, au bout du compte, c’est sa poche?
Ce n’est peut-être pas une analyse raffinée digne d’un colloque universitaire. Mais quand vient le temps de payer l’hypothèque, l’épicerie, le carburant, les taxes et de mettre quelques dollars de côté pour ses vieux jours, elle devient terriblement concrète.
Et s’il considérait que le modèle actuel fonctionne remarquablement bien pour les travailleurs fortement syndiqués, les employés de l’État et ceux qui disposent de régimes de retraite avantageux, mais beaucoup moins bien pour lui?
Ce serait alors à la gauche de comprendre quelque chose plutôt qu’à lui.
Un électeur sur cinq
Le succès du PCQ ne signifie évidemment pas que le Québec est soudainement devenu massivement conservateur. Avec 20,7 % des voix, il demeure minoritaire. Mais près d’un électeur québécois sur cinq vient tout de même d’appuyer un parti qui propose explicitement de réduire la taille et les dépenses de l’État.
Ce signal est beaucoup trop important pour être balayé du revers de la main.
Ils seraient donc tous si nombreux à ne pas avoir compris?
Ou peut-être ont-ils justement compris quelque chose que leurs adversaires politiques refusent encore de voir.
Le véritable lendemain de veille
Le véritable lendemain de veille pour la gauche devrait donc commencer ici.
Non pas en cherchant ce qui ne va pas chez les électeurs du PCQ, mais en se demandant ce qui, dans son propre discours, ne rejoint plus une partie grandissante du Québec des régions, des entrepreneurs, des travailleurs autonomes, des agriculteurs et de ceux qui vivent loin des grandes institutions montréalaises.
Parce qu’à force de répondre aux électeurs qu’ils n’ont pas compris, on finit parfois par démontrer qu’on ne les a jamais vraiment écoutés.
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