Entre 3 000 et 4 000 personnes ont convergé samedi matin vers la colline Parlementaire de Québec pour dénoncer le programme fédéral de rachat des armes à feu de style « arme d’assaut ». La manifestation s’est déroulée de façon pacifique et sans incident signalé par les forces de l’ordre.
Un rassemblement de chasseurs et tireurs sportifs
Les participants venaient de l’ensemble des régions du Québec, transportés en autobus nolisés depuis plusieurs villes de la province. Chasseurs, tireurs sportifs, collectionneurs, membres de clubs de tir, ainsi que des représentants de divers corps de métier — dont des travailleurs de la construction, des professionnels de la santé et d’anciens militaires — formaient le gros du cortège. Tous se présentaient comme des détenteurs légaux d’un permis d’armes à feu.
L’événement était piloté par la Coalition canadienne pour le droit aux armes à feu (CCFR) et par l’Association des clubs et champs de tir du Québec (ACCTQ), dont le président, Guy Morin, figure parmi les principaux porte-voix du mouvement depuis plusieurs années. Sophie Béland, directrice du Québec pour la CCFR, était également à la tribune.
La revendication centrale : le retrait du Québec du programme
La demande formulée par les organisateurs à l’adresse du gouvernement Legault était précise : que le Québec se retire de sa participation à la mise en œuvre du programme fédéral de rachat des armes prohibées et exige d’Ottawa une révision en profondeur de ce même programme.
Le Québec est à ce jour la seule province canadienne à avoir conclu une entente formelle avec le gouvernement fédéral pour participer activement à l’application du programme sur son territoire. Les autres provinces et territoires ont choisi de ne pas y adhérer.
Le contexte : un programme fédéral contesté depuis 2020
Le programme de rachat découle de l’ordonnance en conseil du 1er mai 2020, par laquelle Ottawa a prohibé plus de 1 500 modèles d’armes à feu et leurs variantes, un chiffre porté à plus de 2 000 depuis les mises à jour de 2024 et 2025. Ces armes, jusqu’alors légalement détenues avec les permis appropriés, ont été reclassées comme « armes prohibées ».
Le programme prévoit une indemnisation pour les propriétaires qui remettent leurs armes avant la fin de la période d’amnistie, fixée au 30 octobre 2026. La participation demeure volontaire; toutefois, à l’issue de l’amnistie, la possession de ces armes deviendra passible de poursuites criminelles.
Une deuxième mesure distincte, le gel des armes de poing, est entrée en vigueur le 21 octobre 2022 dans le cadre de ce qui deviendrait le projet de loi C-21. Ce gel interdit la vente, l’achat et le transfert de toute arme de poing, sans prévoir de programme de rachat ou d’indemnisation pour les propriétaires existants.
Les griefs des manifestants
Les propriétaires réunis samedi articulaient leur opposition autour de plusieurs angles.
Droit de propriété. Les intervenants répètent que ces armes ont été achetées légalement, conformément aux lois en vigueur, et que les retirer sans qu’un crime ait été commis constitue, à leurs yeux, une atteinte au droit de propriété privée.
Indemnisation insuffisante. Si certains participants se disent ouverts à une compensation, ils rejettent le modèle actuel. Selon eux, les prix proposés par Ottawa — standardisés par modèle — ne reflètent pas la valeur réelle du marché pour des armes bien entretenues, d’autant que ces objets n’ont pas tendance à se déprécier avec le temps lorsqu’ils sont en bon état. De plus, la compensation semble exclure les accessoires dont les viseurs qui peuvent valoir parfois plus cher que l’arme.
Efficacité contestée. Les organisateurs soutiennent que les armes impliquées dans la grande majorité des crimes violents sont des armes de poing obtenues via le marché noir, la contrebande ou des détournements (vols, prête-noms, reventes illégales), et non des carabines semi-automatiques détenues par des propriétaires respectueux des lois. Les statistiques fédérales disponibles, sans établir de pourcentage précis, confirment que les armes saisies dans le cadre de crimes proviennent à la fois de contrebande étrangère et de sources nationales illicites, une large part restant d’origine non déterminée en raison des limites du traçage.
Critères jugés arbitraires. Plusieurs participants ont remis en question la logique de classification qui distingue les armes visées des armes toujours légales. L’ordonnance de 2020 cible notamment neuf grandes familles d’armes et toutes leurs variantes présentes ou futures, ce qui a conduit à l’interdiction de certains modèles de calibre modeste — dont des .22 LR — lorsque ceux-ci sont jugés comme variantes d’une plateforme prohibée, en raison notamment de leur habillage synthétique ou de leur châssis, plutôt que de leurs caractéristiques balistiques.
Ce que la manif n’était pas, selon ses organisateurs
Une partie de la couverture médiatique précédant le rassemblement avait mis en avant la présence de pancartes réclamant un équivalent canadien du deuxième amendement américain, laissant entendre que la mobilisation portait sur un droit général au port d’armes. Les organisateurs ont pris soin de démentir cette lecture, rappelant que la manifestation ciblait spécifiquement le programme de rachat et le gel des armes de poing.
Des voix contraires
Des groupes militant pour un resserrement du contrôle des armes à feu, dont PolySeSouvient, ont dénoncé la tenue de cet événement peu de temps après une fusillade meurtrière survenue dans une école au Canada. Ces organisations estiment que le programme de rachat représente au contraire une mesure concrète de réduction des risques liés aux armes à feu de type assaut, et que les événements tragiques qui ont motivé l’interdiction de 2020 justifient les sacrifices imposés aux propriétaires légaux.
Cette position se heurte cependant aux données disponibles sur l’origine des armes impliquées dans les crimes violents. Les statistiques fédérales de traçage indiquent que les armes saisies dans le cadre de crimes proviennent principalement de circuits illicites : contrebande, vols, prête-noms et reventes illégales — et non de propriétaires détenant un permis en règle. Les données de Statistique Canada confirment par ailleurs que les armes de poing, et non les carabines semi-automatiques ciblées par le programme de rachat, représentent la catégorie d’armes la plus fréquemment associée aux homicides par arme à feu dans les grands centres urbains.
Le gouvernement fédéral soutient de son côté que les armes visées ont été associées à plusieurs événements de masse sur le sol canadien et qu’elles sont inadaptées à un usage civil, tout en faisant valoir que des mesures parallèles contre la contrebande accompagnent le dispositif. Les critiques du programme, organisateurs de la manifestation en tête, font justement remarquer que ces mesures anticontrebande — davantage ciblées sur l’origine réelle des armes criminelles — auraient dû constituer la priorité, plutôt que le retrait d’armes détenues légalement depuis des décennies.
La suite
Les organisateurs ont annoncé leur intention de maintenir la pression sur les élus provinciaux et fédéraux dans les mois à venir. Leur demande immédiate demeure le retrait du Québec du programme de rachat et une révision en profondeur du dispositif fédéral, notamment de ses critères de classification des armes prohibées et de son modèle d’indemnisation.
La date limite de l’amnistie fédérale, fixée au 30 octobre 2026, confère une pression temporelle croissante à ce débat. À l’approche de cette échéance, les propriétaires d’armes concernés devront choisir entre remettre leurs armes, bénéficier d’une exception légale reconnue ou s’exposer à des poursuites pour possession d’arme prohibée — sans qu’un consensus politique ou judiciaire ne soit encore en vue.

