Non, ce n’est pas un hasard. C’est un choix délibéré qui laisse encore aujourd’hui des traces profondes dans notre manière de concevoir l’éducation.
Dans les facultés d’enseignement québécoises, on insiste de plus en plus sur la différenciation pédagogique : adapter l’apprentissage aux besoins spécifiques de chaque élève. L’objectif est louable, vous en conviendrez. Mais comment y arriver dans un système qui, par sa structure même, pousse vers l’uniformité?
Un petit cours d’histoire
Je vous fais un résumé rapide. Pas d’inquiétude, on ne part pas pour 30 heures.
On présente souvent le modèle scolaire moderne, inspiré de l’école prussienne, comme une avancée majeure pour les sociétés industrielles. Ce modèle repose sur la fréquentation obligatoire, la standardisation des contenus, des méthodes d’enseignement et même de l’organisation physique des écoles.
On sait tous à quoi ressemble une salle de classe. Elle a très peu changé en un siècle. Des pupitres rarement adaptés à des enfants en croissance, des chaises inconfortables, des rangées parfaitement alignées. On y apprend à produire un résultat précis dans un temps déterminé.
Le parallèle avec l’usine est difficile à éviter. Et ce n’est pas un hasard. Ce modèle visait avant tout l’efficacité : former des cohortes d’élèves capables de suivre un rythme commun, pas des parcours individualisés.
Ce système s’est ensuite diffusé largement parce qu’il était simple à reproduire, à organiser et surtout à standardiser. Une recette industrielle appliquée à l’éducation.
Mais cette efficacité apparente a un coût. Le même système qui uniformise les apprentissages tend aussi à produire ses propres fractures : des élèves entraînés à réussir des examens plutôt qu’à penser, et des inégalités que l’uniformité prétendait justement corriger.
Dans plusieurs pays, avant la généralisation du modèle inspiré de la Prusse, il existait déjà un réseau scolaire actif. Plutôt qu’un système centralisé, on retrouvait une forme de marché de l’éducation : écoles religieuses, organismes de charité, initiatives communautaires et acteurs privés.
E.G. West a bien documenté cette réalité dans Education and the State, notamment à travers l’exemple de l’Angleterre pré-étatisation. L’éducation n’était pas inexistante avant l’État moderne — elle était simplement beaucoup plus diversifiée.
Les traces indélébiles du passé
Aujourd’hui encore, ces structures influencent les comportements.
Certains enseignants développent des réflexes de résistance au changement qui, parfois, frôlent le jugement :
« J’ai déjà essayé, tu vas te planter. »
« C’est difficile de gérer une classe quand tes élèves bougent autant. »
« J’ai du mal quand les élèves reviennent de ton cours. »
Et il ne faut pas oublier les parents, qui ont souvent une idée précise de ce que devrait être l’école… sans nécessairement voir la complexité du terrain.
Les temps ont changé… mais pas tant que ça
Heureusement, les choses ont évolué. Les programmes actuels définissent des apprentissages essentiels sans imposer une méthode unique. Les enseignants disposent donc d’une certaine marge de manœuvre. Mais dans les faits, cette autonomie reste encadrée par une multitude de contraintes.
Pour un enseignant en début de carrière, implanter une approche pédagogique moderne est rarement simple. Les tâches sont fragmentées, les remplacements fréquents, et la stabilité de groupe souvent limitée.
Au secondaire, le défi est différent, mais tout aussi réel : enseigner une seule matière facilite le contenu, mais complique la création d’un lien durable avec les élèves, qui doivent eux-mêmes s’adapter à une succession d’enseignants et de styles différents. C’est pourquoi certaines écoles font le choix de s’entendre sur un ensemble de règles pour diminuer les disparités entre les classes, mais ça peut aussi brimer les enseignants plus créatifs.
Au final, les enseignants débutants comme vétérans tentent de composer avec une réalité lourde : communications aux parents, étapes d’évaluation, calendrier rigide, ressources limitées réparties entre des dizaines d’enveloppes budgétaires. Dans ce contexte, l’espace réel pour une différenciation pédagogique poussée reste marginal.
Derrière toutes ces contraintes, une question persiste :
Est-ce vraiment le rôle de l’État de définir ce que chaque enfant doit apprendre, et à quel rythme il doit l’apprendre?
Pour y répondre sérieusement, il faut accepter une chose : le modèle hérité de l’école industrielle n’est pas intouchable.
Cela implique de repenser la formation des enseignants pour encourager davantage la créativité, d’accorder une véritable autonomie aux établissements, et d’ouvrir la porte à une plus grande diversité de modèles éducatifs.
Et cela passe, en partie, par la réintroduction d’une forme de marché de l’éducation, sans que ce soit le seul levier.
L’éducation à l’ère de l’intelligence artificielle
C’est ici que l’intelligence artificielle change la donne. On la présente souvent comme un outil supplémentaire : aide à la correction, à la planification, à la différenciation. Parfois aussi comme un fardeau à encadrer, mais ce serait passer à côté de l’essentiel.
Ce que l’IA rend possible, ce n’est pas une amélioration marginale du système. C’est la mise en lumière d’une limite fondamentale : on peut enfin envisager un apprentissage réellement individualisé à grande échelle.
D’ailleurs, le David Game College à Londres offre déjà la possibilité de faire sa formation en autodidacte avec l’utilisation de l’intelligence artificielle depuis 2024.
Un élève n’a plus besoin d’avancer au rythme d’un groupe pour progresser. Il peut être accompagné en temps réel, recevoir des explications adaptées à ses blocages précis, et évoluer à partir de ses acquis réels plutôt que d’un point de départ collectif arbitraire.
Ce n’est plus une classe qui avance ensemble, mais une multitude de parcours qui coexistent.
Dans cette perspective, certains débats économiques et technologiques — notamment ceux portés par Elon Musk et d’autres figures du secteur — prennent une autre dimension.
L’enjeu n’est pas seulement que l’école soit inefficace parce qu’elle est uniforme. C’est aussi que cette uniformité était, en partie, une réponse à une contrainte historique : la difficulté de personnaliser l’éducation à grande échelle sans exploser les coûts, la coordination et la complexité organisationnelle.
Autrement dit, le modèle scolaire moderne n’est pas uniquement un choix pédagogique. C’est aussi un produit de l’économie de la standardisation.
Et si cette contrainte s’atténue fortement avec la technologie, alors la question change de nature.
Ce n’est plus seulement : comment améliorer le système actuel?
La question devient plutôt :
Pourquoi maintenir un modèle fondé sur la synchronisation forcée des apprentissages, lorsque la technologie rend enfin possible un véritable accompagnement individuel?
Honnêtement, je n’en vois pas la raison, mais qui suis-je pour vous imposer ma vision? Laissons donc les écoles et les enseignants décider par eux-mêmes la meilleure façon d’enseigner à leurs élèves, et laissons les parents choisir quel projet éducatif ils désirent pour leur enfant.