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Petit guide sur le risque partagé

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Il y a des expressions qui sentent déjà la fraude intellectuelle avant même qu’on ouvre le dossier. « Partenariat public-privé », « investissement stratégique », « filière d’avenir », « développement économique régional » et, mon préféré du moment : « risque partagé ».

C’est beau, n’est-ce pas? Ça sonne adulte, responsable, presque prudent. On imagine des gens sérieux, en complet gris, autour d’une table, en train de répartir intelligemment les dangers d’un grand projet national. En réalité, le « risque partagé » signifie trop souvent ceci : l’État choisit, le ministre annonce, l’entrepreneur encaisse, le contribuable absorbe, puis tout le monde promet qu’on fera mieux la prochaine fois.

Petit guide de traduction politique : quand un entrepreneur privé prend un risque avec son argent, on appelle ça du capitalisme. Quand un ministre prend un risque avec votre argent, on appelle ça une vision économique. Quand ça plante, on appelle ça un apprentissage. Quand nous avions prévenu que ça planterait, on nous appelait des idéologues.

La filière batterie n’est pas un accident. C’est un symptôme. Le vieux réflexe québécois du grand chantier, du ruban coupé, de la photo officielle, du communiqué triomphal et de la « moyenne au bâton » qui finit par ressembler à celle d’un lanceur de relève en fin de carrière. On nous a vendu Fitzgibbon comme le kingpin rationnel, le ministre-homme-d’affaires, le grand stratège capable de voir ce que le marché, lui, ne voyait pas. Or le marché ne voyait pas certaines choses pour une raison assez simple : elles ne tenaient pas debout.

Les libéraux classiques, dont je fais partie, répètent la même chose depuis toujours avec la patience maudite des prophètes qu’on traite de fatigants jusqu’au jour où la toiture s’effondre : l’État n’est pas bon pour choisir les gagnants. Pire encore, il est excellent pour créer des perdants subventionnés. Il attire des entrepreneurs politiques, des spécialistes du formulaire, des chasseurs de programmes, des professionnels du cocktail économique qui savent exactement quel mot prononcer devant quel sous-ministre pour obtenir quel chèque.

Le problème n’est pas que les politiciens soient tous stupides. Le problème est plus grave : même les plus intelligents n’ont pas les bons incitatifs. Un entrepreneur qui se trompe perd son argent, sa réputation, parfois des années de sa vie. Un ministre qui se trompe fait une conférence de presse, blâme le contexte international, commande un rapport, puis déménage dans un autre portefeuille. Le risque n’est pas partagé. Il est déplacé. Du décideur vers le payeur.

C’est là que le langage devient obscène. On dit « Québec investit ». Non. Québec confisque d’abord. Puis Québec redistribue ensuite à des entreprises choisies selon une logique que même la Vérificatrice générale finit par trouver brumeuse. Pendant ce temps, les milliers de petites entreprises qui n’ont pas de lobbyiste, pas de relation au cabinet, pas de dossier « vert » à présenter sur PowerPoint, continuent de payer leurs taxes, leurs permis, leurs salaires, leurs intérêts, leurs comptables et leur patience.

Le développement économique, comme Ian Sénéchal l’a rappelé avec raison, ne se décrète pas. Il arrive. Il pousse lorsqu’on cesse de tirer sur la fleur en croyant accélérer la nature. Il exige trois choses relativement simples : une fiscalité compétitive, une réglementation limitée et prévisible, puis une main-d’œuvre disponible et qualifiée. Pas un super-ministre. Pas une filière. Pas un comité. Pas un autre organisme rempli de gens qui prétendent comprendre le risque tout en ne risquant jamais leur propre maison.

Alors, quoi faire?

Premièrement, abolir les subventions discrétionnaires aux entreprises. Pas les réformer. Pas les « mieux encadrer ». Les abolir. Chaque fois que l’État peut choisir une entreprise précise, il crée une économie de cour. Le Québec n’a pas besoin d’une noblesse industrielle nourrie au crédit d’impôt.

Deuxièmement, transformer Investissement Québec en machine à se dissoudre. On ferme graduellement les programmes de prêts, garanties, participations et autres inventions comptables, puis on retourne l’argent sous forme de baisse générale du fardeau fiscal des entreprises. Pas aux amis. À tout le monde.

Troisièmement, vider le ministère de l’Économie de sa prétention dirigiste. Qu’il reste un ministère chargé de mesurer, simplifier, déréglementer et publier des indicateurs clairs, soit. Mais l’idée qu’un ministre puisse piloter l’économie québécoise comme un DG de multinationale doit être envoyée au musée des illusions tranquilles. Que l’ancienne ministre de l’Économie soit aujourd’hui première ministre ne change rien au fond du problème : ce portefeuille est devenu l’autel administratif où l’on sacrifie le contribuable au nom de l’avenir.

Quatrièmement, faire ce que je défends depuis longtemps : simplifier radicalement la fiscalité. Une flat tax québécoise, accompagnée d’une forte exemption de base, serait déjà un signal autrement plus puissant que n’importe quelle annonce de filière. Moins de paliers, moins de niches, moins de crédits spécialisés, moins de bureaucratie. L’Irlande de l’Ouest ne naîtra pas d’un décret. Elle naîtra d’un climat où il vaut mieux produire que quémander.

Finalement, il faut remettre le risque à sa place. Le risque appartient à celui qui décide. Si une entreprise croit vraiment à son projet, qu’elle convainque des clients, des investisseurs, des prêteurs privés. Si personne ne veut suivre, ce n’est peut-être pas parce que le Québec manque d’audace. C’est peut-être parce que le projet est mauvais.

Le vrai développement économique ne vient pas d’un ministre avec un chéquier. Il vient de citoyens libres, d’entrepreneurs prudents, d’investisseurs responsables et d’un État assez modeste pour comprendre qu’il n’est pas le soleil autour duquel tourne l’économie.

Le risque partagé? Très bien. Partageons-le correctement : aux entrepreneurs les profits, aux entrepreneurs les pertes. Au contribuable, enfin, la paix.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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