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Afrique du Sud : quand l’État desserre son monopole, les lumières se rallument

Il existe peu d’illustrations plus brutales de l’échec d’un monopole public que celle d’un pays riche en ressources incapable de garder ses lumières allumées. Pendant des années, l’Afrique du Sud a vécu au rythme du load shedding : des coupures planifiées, quartier par quartier, parce que le réseau ne pouvait plus satisfaire la demande. Les citoyens organisaient leur quotidien autour d’un calendrier de pannes. Les entreprises achetaient des génératrices pour contourner un fournisseur dominant qu’elles ne pouvaient pas simplement remplacer.

Puis quelque chose d’étonnant s’est produi, Pretoria a commencé à accepter que l’électricité était trop importante pour être laissée à un monopole.

Au 10 juillet 2026, l’Afrique du Sud avait accumulé 420 jours consécutifs sans délestage national. Le facteur de disponibilité des centrales d’Eskom atteignait 64,82 % depuis le début de l’exercice financier, contre 58,73 % un an auparavant. Les pannes imprévues avaient fortement reculé, tandis que les dépenses de diesel utilisées pour soutenir le réseau avaient chuté de près de 85 % sur un an. Ce ne sont plus seulement des promesses ministérielles : ce sont des améliorations opérationnelles visibles.

Il serait toutefois intellectuellement paresseux d’attribuer ce redressement à une privatisation qui n’a pas eu lieu. Eskom existe toujours. L’État demeure propriétaire du réseau de transport. Une meilleure maintenance, le retour de certaines unités de production et le plan de redressement interne d’Eskom ont joué un rôle essentiel. La demande adressée au réseau public a aussi été réduite par une économie anémique et par l’autoproduction croissante des ménages et des entreprises.

Mais cette nuance ne sauve pas l’ancien modèle. Elle montre plutôt pourquoi le redressement a exigé qu’on cesse de tout faire reposer sur lui.

En 2021, l’Afrique du Sud a commencé à relever le seuil à partir duquel les producteurs privés devaient obtenir une licence. En 2022, ce seuil a été supprimé. De grandes entreprises ont alors pu produire leur propre électricité ou conclure directement des contrats avec des producteurs indépendants. Entre 2021 et 2024, la capacité solaire privée intégrée aux bâtiments et aux installations commerciales est passée d’environ 1,2 à 6,1 gigawatts. Lorsque le monopole ne fournissait plus, les Sud-Africains ont commencé à contourner le monopole.

La réforme s’est ensuite institutionnalisée. L’Electricity Regulation Amendment Act a ouvert la voie à plusieurs producteurs concurrents, à des prix davantage orientés par le marché et, à terme, à la possibilité pour les consommateurs de choisir leur fournisseur. Eskom ne serait plus l’unique producteur auquel tous les chemins doivent obligatoirement mener. L’entreprise publique deviendrait un acteur parmi d’autres au lieu d’être simultanément le joueur, l’arbitre et le propriétaire du stade.

C’est pourquoi la séparation du transport d’électricité est si importante. Tant que le gestionnaire du réseau dépend du producteur dominant, la concurrence demeure théorique. En juin 2026, le gouvernement travaillait encore à la création d’un opérateur de transport pleinement indépendant, détenu par l’État, chargé d’offrir un accès impartial au réseau. Ce n’est pas une révolution libertarienne. C’est simplement la reconnaissance qu’un marché ne peut fonctionner lorsque son principal participant contrôle aussi l’accès au marché.

Le Fonds monétaire international estime que l’ouverture à la participation privée a contribué à stabiliser l’approvisionnement, notamment grâce aux nouvelles capacités renouvelables. L’OCDE recommande de poursuivre vers un véritable marché de gros concurrentiel, d’accélérer les investissements dans le réseau et de clarifier le rôle d’Eskom et des municipalités. Autrement dit, le travail est loin d’être terminé.

Les problèmes demeurent immenses. Eskom porte encore l’héritage de décennies de mauvaise gouvernance, de capture de l’État, de dette et d’infrastructures vieillissantes. Certaines zones subissent toujours des réductions locales de charge en raison des branchements illégaux, du vol d’électricité et de réseaux de distribution surchargés. Le retour de la stabilité nationale ne signifie donc pas que chaque foyer reçoit un service impeccable.

Néanmoins, la trajectoire a changé. L’Afrique du Sud n’a pas réparé son système en renforçant l’exclusivité de l’institution qui l’avait laissé se détériorer. Elle l’a réparé en améliorant ce qui pouvait l’être chez Eskom tout en permettant à d’autres de produire, d’investir et d’innover.

Voilà la leçon pour le Québec. Un monopole public peut posséder des ingénieurs compétents, une expertise considérable et une histoire glorieuse. Cela ne lui confère pas pour autant un droit divin à l’exclusivité. Lorsque la concurrence est interdite, l’usager ne peut ni partir, ni comparer, ni sanctionner l’inefficacité autrement qu’aux élections, plusieurs années plus tard.

La concurrence n’est pas l’ennemie du service public. Elle est parfois le seul électrochoc capable de lui rappeler qu’il existe pour servir le public.

L’Afrique du Sud n’a pas encore vaincu sa crise énergétique. Mais après des années passées dans l’obscurité, elle a compris une vérité lumineuse : pour rallumer un pays, il faut parfois commencer par éteindre le monopole.

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Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen
Samuel Rasmussen, alias Le Blond Modéré, est membre des Trois Afueras et collaborateur du podcast Ian & Frank. Titulaire d'une formation en relations internationales à l'Université de Sherbrooke, il s'intéresse particulièrement à la géopolitique, aux zones d'influence et aux différentes formes de pouvoir.

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