En ce printemps 2025, le militantisme politique au Québec prend des airs de religion. Qu’on milite à gauche, à droite ou ailleurs, on retrouve les mêmes symptômes qu’une foi ardente : ferveur collective, slogans intouchables, grands prêtres charismatiques et anathèmes lancés sur les infidèles. Le militant contemporain, toutes couleurs confondues, semble prier à l’autel d’une Idée sacrée, que ce soit l’égalité totale, la nation pure ou la liberté absolue, avec le zèle du dévot convaincu. Chaque camp transforme sa cause en vérité révélée, imperméable au doute, et sacrifie volontiers son autonomie de pensée sur l’autel du Bien collectif, tout comme le croyant autrefois le faisait devant son dieu.
Les parallèles entre militantisme et religion abondent. On pourrait même dresser les cinq piliers de la foi militante :
Le Dogme infaillible : chaque mouvement a son corpus d’idéologies sacrées qu’on ne questionne pas. Pour la gauche radicale, ce sera par exemple l’anticapitalisme intégral ou l’égalitarisme absolu ; pour la droite identitaire, le nationalisme pur et le rejet de l’« étranger » bouc émissaire. Quiconque ose nuancer ou diverger est aussitôt accusé de blasphème idéologique.
Les Prophètes et gourous : tout comme les religions ont leurs saints et prédicateurs, nos groupes militants ont leurs figures intouchables. Le chef charismatique, du politicien populiste à l’influenceur woke, devient guide spirituel. Sa parole est évangile, retweetée, likée, vénérée sans esprit critique.
Les Rituels sacrés : manifestations hebdomadaires, slogans psalmodiés en boucle, hashtags viraux ; voilà la liturgie moderne du militant. On brandit pancartes et drapeaux comme des cierges, on marche dans la rue en procession chantée, on participe à d’interminables réunions comme à des messes politiques, répétant le catéchisme du parti.
L’Inquisition et l’excommunication : chaque foi a ses hérétiques. Sur Twitter, la moindre déviation de la ligne officielle attire une nuée de fidèles fanatiques prêts à crucifier le dissident en place publique numérique. On « cancel » tel intellectuel trop tiède, on voue aux gémonies tel élu qui ose pactiser avec l’ennemi ; bref, on expulse les pécheurs idéologiques du paradis militant.
Le Sacrifice de soi : enfin, comme le moine ascète renonce à sa vie propre pour la gloire de Dieu, le militant moderne offre son temps, son énergie et souvent sa raison sur l’autel de la Cause. Il croit œuvrer pour le salut du monde, mais il s’oublie lui-même dans cette quête, aliéné par une illusion collective. La formule n’est pas de moi : un vieux pamphlet de 1972 parlait déjà du « militantisme, stade suprême de l’aliénation ». Ici, l’individu s’efface derrière le soldat politique, fier d’être un rouage de plus dans la grande machine du Bien supposé.
Arthabaska : une croisade électorale
Rien de tel que la partielle d’Arthabaska pour illustrer cette dérive quasi religieuse. Ce comté du Centre-du-Québec est devenu ces temps-ci le théâtre d’un duel de prophètes militants. D’un côté, Éric Duhaime, chef du Parti conservateur du Québec (droite plutôt libérale) ; de l’autre, Alex Boissonneault, nouveau champion du Parti Québécois (nationaliste et de gauche) et ancien journaliste. Chacun vient avec sa cohorte de fidèles et sa légende personnelle.
Duhaime, toujours sans siège Ă l’AssemblĂ©e nationale, voit Arthabaska comme une circonscription clĂ© pour son avenir politique. Ses partisans le suivent avec une ferveur notable, mobilisĂ©s autour de l’enjeu stratĂ©gique de cette Ă©lection partielle. Il a organisĂ© des autobus pour amener des dizaines de sympathisants depuis QuĂ©bec et Laval jusqu’aux Bois-Francs pour lancer sa campagne, une mobilisation intense rappelant une procession moderne. Pascal BĂ©rubĂ©, dĂ©putĂ© pĂ©quiste, a d’ailleurs critiquĂ© ce dĂ©placement massif de militants « bien loin des Bois-Francs », soulignant l’aspect inhabituel de cette mobilisation pour une Ă©lection locale.
Face à lui, Alex Boissonneault est présenté par le PQ comme l’enfant du pays revenu sauver la patrie. Duhaime, quant à lui, a rapidement rappelé le passé militant de son rival : Boissonneault fut membre du groupe radical « Germinal » et a été arrêté en 2001, avec six autres personnes, pour avoir comploté un sabotage lors du Sommet des Amériques avec des cocktails Molotov. Bien que Boissonneault ait depuis obtenu un pardon, cette ancienne affiliation constitue pour Duhaime un élément légitime du débat public. Le chef conservateur met ainsi en lumière ce passé controversé sans toutefois tomber dans un discours agressif, restant dans les limites d’un affrontement électoral classique.
Le mĂŞme Duhaime, quelques heures plus tard, a d’ailleurs publiĂ© un tweet oĂą il dĂ©crit Alex comme un « gars sympathique » qu’il connaĂ®t bien, tĂ©moignant ainsi d’une certaine cordialitĂ© personnelle malgrĂ© la tension politique ambiante. Son discours anti-système trouve nĂ©anmoins un Ă©cho particulier auprès de ses partisans, mobilisĂ©s par un sentiment d’opposition aux Ă©lites et Ă l’idĂ©ologie « woke ». Son style rhĂ©torique se rapproche parfois d’un sermon populiste, visant Ă mobiliser sa base Ă©lectorale autour d’enjeux perçus comme existentiels.
La foi progressiste selon Québec solidaire
Si la droite a ses dévots, la gauche québécoise n’est pas en reste. Québec solidaire (QS), parti de la gauche radicale, cultive aussi son église militante — avec un brin d’utopie en prime. Leur nouvelle co-cheffe parlementaire, Ruba Ghazal, s’est posée en prêtresse enflammée lors d’un rassemblement récent. Devant une salle comble de militants solidaires chauffés à blanc, elle a prononcé un discours digne d’un sermon révolutionnaire. Sous les applaudissements nourris de ses fidèles, elle a carrément listé les incarnations du Mal dans le monde : « Donald Trump, Marine Le Pen, Javier Milei, Vladimir Poutine, Pierre Poilievre, Éric Duhaime, Mathieu Bock-Côté… Ces gens-là , ce sont nos adversaires ». Une litanie de noms honnis, alignés comme autant de démons à exorciser. « C’est une droite réactionnaire, populiste, conservatrice », clame-t-elle dans l’allégresse générale. On se croirait à un office religieux où l’on désigne Satan sous ses multiples avatars contemporains. Amen, murmure la foule en filigrane.
Dans ce même prêche, Ruba Ghazal fustige François Legault et sa CAQ en des termes sans équivoque. Elle accuse le premier ministre de « faire le lit de mouvements plus radicaux que lui » en jouant avec une rhétorique anti-immigrants. Selon elle, Legault utilise un double discours hypocrite : un jour modéré, le lendemain identitaire. « La CAQ incarne parfaitement ce double discours de droite identitaire et économique… un conservatisme culturel nostalgique qui met tous les problèmes sur le dos des immigrants », affirme-t-elle sans ambages. Pour QS, le gouvernement actuel flirte avec le péché mortel du racisme ordinaire, préparant la voie aux extrémistes. Ruba parle carrément d’une « internationale des droites fondée sur la haine de l’autre, de l’étranger, de toute la misère du monde* ; reprenant ironiquement les mots d’un ministre caquiste qui avait osé dire que le Québec ne pouvait accueillir toute la misère du monde. Dans la bouche de QS, la CAQ est l’hérétique suprême, le faux prophète dont il faut détourner le peuple.
Québec solidaire soigne sa propre orthodoxie. Le parti organise même des ateliers de formation militante dignes d’une école du dimanche version progressiste. Début mai, QS tenait la première édition de son École solidaire au cégep Ahuntsic : conférences, ateliers pratiques, échanges avec des experts engagés — tout pour former la nouvelle génération de croyants progressistes. On y apprend les Écritures saintes de la gauche : justice sociale, féminisme, écologie radicale. La candidate solidaire d’Arthabaska, Pascale Fortin, y a participé comme une novice recevant la bénédiction du parti. Elle en est ressortie revigorée, clamant sur Facebook vouloir offrir « une voix féministe, solidaire et tournée vers les enjeux concrets » dans la campagne à venir. Le choix des mots est révélateur : valeurs, engagement, transformation sociale. C’est la foi du progrès qu’on affiche fièrement, le cœur sur la main et la main sur le cœur. Chez QS, on ne parle pas de calculs politiques, on parle de valeurs morales — comme un prêche qui rappelle les vertus cardinales. Votez selon vos valeurs, pas par stratégie, répète la candidate. C’est beau comme un psaume.
QS va même chercher des alliances spirituelles à l’international. Ce soir-là , Ruba Ghazal partageait la scène avec Jean-Luc Mélenchon, figure tutélaire de la gauche française, venu en apôtre prêcher l’importance d’« assumer une gauche qui clive ». Le tribun français, tel un missionnaire en terre québécoise, a galvanisé les troupes solidaires et encouragé les militants à mener la « bataille des idées » sans compromis. On se serait cru à un concile œcuménique des progressistes : le Vieux Monde envoyant un émissaire encourager la foi des camarades du Nouveau Monde. On notera l’ironie savoureuse de voir QS, farouchement laïciste, organiser une quasi-communion laïque avec un Mélenchon en visite pastorale. Le tout, bien sûr, ponctué des Alléluias militants : « Nos victoires viennent du fait que nous avons tenu tête… Si on remballe nos idées, on n’aura jamais de majorité », a clamé le vieux tribun. Traduction : ayez la foi, camarades, et vous serez récompensés. Le salut viendra à force d’y croire fort.
Gauche radicale vs droite identitaire : guerres saintes 2.0
Ainsi, chaque camp brandit sa religion politique comme l’unique voie de salut et diabolise l’autre. La gauche radicale voit de la « haine » partout à droite, une menace fascisante qui plane. La droite identitaire (et conservatrice) voit des « woke » délirants et dangereux à tous les coins de rue. On assiste à un duel de religions séculières, une guerre sainte version Twitter.
Du côté droit, les discours messianiques pullulent aussi. Éric Duhaime et ses alliés fédéraux comme Pierre Poilievre agitent sans cesse l’épouvantail du complot woke qui détruirait le Québec traditionnel. Leur narrative s’accompagne de mythes simplificateurs dignes de légendes médiévales. Récemment, le chef péquiste PSPP lui-même s’est laissé tenter par une de ces fables commodes issues de la sphère droite complotiste américaine : il a relayé l’histoire d’une prétendue « journée sans Blancs » dans une université américaine, s’indignant d’une « dérive wokiste » imaginaire. Or c’était un canular grossier, concocté par un influenceur anonyme de droite et amplifié par nul autre que Tucker Carlson, le prédicateur suprême de la droite identitaire américaine. Telle une fake news miraculeuse, ce récit bidon a enflammé les esprits en quête de justification idéologique : Voyez comme la gauche est folle! Même un politicien sérieux s’y est laissé prendre, preuve que la foi aveugle dans un récit qui conforte nos croyances peut faire fi des faits. Croire plutôt que penser, n’est-ce pas là le cœur du problème?
En face, la gauche radicale n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de peindre le diable. On l’a vu avec Ruba Ghazal listant tous les chefs de droite de la planète comme autant d’Antéchrists. Dans les cercles militants de gauche, on parle de la droite comme d’une hydre fasciste prête à dévorer la démocratie. Les termes fusent : racistes, sexistes, xénophobes, antiscience. Chaque camp affuble l’autre des pires tares morales. C’est la rhétorique de la damnation mutuelle : l’autre bord est non seulement dans l’erreur, il est maléfique. Aucun dialogue n’est possible avec le Malin, seulement son éradication ou son confinement.
On observe alors un phénomène de bulle quasi sectaire. La gauche radicale ne lit que ses propres médias, ne fréquente que ses semblables, se gave d’articles confirmant que tout mal vient du capitalisme et du patriarcat. La droite dure, de son côté, reste scotchée aux chaînes YouTube de prédicateurs conservateurs, aux pages Facebook conspirationnistes, convaincue que tout mal vient des immigrants ou des communistes culturel·le·s. Chacun a son clergé médiatique. Mathieu Bock-Côté, chroniqueur star de la droite identitaire, sermonne sur les ondes que le multiculturalisme nous perdra, tandis que du côté opposé, un idéologue « woke » quelconque expliquera que quiconque n’adhère pas à la théorie du genre est un monstre. Les nuances crèvent dans cette bataille de certitudes morales.
Le plus incroyable est à quel point ces deux extrêmes se ressemblent dans la forme de leur militantisme. Chacun a ses martyrs et figures héroïques : la gauche érige en saints des gens comme Greta Thunberg ou les activistes d’Extinction Rebellion, la droite voue un culte quasi religieux aux « héros » de la liberté comme les camionneurs du Convoi anti-mesures sanitaires de 2022. On se souvient comment ces derniers étaient acclamés par certains comme des apôtres de la liberté sacrée, convoyant un « message de Dieu » (comprendre : la vraie voix du peuple) jusqu’à Ottawa. Côté gauche, on canonise la moindre adolescente tenant une pancarte « La planète brûle » comme une Jeanne d’Arc écologique. Dans les deux cas, l’irrationnel domine : on nage en pleine foi, où l’émotion et l’indignation tiennent lieu de raison.
Et bien sûr, chaque camp a sa frange violente prête au jihad. On a vu surgir des groupuscules qui, sans rire, se posent en milice du Bien : ici des antifascistes masqués qui cassent des vitrines au nom de la lutte sociale, là des identitaires en cagoule qui harcèlent des migrants ou saccagent un spectacle de drag-queens au nom de la « morale ». Le militant extrémiste, qu’il brandisse un drapeau noir et rouge ou un drapeau fleurdelisé tâché de slogans, est le même dans son esprit : il s’arroge le droit divin d’imposer sa vision par la force, persuadé que son dogme justifie tout. C’est le retour des guerres de religion, version 2.0, sans crucifix ni croissant ; avec des tweets enflammés et des cocktails Molotov à la place des épées. Dans les deux cas, l’individu lambda, le citoyen ordinaire avec sa raison tranquille, est sommé de choisir un camp sous peine d’être traité de tiède (et nul n’aime les tièdes, comme dit l’Apocalypse…).
Twitter : la grande messe quotidienne
Si l’église était autrefois le lieu de propagation de la foi, Twitter (ou X, appelez-la comme vous voulez) est désormais son équivalent séculier. Sur les réseaux sociaux, chaque matin apporte son nouveau prêche militant. C’est la grand-messe quotidienne où les fidèles se rassemblent en ligne pour communier autour des indignations du jour. Hashtag tendance du matin : un politicien a tenu des propos offensants? Aussitôt, la twittosphère s’embrase. Les prêtres de chaque camp montent en chaire (en thread, plutôt) et délivrent leur homélie de 280 caractères.
On y retrouve la liturgie familière : d’un côté, les militants de gauche entonnent leurs psaumes numériques — #JusticePourX, #PlusJamaisÇa, #PolQc ; saturant l’espace de leurs appels à la vertu. De l’autre, les militants de droite ripostent avec leurs cantiques propres ; #Liberté, #AssezCestAssez, ou l’inévitable #Wokeistan pour railler l’adversaire. Chacun prêche à ses convertis, dans un entre-soi algorithmique où l’Amen se mesure en retweets.
Twitter a exacerbé la dimension inquisitoriale du militantisme. La plateforme offre le bûcher instantané pour quiconque profère une phrase jugée déviante. Un mot de travers et c’est la curée : excommunication en direct, livrée par une armée de comptes indignés qui vous lapident de leurs vertus. Le phénomène du call-out ; dénoncer publiquement un individu pour une opinion non conforme; est l’équivalent moderne de la mise à l’index par le Saint-Office. Aujourd’hui, on ne brûle plus les hérétiques, on les cancel, ce qui dans notre société hyperconnectée revient presque au même socialement. On a vu des carrières brisées en un jour parce qu’un malheureux tweet a offensé les sensibilités d’un culte ou de l’autre.
Le discours militant sur Twitter se caractérise par sa certitude absolue et son manque total de nuance ; comme un dogme religieux. Toute complexité est sacrifiée au profit d’une phrase-choc partageable. Il faut voir la véhémence quasi mystique avec laquelle certain·e·s s’expriment : « Tel ministre est littéralement un monstre fasciste! », clamera un militant de gauche à 9h02. « Tel groupe de pression woke détruit notre société! », renchérira un militant de droite à 9h03. La journée est rythmée par ces oraisons belliqueuses. Et gare à celui ou celle qui s’interpose avec un « Attendez, c’est plus compliqué… » — il se fera immédiatement rabrouer comme un mécréant relativiste.
On en arrive à des dialogues de sourds où chacun, certain de son infaillibilité, cherche davantage à performer sa foi qu’à convaincre réellement. Twitter devient un théâtre rituel où l’indignation fait office de vertu cardinale. Plus tu montres ta ferveur — via des tweets incendiaires ou des envolées moralisatrices — plus tu gagnes du crédit auprès de ta communauté de croyants. C’est à qui sera le plus pur, le plus orthodoxe, quitte à tomber dans la surenchère absurde. On a vu, par exemple, des militants écologistes souhaiter sur Twitter des catastrophes naturelles aux « méchants pollueurs » (en oubliant que ça affecterait tout le monde), ou des ultras nationalistes se réjouir publiquement de la souffrance de migrants en détention. L’écran, comme jadis la chaire de l’église, décuple le fanatisme en offrant une caisse de résonance et une promesse de salut sous forme de likes.
Finalement : l’individu excommunié
Que reste-t-il de l’individu libre dans ce déferlement de ferveur militante? Bien peu de chose. À force de se fondre dans le collectif, de penser en meute, le militant ; qu’il soit de gauche, de droite ou d’ailleurs ; abdique sa singularité. Il répète les mantras de son groupe, tel un pénitent récitant le rosaire, et chasse de son esprit toute idée qui pourrait contrarier le dogme approuvé. Comme l’écrivait Nietzsche, l’humain en groupe verse aisément dans la folie que l’individu isolé éviterait. Le philosophe à la grosse moustache fustigeait la « morale de troupeau », cette tendance des humains à rechercher la sécurité dans le nombre au prix de leur esprit critique. Nous y sommes : les militants d’aujourd’hui, à force de vouloir changer le monde, ont recréé des troupeaux idéologiques où chacun bêle à l’unisson derrière son berger préféré.
Un autre penseur radical, Max Stirner, parlait des « fantômes » qui hantent l’esprit humain ; ces idées absolues (Dieu, l’État, la Morale) pour lesquelles l’homme se sacrifie et qu’il place au-dessus de lui-même. Le militant du XXIe siècle a simplement troqué Dieu pour une Cause, le prêtre pour un leader d’opinion, l’église pour un parti ou un groupe Facebook. Il s’est inventé de nouveaux fantômes sacrés : la Révolution, la Nation, la Justice Sociale, la Liberté Totale… Autant d’abstractions qu’il vénère aveuglément. Il clame fièrement « Ni Dieu ni maître », sans voir qu’il s’est forgé de nouveaux maîtres intangibles. Son autonomie de pensée? Dissoute dans l’ivresse du collectif.
Il est temps de sonner, pamphlet en main, la révolte de l’individu contre la foule. Le véritable esprit libre est celui qui ose penser contre son camp, refuser les mots d’ordre mécaniques, se méfier des emballements tribaux. Être un libéral classique au sens noble, influencé par un Nietzsche ou un Stuart Mill, c’est défendre la primauté de l’individu souverain contre toutes les formes de tyrannie de la majorité. Refuser de se prosterner devant l’Idole du groupe, qu’elle prenne la forme d’un parti ou d’une idéologie.
Le militantisme contemporain, pris dans ses travers sectaires, nous montre à quel point l’aliénation peut changer de visage tout en conservant la même essence. Auparavant, beaucoup se pliaient aveuglément aux diktats de la religion organisée ou d’un parti autoritaire ; aujourd’hui, on se soumet tout aussi aveuglément aux totems idéologiques de son clan. La soumission idéologique, quelle qu’elle soit, reste une soumission. Elle rassure peut-être l’âme en manque d’appartenance, mais elle tue l’esprit critique et la créativité individuelle.
En fin de compte, le militant de tout bord ressemble fort au croyant dans sa paroisse (on pourrait parler du circle jerking incestuel) : persuadé de détenir la Vérité, entouré de ses semblables dans une confortable communion, il n’entend plus les voix dissonantes ni ne voit les contradictions de sa foi. Il sacrifie sa raison individuelle sur l’autel de l’illusion collective, certain que c’est le prix du paradis futur. Le problème, c’est que ce paradis promis ; révolution égalitaire ou nation purifiée; s’éloigne toujours à mesure que le fanatisme grandit. Pendant ce temps, le militant, lui, s’oublie.
Que faire alors? Peut-être redécouvrir l’antidote vieux comme le monde : le doute, l’ironie, la pensée libre. Rire un peu de soi au lieu de vouer aux enfers autrui. Se rappeler que l’histoire est jonchée de foules persuadées d’avoir raison et qui, rétrospectivement, se sont comportées en insensées. Comme disait Voltaire, « Le doute est un état mental désagréable, mais la certitude est ridicule. » Dans notre Québec de 2025, il serait sain que les militants de tous poils méditent cette leçon. En ces temps où la politique vire au fanatisme, osons être des esprits libres, irrespectueux des dogmes, rétifs aux ordres de la tribu. Ce n’est qu’à ce prix que l’on évitera de retomber dans de nouvelles formes d’aliénation. Car à trop vouloir jouer les croisés, on finit toujours par perdre une partie de son âme ; qu’on le fasse pour Dieu ou pour la Révolution.


