Donald Trump vient peut-être d’offrir à Christine Fréchette ce que la Coalition avenir Québec était incapable de produire elle-même depuis des mois : un changement de terrain électoral.
Jusqu’ici, l’élection québécoise du 5 octobre semblait devoir se jouer sur une question assez simple : quel bilan les Québécois font-ils de près de huit années de gouvernement caquiste?
Une question particulièrement inconfortable pour la CAQ.
Elle traîne derrière elle les déceptions accumulées, les promesses abandonnées, les décisions controversées et des finances publiques qui ont connu des déficits importants. Les derniers résultats financiers sont certes meilleurs que ce qui avait été anticipé — Québec évalue maintenant le déficit comptable de 2025-2026 à 4,9 milliards de dollars et le déficit budgétaire, après les versements au Fonds des générations, à 7,2 milliards — mais, politiquement, le dommage est déjà largement inscrit dans l’esprit d’une partie de l’électorat.
Surtout, la CAQ est loin de sa domination de 2022. À la mi-août, Qc125 estimait ses appuis à environ 20,5 % et ne lui projetait plus que six sièges. Christine Fréchette doit donc accomplir un exercice presque impossible : être suffisamment différente de François Legault pour incarner le renouveau, mais suffisamment associée au gouvernement sortant pour revendiquer son expérience.
Puis les négociations commerciales avec Washington échouent. Les tarifs reviennent. Donald Trump recommence à menacer directement des intérêts économiques québécois et canadiens.
Et soudainement, une autre question peut être posée aux électeurs.
Non plus seulement :
« Êtes-vous satisfaits de nos huit dernières années? »
Mais :
« Dans une période aussi dangereuse, voulez-vous vraiment prendre le risque de changer de gouvernement? »
Voilà peut-être le véritable événement politique des derniers jours.
Trump n’efface évidemment pas le bilan de la CAQ. Mais il offre potentiellement à Christine Fréchette la possibilité de déplacer le centre de gravité de l’élection : du jugement sur le passé vers l’inquiétude devant l’avenir.
Et si la CAQ comprend cette occasion et décide de marteler ce risque jusqu’au 5 octobre, alors Machiavel devient particulièrement intéressant.
La Fortuna
Dans Le Prince, Machiavel accorde une place immense à la Fortuna : cette part des événements que le dirigeant ne contrôle pas. Les circonstances changent, les crises surgissent, les alliances se déplacent. Le bon dirigeant n’est pas celui qui commande à la fortune, mais celui qui possède suffisamment de virtù — au sens machiavélien de capacité, d’énergie et d’adaptation — pour exploiter le monde tel qu’il devient.
Machiavel compare notamment la fortune à un fleuve qui déborde. On ne commande pas à la crue, mais certains auront préparé des digues tandis que d’autres seront emportés.
La crise commerciale déclenchée par l’administration Trump est la Fortuna de Christine Fréchette.
Elle ne l’a évidemment pas créée. Les négociations entre Ottawa et Washington ont réellement échoué et les nouvelles mesures tarifaires américaines représentent un risque économique sérieux pour le Canada et le Québec.
Mais une crise réelle peut également produire une occasion politique réelle.
Car la Fortuna n’offre pas nécessairement à Fréchette une solution aux problèmes de son gouvernement. Elle lui offre quelque chose de peut-être plus précieux à quelques semaines d’une élection : la possibilité de changer la question à laquelle les électeurs doivent répondre.
Hier, il fallait décider si la CAQ méritait un autre mandat.
Demain, la CAQ pourrait tenter de convaincre les Québécois qu’ils doivent plutôt décider s’ils peuvent se permettre de changer de gouvernement maintenant.
La différence est immense.
Transformer l’instabilité extérieure en argument de stabilité intérieure
C’est probablement là que se trouve la stratégie électorale la plus prometteuse pour Christine Fréchette.
Depuis quelques jours, son vocabulaire change. Il est question de « lignes rouges », de protection de l’économie québécoise, de cellules de crise, d’entreprises menacées, de travailleurs à protéger et de fermeté devant Washington. Après l’échec des négociations, elle a convoqué son Conseil des ministres et adopté un ton beaucoup plus martial face à l’administration américaine.
Le message politique qui peut en découler est extrêmement simple :
Le monde est instable. Il faut donc un gouvernement stable.
C’est une stratégie vieille comme la politique.
Lorsqu’un gouvernement sortant ne peut plus facilement demander à être réélu sur son bilan, il peut tenter de demander à être réélu sur les dangers de l’avenir.
Ce déplacement est essentiel.
La CAQ n’aurait même pas besoin de convaincre les Québécois que ses huit années au pouvoir furent une réussite. Elle devrait seulement convaincre suffisamment d’électeurs qu’octobre 2026 constitue un mauvais moment pour tenter autre chose.
Et Machiavel aurait parfaitement compris cette transformation.
Dans Le Prince, le pouvoir politique ne repose pas seulement sur ce que le prince accomplit. Il repose également sur sa capacité à comprendre les circonstances et à déterminer ce que la population considère comme dangereux.
De l’amour à la crainte
Le célèbre passage de Machiavel sur la crainte et l’amour est souvent caricaturé. Il ne recommande pas simplement au prince de terroriser son peuple. Il explique plutôt que, lorsque les circonstances deviennent difficiles, la crainte constitue souvent un lien politique plus solide que l’affection.
Qu’on ne pousse évidemment pas le parallèle trop loin : je ne suis pas en train de transformer Christine Fréchette en tyran florentin. La crainte dont il est question ici n’est pas celle qu’inspirerait Mme Fréchette elle-même, mais celle des incertitudes qu’un gouvernement peut mettre de l’avant pour se présenter, par contraste, comme le choix de la stabilité.
Transposé dans une démocratie moderne, il ne s’agit donc pas de craindre le gouvernement.
Il s’agit de craindre ce qui pourrait arriver sans lui.
Voilà une différence essentielle.
Christine Fréchette n’a pas besoin que les Québécois tombent amoureux de la CAQ. Elle peut gagner beaucoup si suffisamment d’entre eux commencent simplement à se demander :
Est-ce vraiment le moment de prendre un risque?
C’est ici que Donald Trump pourrait devenir, malgré lui, l’un des personnages importants de la campagne québécoise.
Chaque menace contre l’industrie automobile, l’aluminium, le bois, la gestion de l’offre, la culture ou la langue permet à Fréchette d’occuper non plus seulement le rôle de cheffe de la CAQ, mais celui de première ministre devant protéger le Québec.
Le costume est beaucoup plus avantageux.
Une cheffe de parti doit expliquer les erreurs de son gouvernement.
Une première ministre en temps de crise doit démontrer qu’elle tient la barre.
Et plus la campagne se déroule sur ce second terrain plutôt que sur le premier, plus la CAQ aura réussi son déplacement.
Le problème du « nouveau prince »
Mais Machiavel permet également de voir la faiblesse de cette stratégie.
Christine Fréchette est une nouvelle première ministre à la tête d’un ancien gouvernement. Elle a été assermentée le 15 avril 2026. Elle peut donc parler de nouveau leadership, de nouvelle équipe et de changement de ton, mais elle ne peut pas entièrement se débarrasser de l’héritage caquiste.
C’est précisément le problème du nouveau prince chez Machiavel : conquérir le pouvoir est une chose; convaincre la population qu’un nouvel ordre commence réellement en est une autre.
Fréchette doit ainsi défendre simultanément deux propositions presque contradictoires :
« Nous avons changé. »
et
« Ne changez surtout pas de gouvernement. »
La crise américaine lui permet momentanément de réconcilier les deux.
Elle peut proposer un changement de leadership dans la continuité de l’État.
Autrement dit :
Vous pouvez obtenir du neuf sans prendre le risque de l’inconnu.
C’est probablement la meilleure carte dont dispose actuellement la CAQ.
Le renard et le lion
Machiavel écrit également que le prince doit savoir être à la fois le lion et le renard : suffisamment puissant pour faire face aux loups, suffisamment rusé pour reconnaître les pièges.
La nouvelle posture de Fréchette contient précisément ces deux dimensions.
Le lion apparaît lorsqu’elle lance à l’administration Trump que le Québec ne se laissera pas dicter ce qu’il doit être et répond publiquement « no way » à certaines exigences américaines.
Le renard apparaît dans le positionnement politique.
Car la première ministre sait parfaitement que Québec ne négocie pas directement avec Washington. C’est Ottawa qui se trouve à la table. Elle peut donc réclamer de la fermeté, fixer les attentes du Québec, demander la protection de ses intérêts et éventuellement se dissocier d’un mauvais résultat sans avoir elle-même contrôlé la négociation.
C’est d’ailleurs aussi le risque de cette posture : lier politiquement son sort à une négociation qu’elle ne contrôle pas.
Machiavel aurait reconnu le danger.
Il est toujours périlleux pour le prince de construire sa puissance sur une force qui appartient à quelqu’un d’autre.
La Fortuna peut apporter la tempête qui vous avantage politiquement aujourd’hui et changer de direction demain.
Sonner les cloches de l’instabilité
La tentation pour la CAQ sera donc immense au cours de la campagne : parler de Trump, de tarifs, d’emplois menacés, d’incertitude, du référendum péquiste et du manque d’expérience des adversaires, puis réunir tous ces éléments dans une seule idée :
Ce n’est pas le moment de changer de capitaine pendant la tempête.
Et, électoralement, la formule est puissante parce qu’elle modifie complètement la charge de la preuve.
La CAQ n’aurait plus nécessairement à convaincre les Québécois qu’elle mérite un nouveau mandat en raison de ce qu’elle a accompli. Elle pourrait tenter de convaincre qu’un changement de gouvernement représente, dans les circonstances, un risque plus grand que le maintien d’un gouvernement dont plusieurs électeurs sont pourtant insatisfaits.
Il ne s’agirait plus tellement de faire aimer la CAQ que de rendre ses solutions de rechange inquiétantes.
Voilà peut-être le véritable cadeau politique que Trump vient de lui offrir.
Mais la tempête ne fait pas disparaître le bilan
C’est finalement là que se jouera le pari de Christine Fréchette.
Donald Trump lui offre une tempête.
Mais, surtout, il lui offre peut-être une occasion extrêmement rare à quelques semaines d’une élection : celle de transformer la question posée aux électeurs.
La CAQ était condamnée à répondre :
Qu’avez-vous fait de vos huit années au pouvoir?
Elle peut maintenant tenter d’imposer une autre question :
Êtes-vous certains de vouloir changer de gouvernement dans un monde comme celui-ci?
C’est rationnel. C’est habile. Et, dans un sens très précis du terme, c’est machiavélien.
Mais Machiavel ne dit jamais que la fortune sauve les mauvais princes. Il dit plutôt que la fortune révèle ceux qui savent s’adapter aux circonstances.
Et surtout, un nouveau terrain électoral ne constitue pas une absolution.
Donald Trump peut déplacer l’attention vers les tarifs, l’économie, Washington et l’incertitude internationale. Il peut aider la CAQ à parler davantage de ce qui pourrait arriver demain que de ce qu’elle a fait hier. Mais il ne peut pas réécrire huit années de gouvernement.
Les déficits ne disparaissent pas parce que Washington menace l’aluminium. Les promesses abandonnées ne redeviennent pas des promesses tenues parce que la Maison-Blanche hausse le ton. Les décisions impopulaires, les reculs et l’usure du pouvoir ne sont pas effacés par une crise extérieure.
C’est tout le paradoxe de la stratégie.
La Fortuna peut permettre à Christine Fréchette de changer le terrain sur lequel la CAQ sera jugée. Elle ne peut pas, à elle seule, racheter ce qui a conduit la CAQ à vouloir changer de terrain en premier lieu.
Christine Fréchette peut donc tenter de transformer la peur du désordre extérieur en désir de stabilité politique au Québec. Elle peut sonner les cloches de l’instabilité, rappeler les risques économiques, les menaces américaines et l’incertitude internationale. Elle peut même convaincre certains électeurs que, malgré leurs frustrations envers la CAQ, le moment est mal choisi pour remettre le gouvernail à quelqu’un d’autre.
Mais une campagne électorale ne se déroule jamais entièrement sur le terrain choisi par celui qui gouverne.
À un moment ou à un autre, le bilan revient.
Et lorsque Trump aura été invoqué encore et encore pendant la campagne, les Québécois finiront peut-être par regarder le ciel.
Puis ils regarderont les digues.
Et ils demanderont au gouvernement qui est au pouvoir depuis huit ans :
Si la tempête est réellement aussi dangereuse que vous le dites, dans quel état avez-vous laissé les digues?
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