Il fut un temps où être de gauche signifiait d’abord parler du grand nombre. Des travailleurs. Des salaires. Des conditions de travail. Du logement. Des familles qui comptaient leur argent à la fin du mois. De ceux qui n’avaient ni fortune, ni pouvoir particulier, ni accès privilégié aux décideurs.
Il ne s’agit pas ici d’idéaliser cette vieille gauche travailliste. Elle a eu ses aveuglements et ses excès, et elle a aussi contribué à bâtir un modèle québécois aujourd’hui à revoir, notamment un État devenu trop coûteux, trop bureaucratique et obèse. Mais elle savait assez précisément qui elle voulait défendre.
Puis quelque chose a changé. La vieille gauche travailliste s’est progressivement transformée en une gauche que l’on pourrait qualifier d’identitaire : une gauche pour laquelle les rapports sociaux sont de plus en plus interprétés à travers les identités, les minorités, les discriminations et les droits individuels. Le travailleur n’a pas complètement disparu de son discours. Mais il semble avoir perdu sa place centrale.
Et c’est peut-être là qu’il faut chercher une partie de la crise actuelle de la gauche.
La frontière n’a jamais appartenu exclusivement à la droite
Commençons par l’immigration. Nous avons fini par accepter une idée étrange : parler de frontières, de capacité d’accueil, de nombre d’arrivants ou de contrôle de l’immigration serait nécessairement une préoccupation de droite.
Pourquoi? Une frontière n’est pas de droite.
Un État qui veut savoir qui entre sur son territoire n’est pas automatiquement xénophobe. Une société qui cherche à déterminer combien de personnes elle peut accueillir, loger, franciser, scolariser et intégrer convenablement ne commet pas un acte moralement douteux. Elle gouverne.
Historiquement, une partie importante de la gauche ouvrière pouvait d’ailleurs défendre des contrôles migratoires pour une raison parfaitement cohérente avec sa philosophie : la protection du rapport de force des travailleurs.
Un marché du travail n’est pas une abstraction. La quantité de travailleurs disponibles influence les salaires, les conditions de travail, le prix du logement, la pression sur les services publics et le pouvoir de négociation des salariés.
Et sans vouloir sombrer dans le cynisme, une autre question mérite d’être posée : à qui profite une immigration qui échappe aux voies régulières et aux règles établies?
Certainement pas toujours au travailleur d’ici, qui peut voir son rapport de force fragilisé. Pas davantage au nouvel arrivant, que la précarité peut rendre plus vulnérable à l’exploitation. Elle peut toutefois profiter à ceux qui ont intérêt à disposer d’une main-d’œuvre plus fragile, moins enracinée et moins capable de défendre ses droits.
Une gauche historiquement préoccupée par le pouvoir de négociation des travailleurs devrait être la première à se méfier de cela. La frontière protège aussi le travailleur. L’oublier n’a rien de particulièrement progressiste.
On peut conclure qu’une société a besoin d’une immigration importante. On peut aussi conclure qu’elle doit la réduire. Mais poser la question n’a rien d’immoral.
La question véritable devrait être : quelle immigration pouvons-nous accueillir sans détériorer les conditions de ceux qui vivent déjà ici et sans condamner ceux qui arrivent à une intégration déficiente?
Québec solidaire lui-même reconnaît maintenant implicitement la nécessité de planifier les volumes d’immigration puisqu’il propose, pour 2026, un seuil de 70 000 immigrants permanents par année. Le débat n’est donc même plus réellement entre ceux qui veulent des seuils et ceux qui n’en veulent pas. Il porte sur ce qui doit guider ces seuils.
Et c’est là que l’ancienne gauche et la nouvelle ne mettent peut-être plus l’accent au même endroit. La gauche travailliste aurait naturellement demandé : quels sont les besoins de la société d’accueil? Quels sont les effets sur les salaires? Sur les logements? Sur les écoles? Sur la capacité de francisation? Sur les services publics?
La gauche identitaire commence plus volontiers par une autre question : quels sont les droits de celui qui arrive? Cette deuxième question est parfaitement légitime. Mais elle ne peut pas faire disparaître la première.
Une politique nationale ne consiste pas seulement à déterminer ce que nous devons aux individus. Elle consiste aussi à déterminer ce que nous devons à la collectivité.
De la laïcité collective aux droits religieux individuels
Le même déplacement apparaît dans le débat sur la laïcité. La vieille gauche québécoise s’est construite en grande partie contre le pouvoir religieux. Elle voulait sortir l’Église des écoles, des hôpitaux et des institutions de l’État. Elle associait la sécularisation à l’émancipation.
Puis le rapport à la religion s’est transformé.
Lorsqu’il s’agit aujourd’hui des signes religieux, Québec solidaire défend une conception résumée depuis longtemps par cette idée : c’est l’État qui doit être laïque, pas les individus. Son programme accepte donc généralement que les employés de l’État portent des signes religieux, sous certaines limites liées notamment aux fonctions et à la sécurité.
C’est une position philosophiquement cohérente. Mais ce n’est pas exactement la même conception de la laïcité.
L’une met l’accent sur l’existence d’un espace institutionnel commun débarrassé autant que possible des appartenances religieuses. L’autre met davantage l’accent sur la liberté individuelle d’exprimer son appartenance, même à l’intérieur des institutions publiques.
Et voilà une transformation fondamentale de la gauche contemporaine : elle est passée, sur plusieurs questions, de la primauté du collectif à la primauté du droit individuel.
Ce déplacement produit parfois un étrange paradoxe. La gauche demeure extrêmement critique envers le conservatisme religieux lorsqu’il provient de la majorité historique. Elle se méfie avec raison de ceux qui voudraient remettre la religion au centre du pouvoir politique. Mais lorsqu’une pratique religieuse appartient à une minorité, la critique devient beaucoup plus délicate.
La crainte de stigmatiser peut alors prendre le dessus sur l’ancien réflexe émancipateur. On peut comprendre pourquoi. Les minorités religieuses ont réellement subi de la discrimination. Mais protéger une personne contre la discrimination ne signifie pas que ses convictions doivent devenir immunisées contre la critique.
L’universalisme devrait justement permettre de dire la même chose à tout le monde. Une religion majoritaire n’est pas intrinsèquement réactionnaire parce qu’elle est majoritaire. Une religion minoritaire ne devient pas intrinsèquement progressiste parce qu’elle est minoritaire.
Et les travailleurs dans tout cela?
C’est probablement ici que la transformation devient politiquement dangereuse pour la gauche. Car Québec solidaire demeure, économiquement, un parti clairement situé à gauche.
Le parti propose encore des mesures que la gauche ouvrière aurait reconnues sans difficulté : augmentation du salaire minimum, renforcement des droits syndicaux, quatre semaines de vacances, redistribution de la richesse, protection des services publics et interventions contre la hausse du coût de la vie.
Alors pourquoi cette offre ne provoque-t-elle pas une immense mobilisation des travailleurs derrière QS? Pourquoi le parti naturel de la gauche québécoise n’est-il pas naturellement devenu le parti des ouvriers, des employés, des syndiqués et d’une bonne partie de la classe moyenne?
Voilà la question fascinante.
Les grandes centrales syndicales québécoises représentent ensemble plus d’un million de travailleurs, mais elles ne donnent plus automatiquement de consigne partisane et revendiquent leur autonomie à l’égard des partis. Il serait donc faux de prétendre que QS est hostile aux syndicats. Mais il est tout aussi difficile de prétendre qu’il existe aujourd’hui une grande fusion politique entre la gauche partisane et le monde du travail.
Peut-être parce qu’une alliance politique ne se bâtit pas uniquement avec un programme économique. Il faut également parler le langage des gens que l’on souhaite représenter. Il faut comprendre leurs inquiétudes. Leur rapport au territoire. Leur langue. Leurs institutions. Leur sentiment d’appartenance. Leur désir parfaitement banal de transmettre quelque chose à leurs enfants.
Le travailleur n’est pas uniquement un contribuable dont on peut augmenter le revenu disponible. Il habite quelque part. Il appartient à quelque chose. Il a une culture, des habitudes, une mémoire et une idée de ce que devrait devenir son pays.
Autrement dit, il fait partie d’une nation.
La nation n’est pas une question de race
Et c’est ici qu’il faut être extrêmement clair. Défendre une nation ne signifie pas établir une généalogie des bons Québécois.
Pierre Falardeau le disait avec sa délicatesse habituelle : il y a « des Québécois de toutes sortes de câlisses de souches ».
Voilà précisément la nation dont il est question. Un Québécois peut s’appeler Tremblay, Nguyen, Bouchard, Ghazal, Cohen, Tremblay encore — on en a beaucoup —, Hassan ou Ouellet.
Ce n’est pas une question de sang. C’est une question de maison commune.
Et une maison commune suppose nécessairement des règles communes. Une langue commune. Des institutions communes. Une certaine laïcité. Une capacité de décider qui peut venir y vivre et à quel rythme.
Et, surtout, la conviction que celui qui arrive ne vient pas simplement occuper un territoire administratif : il vient participer à une société qui existait avant son arrivée et qu’il contribuera ensuite à transformer.
Cela ne s’appelle pas du racisme. Cela s’appelle faire société.
Le piège moral de la nouvelle gauche
Le problème d’une certaine gauche contemporaine est peut-être d’avoir progressivement placé ces idées dans une zone de suspicion morale.
Parler trop fortement de nation? Méfiance. Parler des limites de l’immigration? Méfiance. Parler d’assimilation, ou même parfois simplement d’intégration? Méfiance. Vouloir une laïcité plus exigeante? Méfiance. S’inquiéter des effets de changements démographiques rapides? Méfiance.
Pourtant, une démocratie ne fonctionne pas ainsi.
Lorsque des millions de citoyens expriment une préoccupation, un parti peut leur répondre qu’ils se trompent. Il peut tenter de les convaincre. Mais il commet une erreur considérable lorsqu’il commence par leur expliquer que leur inquiétude est moralement suspecte.
Parce qu’un électeur que l’on sermonne n’est pas nécessairement un électeur que l’on convainc. Il devient souvent simplement l’électeur de quelqu’un d’autre.
Le grand renversement
C’est peut-être cela, finalement, le grand renversement.
La gauche travailliste demandait : Comment protéger le grand nombre contre les puissants?
Une certaine gauche identitaire demande de plus en plus : Comment protéger chaque minorité contre le grand nombre?
Les deux questions peuvent être légitimes. Mais elles ne produisent pas la même coalition politique.
Et lorsqu’une gauche donne constamment l’impression que le groupe dont elle se méfie le plus est précisément la majorité de la population qu’elle souhaite gouverner, elle finit par rencontrer un problème assez simple : cette majorité cesse de voter pour elle.
Québec solidaire n’est évidemment pas mort. Mais le signal devrait l’inquiéter : après 15,4 % des voix aux élections de 2022, le parti évolue autour de 9,5 % dans les mesures du début de septembre 2026.
Ce recul ne peut évidemment pas être attribué à une seule cause. Mais il devrait provoquer une réflexion.
Car la gauche n’a pas besoin d’abandonner la justice sociale, les droits des minorités ou l’accueil des immigrants pour retrouver le peuple. Elle devrait peut-être simplement redécouvrir une idée beaucoup plus ancienne : la solidarité commence par l’existence d’un « nous ».
Un nous suffisamment ouvert pour accueillir celui qui veut s’y joindre. Mais suffisamment assuré de lui-même pour avoir quelque chose auquel se joindre.
La gauche savait autrefois concilier la protection des travailleurs, la laïcité, la souveraineté démocratique, les frontières et le progrès social. Elle considérait que faire avancer la condition du plus grand nombre, c’était faire avancer la nation.
Aujourd’hui, lorsqu’elle traite trop facilement cette nation comme un obstacle potentiel à l’émancipation plutôt que comme l’instrument de celle-ci, elle abandonne un terrain immense à ses adversaires.
Et elle peut continuer à perdre des élections tout en se persuadant d’avoir gagné quelque chose de plus important : le monopole de la vertu.
Le problème, c’est qu’en démocratie, la vertu autoproclamée ne fait pas gagner une élection.
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